V. — ÉTUDE GÉNÉRALE SUR LA COMPTABILITÉ AGRICOLE EN PARTIE DOUBLE
De l'inventaire et de la notion du bénéfice final. — Le but principal de toute comptabilité, sur l'importance duquel tout le monde est d'accord, c'est de constater le résultat final de l'entreprise, c'est-à-dire la perte ou le gain annuel de l'ensemble des opérations. Ce but a-l-il été atteint par la comptabilité agricole en partie double? Et pouvait-il l'être plus sûrement par des moyens plus simples, par des écritures moins compliquées?
Aucune des comptabilités connues n'a fait savoir au juste le résultat précis des op^'ralions annuelles d'un domaine, parce que l'inventaire, tel qu'on l'a (oujours établi, admet une masse de valeurs imaginaires, à l'aide desquelles on se lait illusion soi-même sur sa véritable situation de fortune.
Je ne veux pas seulement parler ici de la difficulté d'évaluer un matériel qui a servi, un mobilier déjà vieux, des animaux nés dans les étables et qui n'ont jamais fait l'objet d'aucune transaction. Rien n'est même plus délicat que d'assigner une valeur précise aux produits destinés à la vente, et qui n'attendent dans les greniers ou dans les magasins qu'une occasion favorable pour être portés au marché, comme le blé, la laine, etc. Il y a là des difficultés et des
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incertitudes qui sont inhérentes à tous les inventaires, mais qui sont plus grandes encore dans la comptabilité agricole que dans toute autre, soit à cause de la multiplicité des formes que prend le capital consacré à la culture, soit à cause de l'usure irréguliére des instruments et machines, soit à cause de l'incertitude et de la variabihté des cours, pour celles de ces denrées qui sont- destinées à être vendues. Pour montrer combien les évaluations de mobilier et de matériel, par exemple, sont difficiles et incertaines, je me bornerai à dire que lorsque l'école de Grignon passa dans les mains de l'État, en 1849, par suite de la création des écoles régionales d'agriculture, le mobilier de l'école et les objets d'instruction furent acquis par l'Etat, après une expertise contradictoire, pour un prix notablement inférieur à leur valeur d'inventaire. Pour les denrées de vente, des écarts non moins considérables s'observent, dans toutes les comptabilités, entre les évaluations d'inventaire et les prix de vente, entre les valeurs fictives et les valeurs réelles.
Mais à toutes ces difficultés, qui tiennent à la nature des choses, on a joint, dans les inventaires de la comptabilité agricole, des fictions qui en dénaturent complètement le caractère et les résultats. Telles sont notamment les évaluations qui se rapportent aux denrées de consommation du bétail, aux pailles, aux engrais en dépôt, aux engrais en terre et aux avances de culture. 11 n'y a pas là des produits réa-
lises OU directement réalisables ; il n'y a que des moyens de production. Ce n'est pas un capital de culture appartenant au cultivateur et devant figurer à son actif; c'est un capital immobilier par destinalion, qui appartient au propriétaire.
Quel est le domaine qui est remis complètement nu dans les mains d'un cultivateur? Quel est le domaine ne possédant ni cheptel de fourrages, soit en magasin, soit en terre, suivant l'époque de l'entrée en ferme; ni cheptel de pailles, soit en meules, soit en grange ; ni cheptel d'engrais, soit en dépôt, soit en terre ; ni cheptel d'avances en travaux de préparation ou de culture quelconques? Même dans les pays riches, où les cheptels sont réduits à la dernière limite, trouverait-on un seul domaine qui n'eût pas au moins un cheptel de fourrages et d'engrais en
terre 1
Or, ces cheptels sont des moyens de production mis par le propriétaire à la disposition du cultivateur, et qui ne doivent pas figurer à l'actif de ce dernier.
Si le cultivateur, en entrant en ferme, avait acheté des fourrages, des racines, des pailles, des engrais, s'il s'était réservé la faculté de revendre ces fourrages, racines, pailles et engraib, non seulement à l'expiration de sa jouissance, mais encore durant toute la durée de son bail, il aurait raison de les compter à son actif, pour le prix que toutes ces choses lui auraient coulé ou pour celui qu'elles pourraient lui rendre. Mais s'il les a reçues en dépôt de son proprié-
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taire, s'il n'a pas la liicullé de les vendre, sans les remplacer, s'il est tenu de les restituer, comme le sol, sous la même forme et dans le même état qu'il les a reçues, pour quel motif les complerail-il donc à son avoir? Ne devrait-il pas aussi porter à son inventaire la valeur de l'immeuble dont il est simple usufruiter, moyennant le paiement d'une rente?
Mais on objectera qu'une culture améliorante a pour effet de grossir rapidement les pailles, les fourrages et les fumiers, et que tout l'excédant ainsi obtenu sur les cheptels doit prendre place à l'actif du cultivateur, parce que c'est l'œuvre de son industrie. ^ Je réponds que, même dans ce cas, le cultivateur n'est pas fondé à grossir son inventaire de l'excédant des pailles, fourrages et fumiers, qui est le fruit de son système de culture, parce qu'il n'y a pas là des produits réalisables directement en espèces ; il n'y a que des moyens de production. Le cultivateur bénéficiera de l'excédant de production qui résultera d'un accroissement de cheptels, mais seulement quand la production sera réalisée : s'attribuer le bénéfice de l'accroissement des moyens de production, c'est escompter l'avenir, c'est supposer comme bénéfice acquis un bénéfice plus ou moins probable; c'est, en un mot, introduire la fiction dans son inventaire! Il n'y a pas plus de motif d'en agir ainsi que de porter à son actif, comme valeur réelle, le profit qu'on espère réaliser durant le cours d'un bail, ou simplement la valeur des coupes de bois dont on oura la
disposition à un moment donné, suivant des conventions précises. L'évaluation anticipée du profit ne saurait prendre place à l'inventaire, d'abord parce que ce profit n'est pas réalisé, ensuite parce que des mécomptes peuvent survenir. La coupe de bois non exploitable est une valeur du domaine, mais non une valeur appartenant au fermier et devant figurer
à son actif.
L'évaluation des denrées consommées par le bétail, dans les colonnes de l'inventaire, donne lieu à des fictions qui ont toutes pour résultat de grossir artificiellement l'avoir du cultivateur et, par conséquent, les bénéfices de la culture.
Sur quelle base, en effet, se fait habituellement cette évaluation ?
Elle se fait sur le prix courant, c'est-à-dire sur le prix auquel on pourrait vendre les fourrages et les pailles, si l'on avait la faculté de les vendre. On défalque seulement de ce prix les frais de transport au marché. Mais ces prix courants de vente sont audessus des prix qui résulteraient de la consommation des animaux ; car s'ils étaient au-dessous, on ne vendrait ni fourrages ni pailles : on les ferait consommer. Il en résulte que l'évaluation, au prix courant, des fourrages consommés par le bétail, constitue tous les comptes d'animaux en perte.
Nous avons vu ces pertes continuelles des comptes de bétail dans les comptabilités de Roville et de Grignon. On nous disait alors que ces pertes étaient fic-
tives, et qu'elles n'altéraient aucunement le résultat du compte général de prollts et pertes, parce qu'elles étaient compensées par les bénéfices correspondants des comptes de culture. Cela est vrai : la compensalion existait pour les fourrages consommés, dont la valeur avait passé dans les comptes, mais non pour les fourrages à consommer, dont la valeur avait sa place à l'inventaire. Que l'on compte le fourrage 25 fr. les 1,000 kilogr. ou bien 50 fr., cette différence d'évaluation est sans importance, s'il ne s'agit que de fourrages entièrement consommés. Dans le premier cas, le bétail fera des profits, pendant que les prairies ou les cultures de fourrages feront des pertes; dans le second, c'est le bétail qui fera les pertes, et la prairie le bénéfice. Pertes et gains se compenseront. Mais pour les fourrages à consommer, il n'est pas indifférent d'appliquer l'une ou l'autre de ces évaluations. Si vous avez 100,000 kilogr. de foin en magasin, vous aurez une valeur d'inventaire de 25,000 fr. dans un cas et de 50,000 fr. dans l'autre. Votre compte général de profits et pertes sera d'autant plus exagéré, dans ce dernier cas, que la somme de denrées en magasin sera plus considérable ; car n'ayant pas la faculté de vendre vos fourrages et vos pailles, vous n'en sauriez tirer un autre prix que celui qui résultera des produits de la consommation.
Voilà le motif qui a fait sacrifier les comptes de bétail dans toutes les comptabilités agricoles. En fai-
sant payer très-cher les fourrages aux animaux, on grossit arlificiellemeut le chiffre de ses bénéfices.
11 en est de même pour les engrais en dépôt ou en terre. Quand les engrais sont comptés bon marché au bétail qui les produit et aux cultures qui les consomment, les pertes du bétail semblent compensées par le bénéfice des cultures. Quand ils sont évalués à un prix élevé, les cultures semblent perdre ce que gagne le bétail. Mais la compensation n'a pas été faite pour les engrais non consommés, c'est-à-dire pour les engrais en tas et pour les engrais en terre, qui sont reportés à nouveau pour être imputés à des récolles ultérieures. Plus cette masse d'engrais est considérable, plus le prix en est élevé, plus on réussit à grossir artificiellement l'actif de son inventaire et le montant de ses bénéfices.
Quand on a fait figurer à son actif les fourrages, les pailles et les engrais du domaine, on y fait figurer aussi la valeur des travaux exécutés par le bétail en représentation des consommations qu'il a faites. C'est un nouveau moyen de grossir son actif et ses bénéfices, en étendant à une portion notable des denrées consommées les prix exagérés de l'évaluation arbitraire, sans la correction qui résulte de la compensation par les comptes dépendants.
Que l'on ajoute à toutes ces fictions la fiction nouvelle qui consiste à reporter à l'exercice suivant les consommations de ce genre qui se rapportent à un exercice antérieur, et l'on aura l'ensemble des pro-
cédés à l'aide desquels on se fait illusion, non seulement sur sa situation de fortune, mais encore sur la valeur de son système de culture.
Voilà pourquoi les comptabilités connues n'ont jamais constaté rigoureusement la perte ou le gain annuel de la culture. L'inventaire est établi sur de fausses bases: les cbiiïres fictifs s'y mêlent aux chiiTres réels; l'actif est enflé tout à la fois par l'attribution au cultivateur de ce qui appartient au propriétaire, et par des évaluations exagérées. Que de cultivateurs, se croyant riches parce que l'inventaire était grossi, ont côtoyé des abîmes ou s'y sont engloutis! Que de désastres, alors que tout semblait annoncer des succès!
Je n'ai rien dit des améliorations foncières, que l'on porte aussi à l'actif du bilan comme une valeur d'inventaire. C'est le grand chapitre des mécomptes pour les cultivateurs. Les améliorations foncières, comme le nom l'indique, constituent un accroissement de valeur du sol et viennent grossir l'actif du propriétaire. Mais qu'un cultivateur les porte à son actif, sous le prétexte d'un amortissement calculé sur la durée de sa jouissance, il n'y a encore là que fiction sur fiction. Les améliorations valent-elles toujours ce qu'elles ont coûté? Donneront-elles un surcroît de produits qui suffise à rembourser la dépense et les intérêts dans un temps fixe? Ce sont là des problèmes très-compliqués à résoudre. Quand on les résout à son gré, quand on escompte l'avenir en compensant
I la dépense efl'ectuée par une recette future, on n'opère pas sur des réalités, on fait des hypothèses.
I Cependant l'inventaire est un des organes essentiels d'une comptabilité sérieuse. Nous sommes donc loin de le repousser. Mais il faut en élaguer tout ce qui n'est pas le capital propre du cultivateur, et n'évaluer les produits en magasin et le matériel ou le mobilier que suivant certaines règles que nous essaierons de fixer, de façon à ne pas établir les inventaires de la culture sur le modèle des inventaires des sociétés industrielles aux abois.
Avec un inventaire ainsi dressé, avec le chiffre des recettes et des dépenses qui sera fourni par un simple livre de caisse, avec l'état exact des dettes et des créances, la situation du cultivateur pourra être établie très-simplement, en trois lignes limpides ; et la comparaison de deux exercices fournira, avec une clarté sans pareille, le chifl're rigoureusement exact de la perle ou du gain annuel. Cela sera tout à la fois plus vrai, plus clair, plus simple et moins coûteux.
Valeur des résultais des comptes spéciaux. — La comptabilité agricole en partie double avait un autre but : celui de faire connaître les résultats partiels de chaque spéculation, les pertes ou les gains de chaque détail de l'entreprise.
Les analyses que j'ai faites des divers systèmes proposés pour régler les comptes, et les citations qu^ ont accompagné ces analyses, ont suffisamment dé-
106 ANCIENNE COMPTAHILITÉ.
montré que c'était là un but chimérique, et que ceux-là mêmes qui ont le plus travaillé et perfectionné cette forme de comptabilité, MM. de Dombasle et Bella, ont reconnu spontanément que les résultats de leurs comptes étaient fictifs et, par conséquent, dénués de toute valeur pour le contrôle d'un système de culture. J'en ai donné aussi la raison: c'est que la comptabilité n'opère pas comme la culture. Pendant que cette dernière procède par des opérations complexes, la comptabilité isole chacune de ces opérations multiples ; assigne des prix à toutes choses, non seulement à celles qui ne sont pas vendues, mais encore à celles qui ne sont pas vendables, non seulement aux produits destinés à la vente, dont le cours est plus ou moins connu, quoique très-variable, mais encore aux denrées de consommation du bétail qui n'ont cours sur aucun marché ; répartit, sans règle et sans mesure, des recettes réelles ou des dépenses effectives combinées avec des recettes ou des dépenses imaginaires, sur chacun des comptes de spéculation, au risque d'aboutir nécessairement à l'un de ces deux écueils : ou de ne faire dire aux comptes que les résultats que l'on veut obtenir, ou de leur prêter une signification de hasard, sans aucune portée.
Mais, pour lever toutes les objections qui pourraient se produire à l'appui d'une comptabilité vicieuse, je dois reprendre sommairement l'examen d'ensemble de cette manière de procéder.
Les comptes d'ordre sont ces comptes intermédiaires qui concernent les magasins ou les greniers renfermant soit des produits destinés à la vente, soit des matières destinées à des transformations ultérieures ou à la consommation des animaux. Ils reçoivent des comptes de culture ces produits et ces denrées, comme s'ils les achetaient, et ils les livrent aux comptes de spéculation, comme s'ils les vendaient. Il y a donc ici deux ventes fictives, donnant lieu l'une et l'autre à des évaluations.
Quand il s'agit de produits destinés à la vente, comme le blé et la laine, les comptes de grenier à blé et de magasin de laines auront nécessairement deux prix différents : le prix d'entrée, prix imaginaire, résultant d'un achat fictif, et le prix de sortie, ou prix réel, ou prix de vente. Quand le prix réel est plus grand que le prix imaginaire, le compte grenier à blé a fait un bénéfice au délriment du compte ciil^ iure du blé, qui n'a été réglé qu'au prix de la vente fictive; quand le prix de sortie est plus faible que le prix d'entrée, le compte grenier à blé a fait une perte, puisqu'il a plus donné que reçu, mais le compte culture du blé, réglé à un prix supérieur au prix réel, en a profité. Il en est exactement de môme du compte magasin de laines par rapport au compte de troupeau. Les bénéfices du compte magasin de laines ont fait perdre le troupeau ; ses pertes l'ont fait gagner. Perte et gain des deux comptes sont fictifs et dépendants: la perte fictive d'un compte d'ordre implique un bé^
néfice fictir correspondant du compte de spéculation ; à la perte fictive d'un compte de spéculation correspond nécessairement un gainfictif d'un compte d'ordre. Quand il s'agit de denrées destinées à la consommation du bétail, les prix de sortie sont généralement les mêmes que les prix d'entrée ou en diiïérent assez peu. Mais il se produit toujours des différences, et quelquefois elles sont énormes, dans les quantités. C'est tantôt le mesurage ou le pesage, tantôt les avaries survenues en magasin, qui accusent ou déterminent ces différences. Les livraisons faites au bétail ne représentent le plus souvent qu'une partie des achats faits aux cultures. Les manipulations de magasin ont d'ailleurs exigé quelques frais qu'il faut bien faire supporter au compte. Il y a donc encore là nécessairement des soldes ou différences entre le débit et le crédit, qui impliquent autant d'altérations dans les comptes qui ont vendu ou dans ceux quj ont acheté, dans tous les comptes, en un mot, qu] sont en relation, par leur débit ou par leur crédit, avec les comptes d'ordre.
Il y a trois méthodes connues pour régler ces soldes de comptes d'ordre.
La première consiste à les porter directement au compte général de profits et pertes. Mais ce procédé constitue une anomalie des plus choquantes. Les comptes d'ordre ne doivent ni perdre ni gagner, puisqu'ils ne se rapportent pas à des spéculations proprement dites : leurs soldes en perte ou en bénéfice
impliquent donc des altérations dans les résultats des comptes de spéculation, et ces derniers n'ont dés lors aucune valeur. Il peut même arriver que, dans un compte général de profits et pertes qui se solde en perte, quelques-uns des comptes d'ordre présentent des bénéfices, ou qu'ils présentent des perles quand le compte général de profits et pertes se solde en bénéfice. Dans le premier cas, les pertes des comptes de spéculation sont exagérées par les bénéfices des comptes d'ordre ; dans le second cas, les pertes des comptes d'ordre réduisent d'autant les bénéfices des comptes de spéculation.
Les deux autres méthodes n'ont été imaginées que pour faire disparaître cette anomalie ostensible.
L'une consiste à noyer les soldes des comptes d'ordre dans les frais généraux, dont la répartition, subordonnée au seul caprice du comptable, laisse l'entière faculté de charger certains comptes pour décharger certains autres, et réciproquement. A la première transposition de profits et pertes sur les comptes d'ordre, au détriment ou au profit des comptes de spéculation, se joint donc ici une nouvelle transposition volontaire, capricieuse, sans règle, de ces mêmes soldes sur les comptes de spéculation. Tel compte de spéculation qui perd déjà par le fait des bénéfices de tel ou tel compte d'ordre va perdre de nouveau par le fait de la répartition arbitraire des soldes en perte de certains autres comptes d'ordre. C'est ainsi qu'aux pertes ou gains involontaires qui résultent nécessai-
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rement de la manière, quelle qu'elle soit, de régler les comptes d'ordre, peuvent se joindre, au détriment ou au profit des comptes de spéculation, de nouvelles pertes ou de nouveaux gains qui dépendront uniquement de la manière si capricieuse de répartir les frais généraux dans lesquels on a noyé les soldes des comptes d'ordre.
Une autre solution consiste à balancer ces soldes de comptes d'ordre par le compte de l'une des spéculations dépendantes. Mais là encore d'insurmontables difficultés se produisent. Des avaries ont eu lieu dans le magasin de racines, et une perte de 100,000 kilogr. se constate. Le compte d'ordre ne pouvant supporter cette perte, à quel compte la fautil imputer? Aux comptes de culture? Mais ils ont livré au magasin ces 100,000 kilogr. en bon état. Aux comptes du bétail? Mais la livraison des 100,000 kilogr. ne leur a pas été faite. Aux pertes forcées qui devront résulter, pour l'un ou pour l'autre de ces comptes, de l'attribution du solde du compte d'ordre, ajoutez maintenant les transpositions de pertes ou de bénéfices des comptes d'un exercice sur ceux d'un autre, quand il s'agit de comptes relatifs aux produits de vente, et dites si cette manière de solder les comptes d'ordre entraîne naoins de perturbation et de trouble dans les résultats des comptes de spéculation.
II est vraiment surprenant que la comptabilité agricole en partie double, qui se pique de suivre de
si près la réalité des choses et d'être le miroir fidèle des faits, n'échappe à une fiction que pour tomber dans une série d'autres, moins apparentes parce qu'elle sont mieux déguisées, mais bien plus propres, par les inconvénients qui en naissent, à infirmer la valeur de la méthode.
Le compte des engrais, qui se rattache directement à tous les comptes de spéculation, et indirectement à tous les comptes d'ordre, présente, d'après le témoignage des comptables eux-mêmes, des difficultés insurmontables. Quand on veut fixer une valeur au fumier, deux méthodes sont en usage :
lo On fixe arbitrairement, ou d'après le prix courant des engrais, la valeur du fumier produit par le bétail et consacré aux cultures ;
2o On solde les comptes de bétail par le fumier, dont on obtient le prix de revient en divisant les pertes de ces comptes par la quantité de fumier obtenu.
Quand on suit la première méthode, on ne fait aucune distinction entre les divers fumiers, suivant leur provenance : on assigne la même valeur au fumier de mouton ou de cheval qu'au fumier de bêtes à cornes ou de porcs. Il s'ensuit que les résultats des comptes de culture et de bétail ne sont pas, sous ce rapport, l'expression de la réalité, car tous les praticiens savent l'immense différence qui existe entre ces divers fumiers, quant à leur valeur et quant aux effets qu'ils produisent sur les récoltes.
Si Ton évalue le fumier au prix du marché, c'est-
à-dire à un prix élevé, on augmente le crédit du bétail, on charge le débit des cultures. Si on l'évalue à un taux bas, c'est le résultat inverse qui se produit. Puis quelle complication pour assigner au bétail sa part directe de produit dans le fumier! Cela ne dépend-il pas des évaluations qu'on a déjà faites pour déterminer la valeur de la paille, celle des fourrages, celle des produits et des services animaux? Et chacun de ces éléments du compte n'intervient-il pas, à son tour, dans les comptes de cultures auxquels aboutit finalement le fumier? C'est ainsi que, d'hypothèse en hypothèse, de fiction en fiction, on roule perpétuellement dans un cercle vicieux, sans pouvoir mettre la main sur la moindre réalité.
Quand on suit la seconde méthode, c'est-à-dire quand on compte les fumiers à leur prix de revient, les complications et les difficultés sont encore bien autrement grandes. Car il y a alors autant de prix différents qu'il y a d'espèces différentes de bétail; et, suivant la manière dont les comptes seront établis, il pourra se faire que le prix de revient le plus élevé corresponde précisément au fumier de plus médiocre quahté. Que si l'on prend la moyenne comme expression de la valeur, on entasse une nouvelle fiction sur toutes les autres.
Les comptes de répartition, comme ceux de loyer et frais généraux, se soldent de plusieurs manières différentes, dont la plus simple consiste à charger, à son gré, certains comptes pour dégrever d'autant
certains autres. Toutes ces méthodes, qui donnent des résultats disparates, sont si peu satisfaisantes, que chaque comptable a la sienne, et qu'il y a ainsi autant de méthodes diverses pour faire ces répartilions qu'il y a de comptables différents.
Quand on réparlitle loyer sur l'étendue du domaine, on ne tient pas compte de la qualité et de la valeur des fonds. Quand on prend pour base la classification du cadastre, on fait abstraction de l'importance des cultures.
Il en est de même pour les frais généraux. Quand on les répartit comme le loyer, les inconvénients s'aggravent, puisque le montant des frais généraux est toujours plus élevé que le chiffre du loyer. Si l'on prend pour base de répartition, comme cela a été recommandé, la part de bâtiments affectés aux diverses spéculations, la fantaisie se donne alors pleine carrière.
Pour peu qu'il y ait une ou deux industries annexées à la ferme, le champ de l'hypothèse devient sans limites. 11 n'y a aucune règle possible pour fixer à la ferme et aux usines leur part de frais généraux.
Toutes ces répartitions, suivant qu'elles sont faites de telle ou telle manière, modifient dans tel ou tel sens les résultats des comptes de spéculation. On favorise une branche de l'industrie agricole quand on ne lui impute que des répartitions très-faibles ; mais c'est aux dépens des autres spéculations, qui sont grevées d'autant. De même, si l'on charge les unes, on dégrève d'autant les autres.
^^^ AiNCIENNE COMPTABILITÉ.
En dehors de l'influence exercée sur les comptes de spéculation par les comptes d'ordre et de répartilion, les comptes de spéculation, reliés entre eux par l'intermédiaire des comptes d'ordre, sont eux-mêmes dépendants les uns des autres, c'est-à-dire qu'ils exercent les uns sur les autres une action réciproque. Les bénéfices des cultures entraînent les pertes du bétail ; si le bétail gagnait, ce ne pourrait être qu'en atténuant les bénéfices des cultures.
Des discussions se sont élevées plusieurs fois dans les colonnes du Journal d' Agriculture pratique^ sur la manière d'évaluer au crédit des cultures et au débit du bétail les fourrages et denrées qui servent h h consommation des animaux. La plus récente, mais non la moins vive, fut soulevée par un article de M. Georges Ville, dans les premiers mois de 1870. Comme toutes les discussions de ce genre, elle n'aboutit à aucun résultat, chacun des lutteurs ne trouvant pas, dans les arguments de ses adversaires, de raison assez convaincante pour déterminer un changement d'opinion.
Faut-il évaluer les fourrages au prix courant du commerce, ou faut-il les compter au prix de revient ? Quand on les compte au bétail d'après le taux du commerce, on escompte au profit des cultures le bénéfice des opérations; mais on constitue le bétail en perte. Il serait vraiment bien singulier qu'il en fût autrement! Si l'on transporte tout le bénéfice possible sur l'une des deux opérations qui sont dépendantes.
ne fait-on pas courir à l'autre la seule chance des
pertes?
J'ai déjà dit que le désir d'enfler son inventaire par des valeurs fictives est le motif qui semble avoir poussé tous les comptables à faire supporter aux comptes de bétail la dépense du fourrage d'après le prix courant du marché. Mais, outre les erreurs et les dangers qui sont le résultat direct de cette méthode d'évaluation, les perles réitérées du bétail, dans toutes les comptabilités connues, ne sont propres qu'à jeter le plus grand discrédit sur les spéculations animales. C'est ainsi qu'on s'habitue peu à peu à considérer le bétail, non comme l'instrument du progrès agricole, comme le moyen d'accroître et de répartir la fertilité, mais comme une nécessité fâcheuse, disons le mot, puisqu'il remonte à l'origine même de la comptabilité agricole en partie double, comme un mal nécessaire.
Quand on compte' les fourrages au prix de revient, il ne se rencontre plus autant d'exagération dans l'inventaire, et les comptes d'animaux se présentent sous un meilleur aspect. Mais ce prix de revient luimême n'est qu'une fiction subordonnée à un grand nombre d'autres, car il dépend de plusieurs évalualions antérieures. Les animaux qui ont travaillé le sol ont consommé du fourrage et produit du fumier; la valeur de leur travail, d'oii dépend le prix de revient du fourrage, dépend donc, à son tour, d'une évaluation préalable du fourrage consommé et du
fumier produit. La terre qui produit le fourrage a d'ailleurs reçu des engrais. Si les procédés employés pour la répartition des fumures chargent beaucoup la récolte de fourrages, le prix de revient en sera élevé; s'ils la chargent peu, le prix de revient sera plus faible. Ainsi le prix de revient du fourrage ne dépendra pas seulement d'évaluations antérieures dans lesquelles le fourrage entrera lui-même, mais encore des quantités présumées de fumures absorbées par la récolte. Quel entassement de fictions, d'hypothèses et de cercles vicieux î
Des prix de revient spéciaux. — La recherche des prix de revient spéciaux, surtout pour les denrées de vente, semble avoir toujours été l'une des principales préoccupations de la comptabilité agricole en partie double. Je dois donc m'élendre un peu sur ce sujet, auquel on a fait jouer un rôle si considérable dans les discussions économiques qui ont eu lieu depuis quinze ans.
Le procédé habituellement employé pour calculer le prix de revient d'une denrée consiste à substituer des valeurs précises, au moyen d'évaluations arbitraires, à toutes les inconnues qui abondent dans les recherches de ce genre.
Dans l'exemple que nous avons choisi précédemment, celui de la détermination du prix de revient des fourrages destinés à la consommation du bétail, on suppose connus :
lo Le prix de revient des fourrages consommés par les animaux de travail;
2» Le prix de revient du fumier produit par ces animaux ou la valeur exacte de ce fumier;
3° Le prix de revient de la journée de travail des animaux, lequel dépend tout à la fois du prix de revient des fourrages, du prix de revient des fumiers, de la valeur précise de ces animaux et du taux de l'intérêt à affecter au capital qui exprime cette valeur ;
40 La quantité de fumier absorbée par la culture des racines ou par celle des fourrages verts qui ont produit la récolte de fourrage, etc.
Quand il s'agit de produits destinés à la vente, le problème est encore plus compliqué. Car à ce prix de revient du fourrage, du fumier, du travail des animaux, etc., il faut joindre l'évaluation des pailles et des résidus de toute sorte qui rentrent dans la consommation. Ce n'est qu'au moyen de toutes ces évaluations arbitraires qu'on arrive à fixer un chiffre qui est censé représenter le prix de revient de la partie du produit qui est livrée à la vente.
Ainsi le prix de revient du blé est établi d'après les éléments du compte de culture. On défalque du montant des frais la valeur des pailles, arbitrairement fixée, puisque ces pailles ne sont ni vendues, ni vendables, au moins dans l'immense majorité des cas. Fuis on divise l'excédant des frais ainsi obtenu par le nombre d'hectolitres ou de quintaux métriques, pour avoir le prix de revient de l'hectolitre ou des 100 kilogr.
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^^^ ANCIENNE COMPTABIUTÉ.
Mais dans ce compte des frais, dont on a défalqué la valeur des pailles, sont compris:
1° La valeur des travaux de culture, laquelle suppose tous les calculs et toutes les évaluations dont nous avons parlé ;
2o Le loyer de la terre et les frais généraux répartis entre les diverses spéculations de la ferme au gré du comptable, puisqu'il n'y a point de régie admissible pour ces répartitions;
30 La part de fumure arbitrairement attribuée à la récolte de blé, part qui dépend tout à la fois et des divers prix du fumier et des quotités diverses imputées à la culture du blé, quelques comptables lui attribuant les deux tiers, d'autres la moitié, d'autres enfin le tiers de la fumure initiale, etc.
On pourrait mettre cent comptables en loge et leur confier le soin d'établir le prix de revient de la même culture dans la même ferme, avec les mêmes éléments, sans qu'on eût la moindre chance d'obtenir deux prix de revient qui fussent égaux.
Les prix de revient spéciaux constituent l'une des plus étonnantes fantasmagories qui aient jamais eu lieu. Dans la discussion de toutes les questions économiques où les intérêts agricoles étaient en jeu, les prix de revient ont fait généralement le fonds du 'débat. Au lieu de remonter aux principes ou, ce qui revient au même, aux faits généraux, on se bornait presque toujours à puiser des arguments dans les résultats si variables, si complexes, si fragiles et si
disparates d'une comptabilité essentiellement vicieuse. On adoptait telle ou telle doctrine, suivant que le prix de revient spécial de tel ou tel produit était censé plus ou moins faible, ou plus ou moins élevé. Qui ne se souvient de ce qui s'est passé à ce sujet dans l'enquête agricole de 1866? Chacun a produit là ses chiffres, et tous ces chiffres étaient en complet désaccord. Dans la même locahté, on faisait varier le prix de revient du blé dans des proportions énormes. Ainsi M. de Lavenay, président de la troisième circonscription, s'exprimait ainsi : « Le prix de revient des cultures a été établi si diversement, que le résultat ne mérite aucune confiance ; la vérité est que personne n'en sait rien, et que, même avec des calculs très-précis, on n'arrive qu'à des résultats trèscontradictoires, par suite de la variété des éléments des comptes. » (Page 29.) — Dans le département de la Somme, qui faisait partie de la quatrième circonscription, on faisait varier les frais de culture d'un hectare de blé de 450 à 401 fr. pour l'arrondissement d'Abbeville ; de 212 à 463 fr. pour l'arrondissement de Doullens ; de 165 à 409 fr. pour l'arrondissement de Monldidier; de 125 à 409 fr. pour l'arrondissement de Péronne, etc. Dans le département de l'Oise, qui faisait partie de la même circonscription, on faisait varier les frais de culture dans le rapport de 1 à 8 pour l'arrondissement de Clermont, 50 fr. au minimum^ 399 fr. au maximum. M. le baron de Veauce, dans la neuvième circonscription,
i20 ANCIENNE COMPTABILITÉ.
dit que les commissions départementales de l'Allier, du Puy-de-Dôme et de la Kièwe « ont fait justice des prétentions mises en avant pour déterminer d'une manière fixe le prix de revienl. » Un déposant de cette circonscription, M. Bonneau du Martray, est même allé jusqu'à qualifier de jeux d'esprit les comptes de culture présentés à l'enquête.
Je pourrais multiplier les citations et les faits de ce genre : tous les volumes de l'enquête en sont remplis (1).
On ne s'entendait même pas sur le plus simple des éléments du compte. Les frais d'ensemencement, qui étaient estimés de 1 fr. par hectare dans le département de Seine-el-Oise, et de 2 à 5 fr. dans le département de Seine-et-Marne, étaient portés à 12 et 15 fr. dans certaines parties de l'Ille-et-Vilaine, et jusqu'à 20 fr. dans le département des Basses-Alpes.
Jamais pareille confusion ne s'était vue.
Ce qui est vraiment étrange, c'est que cette notion des pertes ou des gains partiels de chaque compte et la recherche des prix de revient spéciaux sont dépourvues de toute valeur en économie rurale.
Que signifie la perte ou le gain d'un compte, quand même il serait possible de l'étahhr avec rigueur ? En pourrait-on conclure, si ce compte présentait un bénéfice, que c'est une spéculation à
(1) Voir surlout le très-remarquable rapport de M. le comte Léopold Le Hon, sur les faits de l'enquête dans la vingl-seplième circonscription.
ÉTUDE GÉNÉRALE. '*2l
étendre? Non, car le développement d'une spéculation modifie tout le système de culture et remet dès lors en question tous les résultats des comptes. Si c'est le blé qui fait des bénéfices, rien n'autorise à admettre que ces bénéfices persisteront après avoir étendu la sole du blé, cette extension ne pouvant se faire qu'au détriment d'autres cultures, par exemple celle des fourrages, qui exercent une action directe sur la culture et le compte du blé. C'est parce qu'il faut du fumier pour produire du blé qu'il faut aussi du bétail pour produire du fumier, et du fourrage pour nourrir le bétail. S'il s'agissait de pertes, au lieu de bénéfices, le résultat serait le même. Quand même le bétail ferait réellement des pertes, il n'en faudrait pas moins du bétail pour les travaux de culture et pour la consommation des fourrages, dont la production serait lucrative.
Tout se lient dans un système de culture. Il n'y a pas là des soéculalions isolées ; il n'y a qu'une opération d'ensemble. Il n'y a pas de résultats partiels ; il n'y a qu'un résultat général. Plus le profit sera élevé, meilleur sera le système de culture. C'est le chiffre du bénéfice total qui est le critérium de la culture ; il n'y en a point d'autre.
On ne s'est pas moins fourvoyé, quand on s'est lancé à la poursuite des prix de revient spéciaux. On avait attaché de la valeur à cette recherche pour deux motifs: on supposait que le législateur avait le devoir de consulter le prix de revient des produits
( «vi
agricoles, afin d'assurer, par les moyens dont il dispose, et notamment par des tarifs de douane, un prix de vente rémunérateur ; on semblait croire, en oulre, que le cultivateur avait besoin de se régler sur le prix de revient spécial de chaque produit pour fixer un prix de vente. Ces deux croyances ne sont pas fondées.
Le législateur a toujours refusé, et l'on peut assurer qu'il refusera toujours à l'agriculture de lui assurer pour ses produits un prix de vente rémunérateur, parce que la hausse artificielle des subsistances est une mesure dont aucun gouvernement ne saurait assumer la responsabilité. On l'a bien vu sous le régime de l'échelle mobile : toutes les fois que le système menaçait de produire ses efl'ets, on s'empressait d'en suspendre le mécanisme. Les gouvernements ne doivent pas plus des profits aux uns que du iravail aux autres. C'est ce que répondit un jour Robert Peel à un orateur qui lui demandait quel prix du blé il lui garantissait: « Moi, je ne vous garantis aucun prix. Ce n'est pas au gouvernement à vous garantir vos profits. Vous n'avez qu'à vous les garantir vous-même en surpassant vos compétiteurs, ou tout au moins en les égalant par votre activité, votre esprit d'ordre et votre intelligence. »
En second lieu, la notion du prix de revient spécial de chaque produit n'a pas pour le cultivateur l'importance qu'on y attache. Quand les prix sont élevés, le cultivateur en profite, et le consommateur les su-
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bit. Quand les prix sont faibles, c'est le cultivateur qui en souffre, pendant que le consommateur en bénéficie. Mais producteurs et consommateurs restent dans leur rôle et subissent la loi des choses, les uns cherchant à vendre le plus cher possible, les autres à acheter au meilleur marché. Le prix de revient aurait beau être faible, le producteur n'en chercherait pas moins à vendre cher. Quand même le prix de revient serait élevé, le consommateur viserait toujours à acheter au meilleur compte.
Il y a plus: non seulement ce n'est pas le prix de revient qui détermine le prix de vente ; c'est au contraire le prix de vente qui détermine le prix de revient. Quand le prix de vente est élevé, le cultivateur fait de grands bénéfices ; mais la concurrence pour affermer le sol devient alors plus grande, et la rente monte. Le cultivateur emploie aussi des ouvriers en plus grand nombre ; il fait plus de travaux, afin d'accroître sa production, et les salaires s'élèvent. Mais l'élévation de la rente et des salaires implique l'élévation du prix de revient. S'il n'en était ainsi, si le prix de revient restait slationnaire, quand les prix des denrées agricoles suivent une marche ascensionnelle, les cultivateurs ne réaliseraient-ils pas dix fois plus de bénéfices qu'au commencement du siècle, alors que les prix de vente étaient moitié moins élevés ?
Stérilité et obscurités de la méthode. — On voit
que la comptabilité agricole en partie double met vainement en usage une grande complication d'écritures et des fictions sans nombre, pour poursuivre, sans utilité et sans succès, la recherche des pertes et gains partiels de chaque opération agricole, et des prix de revient spéciaux des divers produits. Quand on fait un pas de plus dans l'ordre économique, quand on demande à la comptabilité quels enseignements elle a fournis, quelles vérités agricoles elle a démontrées, on reconnaît bien vite qu'elle n'a pu servir jusqu'à ce jour ni à édifier des vérités nouvelles, ni môme à jeter la moindre lumière sur la valeur des diverses opérations de l'agriculture.
Les systèmes de culture ne se définissent que d'une façon, par l'ensemble de leurs caractères, c'est-àdire parla valeur du sol et le chiffre de la rente, par le montant du capital de culture, par le taux du profit, par le rendement des récoltes, par le produit brut, etc.. Ceux-là mêmes qui font de la comptabilité agricole en partie double n'emploient pas d'autre procédé; l'idée ne leur est jamais venue, que je sache, de substituer à ces notions celle des perles et gains partiels de chaque compte, ou celle du prix de revient spécial de chaque produit. Si l'on me disait que dans tel domaine le compte de culture du blé fait 50 ou 100 fr. de bénéfice par hectare, ou que le prix de revient du blé est de 16 ou 18 fr. l'hectolitre, cela serait-il bien propre à me donner une idée juste de la valeur du système de culture qu'on y suit?
Même en admellant que bénéfice et prix de revient fussent réels et non fictifs, l'expression des résultais de la culluro, et non la résultante des procédés de comptabilité, cela suffirait-il pour ni'apprendre quelle est l'importance de la production dans le domaine 1 la situation du propriétaire, du cultivateur et des ouvriers, qui concourent, dans une proportion inégale, à l'œuvre commune? la valeur des opérations de détail qui contribuent tout à la fois au résultat final de l'entreprise el à la situation particulière de chaque catégorie d'intéressés ?
Aussi stérile que compliquée, celte comptabilité n'est pas moins obscure dans les éléments qu'elle met en œuvre que dans les résultats qu'elle a la prelenlion d'accuser. Ce n'est pas une mince affaire que d'apprendre le mécanisme de la comptabilité agricole en partie double. Les élèves de nos écoles d'agriculture, qui suivent un cours détaillé de ce genre, n'y mordent qu'avec peine et ne semblent pas en tirer grand fruit. Quand ils ont quitté l'école, ils laissent bien vite tout cet attirail de formules, pour se borner le plus souvent à un compte de recettes et de dépenses moins coûteux et plus utile. Sur cent élèves sortis de nos écoles, il y a gros à parier qu'on n'en trouverait pas deux qui s'astreignent, pendant dix ans, à tenir une comptabilité agricole en partie double. Tout cela est coûteux et ne mène à rien d'utile. Il faut un agent spécial pour tenir la comptabilité d'un domaine. Sans doute il faudrait en faire les frais, si
la chose en valait la peine. Mais Texpérience de cinquante ans a suffisamment démontré l'inanité de la méthode.
Les concurrents à la prime d'honneur, dans les départements qui sont le siège des concours régionaux, présentent souvent, aux commissions chargées de décerner ces primes, des comptabilités détaillées remontant à quelques années. Mais, sauf un pelit nombre d'exceptions, c'est-à-dire sauf un petit nombre de grands propriétaires qui se donnent le luxe d'un comptable, ces comptabilités sont uniquement faites pour la circonstance. Je ne commets aucune indiscrétion en répétant ici ce que tout le monde sait: il y a des entrepreneurs de comptabilité pour les cas de ce genre.
Les commissions savent sans doute à quoi s'en tenir. Mais pourquoi exiger plus longtemps une tenue d'écritures que tout le monde sait être fictives, et à l'aide desquelles chaque concurrent s'attribue tous les profits qu'il veut?
Les hommes spéciaux eux-mêmes, ceux qui ont l'habitude de la comptabilité et des chiffres, ne cornprennent pas la comptabilité agricole. C'est ce que disait un jour à M. Duperron l'un des plus habiles financiers du gouvernement de juillet, M. Delahante, receveur général à Lyon: « Les comptes de ces écritures ne jouent pas bien. Je ne comprends pas cette comptabilité, et dés lors je la juge défectueuse. Si moi, qui me suis occupé toute ma vie de matières
comptables, je ne la comprends pas, elle est mauvaise. »
M. Delahante ajoutait : « Ne faites entrer dans votre comptabilité que ce qui est recettes et dépenses. Pour le reste, tenez des livres auxiliaires, suivant les besoins, mais en dehors de la comptabilité, dont ils ne doivent pas faire partie.
a II faut simplifier, autant que possible, une comptabilité agricole, et bien se garder d'abuser des parties doubles pour vouloir faire présenter trop de résultats à la comptabilité proprement dite. 11 ne faut pas confondre les écritures comptables avec les écritures administratives. » {Modèle pratique de comptabilité agricole, par M. Duperron, p. 5.)
Le lecteur pourra juger plus tard si la méthode très-simple que j'ai à proposer en remplacement de celle que je discute n'est pas la stricte application du programme tracé par M. Delahante dans les lignes qui précèdent.
Outre les frais et les ennuis qu'elle entraîne, la comptabilité agricole en partie double est encore une source de dangers. Elle admet, dans l'inventaire et dans les comptes, des valeurs fictives de toute sorte, qui peuvent conduire le cultivateur à la ruine, en le trompant sur sa véritable situation de fortune. Elle peut imprimer une fausse direction aux opérations de l'agriculture, par les bénéfices apparents ou par les pertes fictives des comptes de spéculation. En fait, cet inconvénient s'est même produil dans toutes
les comptabilités, notamment en ce qui concerne les spéculations animales, toujours sacrifices aux cultures.
Mais l'un des plus graves reproches qu'on puisse adresser à la comptabilité agricole en partie double, c'est d'avoir poussé à la doctrine de la culture intensive à tout prix, en laissant croire que plus il y a de capitaux consacrés à la culture, plus la rémunération en est élevée. Quand on jette les yeux sur un compte de culture, on voit que les frais de préparation du sol, labour, hersage, ensemencement, sont indépendants de la récolle, tandis que les frais de moisson, etc., sont variables, c'est-à-dire proportionnels au produit obtenu. De là à conclure qu'en modifiant le système de culture, en fumant à plus haute dose, en élevant la production, on diminuerait le prix de revient, il n'y avait qu'un pas. C'est ainsi que la distinction des frais de culture en frais fixes et frais variables a servi de fondement à la doctrine de la culture intensive, comme culture économique par excellence, ou comme culture perfectionnée.
Née à Roville, sous l'inspiration des enseignements de la comptabilité agricole en partie double, cette doctrine s'est développée et formulée définitivement à Grignon. Dès le principe, le fondateur de cette dernière école avait proclamé la nécessité d'un capital d'exploitation de 1,000 fr. par hectare; il avait complété la théorie en soumettant au même système de culture les terres si diverses du domaine, appliquant
même de préférence les plus fortes fumures aux terres les plus pauvres, afin de les élever rapidement au maximum de production et de fertilité.
Quels qu'aient pu être les résultats de celte doctrine à l'école de Grignon, il est certain que, sur plusieurs points de notre territoire, les faits lui ont donné de nombreux démentis. La culture intensive est bonne dans les pays riches, avec un sol profond, avec une population dense et laborieuse, avec des capitaux abondants et des débouchés faciles. Mais dans les pays pauvres, la culture intensive est le plus court chemin pour arriver à la ruine. Ce n'est pas le cas de discuter aujourd'hui cette grave question ; il me suffira d'invoquer l'expérience universelle. L'histoire de la culture intensive en Algérie, en Bretagne, dans la Sologne, dans la Dombes, dans tous les pays pauvres, en un mot, ressemble malheureusèment beaucoup trop à un long martyrologe.
J'espère avoir démontré que la comptabilité agricole en partie double n'est pas applicable à l'agriculture. Elle obscurcit les opérations de la culture au lieu de les éclairer; elle ne fournit au cultivaleur aucun enseignement solide et ne met à sa disposition que des résultats de hasard ou des conclusions de parti pris. C'est une méthode coûteuse, stérile et pleine de dangers.
Là doit se borner la première, j'oserais presque dire la plus laborieuse et la plus ingrate partie de
ma tâche. Ce n'est pas une mince besogne que de lire et de soumettre au contrôle de la raison tout ce qui a été écrit sur la comptabilité agricole. C'est de plus une tache peu agréable de discuter et de combattre des opinions émises, sur un point aussi important de l'économie rurale, par des hommes honorables, et dont quelques-uns ont acquis légitimement une grande réputation par de grands services rendus à l'agriculture. Je l'ai fait avec ménagement pour les personnes, mais sans ménagement pour des idées qui me paraissaient fausses et dangereuses. J'avais particulièrement le devoir de contrôler des doctrines erronées et d'en montrer le peu de fondement. Je désire, dans l'intérêt de l'agriculture, que ma démonstration ait été complète, et qu'il ne subsiste aucun doute dans l'esprit de mes lecteurs.