UN OBSTACLE SURGIRA-T-IL
de l'Etat. Mais, de grâce, si nous ne voulons pas mourir encore, qu'on n'entrave pas notre évolution I Elle ne demande qu'à s'accomplir en s'accentuant.
Les grandes entreprises n'ont qu'à se soucier médiocrement des petites. Si les petites, par la coopération, ne s'organisent pas, elles auront bientôt vécu. Si elles s'organisent, elles deviendront grandes. Elles auront, du moins, l'intention de le devenir ; dans un cas comme dans l'autre, celles qui sont marquées pour subsister viendront à nous.
Où Ton peut voir que toutes craintes doivent être
écartées.
Les classes supérieures et les classes ouvrières n'ont pas toujours vécu comme chiens et chats, selon une expression courante. Au moyen âge, en effet, maîtres et compagnons ne faisaient qu'un. C'est l'ambition des maîtres qui a rompu la solidarité ouvrière; pour la faire éclore de nouveau, il n'y a, vraisemblablement, qu'à abandonner un peu de cette ambition. Les gens avides d'argent ne sont guère susceptibles d'avoir des amis dévoués ; les gens vaniteux vivent dans une atmosphère d'antipathie; l'égoïsme, quand il est trop apparent, révolte ceux qui en pâtissent. Moins d'avidité, moins de vanité, moins d'égoïsme : voilà ce qu'il faut pour que soit comblé le fossé qui sépare le Capital du Travail. Les Entreprises Modernes s'en rendront compte. Et la scission qui dure depuis tantôt deux siècles, que la suppression
des corporations avait rendue définitive, grâce à leur initiative, à leur saine compréhension des ^ choses, un jour, prendra fin sans doute. Pour qu'elle prenne fin, il n'y a qu'à avoir, de part et d'autre, similitude d'associations, et ces associations, tout naturellement, au lieu de se faire la guerre, une guerre incessante et préjudiciable à la nation, collaboreront. L'antagonisme ne s'est déclaré, dans la violence qu'on lui connaît, qu'en raison des attentats perpétrés contre la liberté individuelle ; cette liberté individuelle étant enfin restaurée, l'antagonisme doit cesser. Il ne cesserait évidemment jamais, mais, au contraire, il prendrait de plus en plus d'acuité, si notre organisation économique ne devait pas évoluer, si elle devait stagner, comme l'empêcherait d'évoluer et comme la ferait stagner l'entretien indéfini de la puissance électorale des mauvais éléments, éléments rétrogrades, des classes moyennes.
Ces éléments étant la cause directe de la guerre sociale qui n'existe plus seulement à l'état latent, ne seraient pas, ne pourraient pas être des éléments pacificateurs. Les classes supérieures, commerciales et industrielles, revenues de l'erreur qui leur fit croire à l'efficacité de la classe-tampon, pratiqueront des alliances qui, pour n'être point définies encore dans l'esprit des masses, n'en sont pas moins inéluctables. Ce sont les classes moyennes qui en feront les frais. Il n'y aura plus, dans l'avenir, que les grandes entreprises. Le délai de cet avènement est sans doute beaucoup plus rapproché qu'on ne le croit généralement.
Dans une société industrielle et commerciale^ comme les Bécessités nous l'imposent, %t comme révolution nous la prépare, rien n'est plus logique et normal que la grande entreprise, qui multiplie ses moyens d'être utile à la masse des consommateurs comme à celle de ses employés, de ses ouvriers. Nous avons dit que survivraient, seuls, ceux qui sauront pratiquer l'association, la coopération la plus large, parce que, seuls, pour la production, l'achat ou la vente, ils se mettront au niveau des grandes entreprises. Ceux qui seront associés, qui coopéreront, n'auront cure de léser les intérêts des isolés; ils ne s'en soucieront pas plus que ne s'en soucient les grandes entreprises auxquelles ils se seront assimilés. Ils finiront par comprendre et proclamer que leurs affaires ne présentent pas un intérêt plus spécial que les affaires des autres. C'est fatal; comment pourrait-il en être autrement? Encore, convient-il de constater qu'à la faveur de la cherté excessive de tout, la coopération, sous toutes ses formes, se multipliera, et qu'à un moment donné, tout le monde, dans un domaine comme dans l'autre, pourra se dire coopérateur. Mais toutes les associations d'intérêts, d'efforts, d'intelligences, de capitaux^ ne sont pa» marquées pour le triomphe. Il y en a qui le sont pour une vie très courte, pour une mort très prompte. La nature, là comme ailleurs, opérera par sélection. Il n'y aura que ce qui sera né viable, qui vivra.
Il me faudrait répéter ici ce que j'ai écrit dans le chapitre des Grands Magasins de Province,
auquel je me permettrai de renvoyer le lecteur. 11 y verra que les grandes entreprises contemporaines étant le fruit de l'association, de la coopération, ont une vitesse acquise; que leur mode d association et de coopération n'étant point immuable, il sera susceptible de s'étendre par delà les frontières, après avoir été limité primitivement au point déterminé de leur naissance. Un phénomène bien particulier à notre époque troublée, la disparition des marchés nationaux en sera a déterminante ; en effet, présentement^ et pour longtemps encore, il n'existe plus pour quiconque que le marché mondial, sur lequel se croisent et s'entrecroisent, en des recherches mul- ^ tipliees, les acheteurs de l'univers entier.
Quelle sera, demain, la situation de ceux qui ne sont point prêts à la grande bataille économique? Un la devine, car elle s'esquisse déjà. Les hausses subies partout, les achats au jour le jour, avec des capitaux restreints, ne permettent plus d'effectuer des approvisionnements qui devaient suffire à la consommation durant des mois ou des années • ils sont à peme de quelques jours. Tous ceux qui opéreront en tirailleurs, en indépendants, en isoles, rencontreront sur leur route des diflicultés croissantes, peut-être insurmontables. Ils ne pourront tenir tête aux coalitions inéluctables qui seules, permettront sans doute à un pays de vivre' 11 faudra bien, de gré ou de force, modifier des habitudes séculaires. La contemplation béate du passé ne sera plus de mi«e; les haines, les rivanWs, ies jalousies, devront muer, et coûte que
coûte, en sympathies évidentes. Cela seulement permettra à ceux qui sont vraiment nés pour être des commerçants, de triompher des obstacles les plus considérables, en réalisant des progrès techniques que le présent ne connaît peut-être pas encore, tout en augmentant le caractère de philanthropie qui, au cours de ces dernières année*, s'est esquissé dans les entreprises. Les firmes les plus modestes comme les plus importantes, pour mieux résister, pour faire la carapace plus étendue, plus solide, plus épaisse, s'achemineront vers la fusion. C'est de l'unité que jaillira la source de puisance née de la transformation. Les cartels et les trusts qui n'étaient chose rare ni en Allemagne, ni en Amérique, deviendront la chose ^ obligatoire ; ils lutteront entre eux sur le marché ' mondial ; la nation qui n'aura pas les siens sera la moins riche, la moins pourvue, donc la plus malheureuse. Et ce besoin de rapprochement gagnera les Coopératives elles-mêmes. On pourrait aftirmer, sans être téméraire, que les coalitions, les alliances qui revêtaient un caractère absolument commercial jusqu'à ce jour, revêtiront enfin leur caractère définitif : un caratère social.
Nous nous féliciterons alors des résultats acquis. Entre les divers genres d'entreprises, ni l'envie, ni le mépris, ni les rancœurs, n'existeront plus, car il n'y aura de place que pour l'émulation qui, seule, est capable d'entretenir la concurrence loyale, de provoquer la surexcitation des énergies, d'inciter à l'effort, d'inspirer les initiatives, en assurant, mieux qu'elle ne le fit dans l'autre-
fois, le progrès que nous appelons de toutes nos forces, dans notre lassitude des restrictions et des plaintes.
L'union de tout le commerce apte à l'évolution, ce sera enfin la mise en pratique de la solidarité! Quel rêve ! Ne plus voir se dresser, comme une armée de pygmées, les petites maisons contre les grandes; ne plus voir le bon sens du législateur errer et naufrager entre les diverses catégories commerciales debout les unes contre les autres, ou simplement indifférentes les unes aux autres! Plus de récriminations, plus d'appel à l'Etat — au Dieu- Etat si totalement impuissant, — pour forger de l'injustice et fourbir des privilèges, sans que nul n'ait conscience que sa conduite est à la fois dangereuse et maladroite, tant à son point de vue particulier qu'au point de vue de l'intérêt général. ^ Le faisceau de nos forces productives, ainsi, s'arrondira. Les rivaux d'hier et d'aujourd'hui ne demandant plus à l'Etat de sacrifier les intérêts et la liberté de leurs rivaux à leurs profit, ne permettront plus à ce même Etat de sacrifier leurs 3ropres intérêts et leur propre liberté, quand il lui plaît, simplement par voie de conséquence et en vertu de ce qu'en physique on appelle le choc en retour.
Dans la lutte économique qui commence, le succès de l'un devra profiter à tous. Les plus aptes et les plus forts joueront, à l'égard des plus faibles et des moins aptes, le rôle d'entraîneurs et celui d'initiateurs. On leur laissera trouver, parce qu'ils sont les plus capables, les innovations; ils
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donneront l'exemple ; ils prendront des initiatives heureuses qui profiteront à tous, et on les imitera. Mieux armés, disposant de plus d'autorité et de plus d'influence, ils défendront les intérêts communs avec plus de clairvoyance, de force et de méthode, que ces intérêts ne furent défendus jusqu'à présent. Le commerce s'en félicitera. La production elle-même n'y sera point indifférente.
En avant donc, pour l'association partout et pour des associations de plus en plus grandes, — pour l'association unique!... Laissons piétiner sur place les grossistes égoïstes, les fabricants mal outillés, incapables de s'adapter au mouvement; dans notre course au progrès, négligeons qui ne se perfectionne point. Ceux qui marquent éternellement le pas ne peuvent songer à obliger les autres à se conformer à leur allure de tortues, alourdies par d'épaisses carapaces. Expurgeons les classes moyennes commerciales de leurs éléments rétrogrades !
Eh quoi ! les chefs intelligents de petites maisons, qui rêvent d'installer leur magasin d'une façon moderne, n'auraient pas à cœur d'unir leurs efforts à ceux des hommes laborieux, entreprenants, actifs, qui éclairent pour eux le chemin de la réussite? Et ces hommes laborieux dédaigneraient le contact et la collaboration de ces chefs inteUigents de petites maisons?... Allons donc! Ce serait à désespérer de tout. Ce serait à douter du succès que notre patrie doit connaître sur le champ de bataille économique mondial.
Mais, dira-t-on, tout d'abord, il faut vivre, Pour
vivre, il faut lutter. Et comment ceux qui ne disposent que de quelques milliers de francs, oseraient-ils s'approcher de ceux qui disposent de millions?... La réponse est simple; réfléchissez, braves gens : Pour faire un million, il ne faut que cinquante fois vingt mille francs, et cinquante petits négociants qui se groupent ne tardent pas à constituer eux-mêmes une société puissante, bien propre àji'ivaliser avec les autres sociétés puissantes. Il me semble l'avoir sufflsamment démontré.
Et puis, il n'en faut point douter, c'est lorsque tout le commerce français et toute l'industrie française seront unis, que le progrès, lent jusqu'à ce jour, précipitera sa marche, parce qu'en regard de l'unité ouvrière qui fait pencher le plateau de la balance en sa faveur, il y aura l'unité patronale qui rétablira l'équihbre. La paix sociale y gagnera. Bien des questions se trouveront résolues!... Mais, d'ici là, les actions de travail, dont les bénéficiaires seront les ouvriers ou les employés, seront créées; les entreprises fonctionneront mieux qu'à l'heure présente où les grèves occupent de trop nombreuses minutes, car le personnel sera intéressé à la bonne marche des affaires. Dans le même ordre d'idées, les Entreprises Modernes, alors, auront trouvé le moyen pratique d'intéresser les chents à leurs bénéfices... Mais ne voyons pas si loin pour l'instant. A chaque jour sufflt sa peine. Si le commerce de France sait s'unir, il faudra envisager l'avenir avec la plus belle sérénité.
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Nous verrons bien s'il est à même, le commerce de France, de profiter des suggestions qui lui sont données dans son intérêt et que Theure commande impérieusement de réaliser sans retard.
Le Présent... L'Avenir.
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Le monde patronal ne se désintéresse plus aussi complètement qu'autrefois de ce qui se passe dans le monde du travail; et il a raison. Mais Tintérèt qu'il y porte, n'est point suffisant encore.
La G. G. T. s'organise méthodiquement, rationnellement; ses efforts lui assurent, lentement peut-être, mais en tout cas sûrement, une influence dans la nation. Elle vient de fonder l'atelier qui, demain, selon l'expression de Jouhaux, remplacera le Gouvernement.
Que le remplacement du Gouvernement par l'atelier ne soit pas immédiat, c'est indéniable. < Demain », dans la circonstance, symbolise un peu celui du perruquier. Mais s'attarder à croire qu'il le symbolisera toujours, serait commettre une impardonnable erreur. S'il est dangereux de s'endormir sur des pétales de roses, comme autrefois les gens de Gapoue, il est encore plus pernicieux
LE PRESENT, L AVENIR
de s'endormir sur des lauriers. Gardons-nous de fermer les yeux sur les nôtres ; le sommeil, serait sûrement mortel. Heureusement, nos lauriers ne vont pas sans quelques brins d'épine qui y sont mélangés. Et, puissent les brins d'épine nous tenir suffisamment éveillés, pour que notre repos devienne énervement, puis souffrance ! Alors, nous nous lèverons, préférant l'action à la torpeur insupportable. Mais, ne sera-t-il pas trop tard?... Nous l'avons déjà dit : la G. G. T. s'est assuré le concours de la Fédération des Coopératives, qui comprend tout de même un nombre imposant de consommateurs; de la Fédération nationale des fonctionnaires; de l'Union syndicale des techniciens de l'Industrie, du Commerce et de l'Agriculture, qui sont quelques milliers et composeront, désormais, la partie intellectuelle de l'organisation. Cette partie intellectuelle aura-t-elle une influence décisive sur la partie manuelle?... C'est possible. Mais, toutefois, on s'apercevra clairement, à un moment venu, de l'imperfection de l'assemblage auquel les administrateurs des Sociétés capitalistes n'ont pas encore donné leur adhésion. L'imperfection est tout entière dans cette abstention; il manque à la charpente, pour être solide, irréprochable, un chevron — et non le moindre. Bien hardis seront ceux qui, en dépit de l'absence de ce chevron, tenteront de construire sur cette charpente. Le succès sourit parfois aux audacieux. Mais bien peu clairvoyants sont ceux qui pensent que, faute d'un chevron, on ne tentera point de construire.
Que se propose donc le Conseil économique du Travail? Il veut, tout d'abord, exprimer la volonté des producteurs d'organiser eux-mêmes, en dehors des tutelles qu'il qualifie de parasitaires, une société faite d'ordre, de conséquence, de vérité. Pour certaines gens d'esprit positif et immédiatement utilitaire, cela ne dit pas grand'chose. Ils ne trouvent là-dedans, évidemment, que du verbiage. Or, les mots ne les effraient pas. C'est peut-être ce en quoi ils n'ont pas tout à fait raison.
D'autres disent : les principes ne sont pas nouveaux. Ils datent de Proudhon. La C, G. T. en a fait son décalogue depuis trente ans. Et la terre tourne toujours.
Oui, parfaitement, les principes sont vieux. ^ Cependant, il y a quelque chose de neuf : c'est la volonté de les appliquer. C'est cette volonté qui s'attache à forger l'arme révolutionnaire. Neuf sections d'études correspondant, somme toute, à toutes les branches de notre activité sociale, composent les cellules du nouvel organisme :
l"" Outillage national (transports, postes, force motrice) ;
2^ Organisation économique (contrôle et gestion, économie nationale et internationale);
3® Production industrielle et matières premières ;
4^ Production agricole et organisation agraire ;
S"" Finances et crédits;
G"" Cadre de la vie sociale (hygiène, urbanisme, loisirs, éducation sociale et physique);
7^ Enseignement général et technique;
S*' Commerce et répartition des richesses ;
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9^ Régions dévastées.
Le tout est sous la direction d'un Comité de répartition du travail, formé par la réunion de dix-huit secrétaires de section et présidé par un membre du Comité-directeur, lequel Comité est composé du Secrétaire général de la C. G. T., de trois membres de la C. G. T., de trois membres de ru. S. T. I. C. A., de trois membres de la Fédération nationale des fonctionnaires et de trois membres de la Fédération des Coopératives, flanqués de deux secrétaires-adjoints, d'un trésorier et d'un archiviste choisis par eux.
Telle est l'essence de cette végétation naissante, et qu'on nous présente comme un arbre déjà vigoureux dont les fonctions chlorophylliennes seront purificatrices de l'air que nous respirons.
Ce n'est pas, assurément, le triomphe de la C. G. T., mais, en tout cas, c'est un pas nouveau qui est fait; c'est un obstacle nouveau qui est franchi. Nous avons dit déjà ce que nous pensions de cette conception; il est peut-être bon de le répéter :
La société de demain, par ses entreprises gigantesques et grouillantes, n'aura pas besoin que de ces chefs; et, s'il n'y avait que les chefs choisis par la C. G. T., ce serait perpétuellement le chaos. Car, en matière commerciale surtout, les techniciens de ru. S. T. L C. A. ne peuvent être des chefs achevés, parce que, si bien doués qu'ils soient, ils n'ont pas tous les dons : celui de l'expérience, celui de la science et celui de l'aptitude à la direction. Ces dons ne sont pas davantage Tapanage des gens de la Fédération des Coopé-
LE PRESENT, L AVENIR
ratives, plus politiciens que disciples attentifs, avisés, de Mercure. 11 est un peu prétentieux, de la part de la C. G. T., de penser trouver là, à un moment donné, les gens qui présideraient aux destinées des grandes affaires qui illustreront la société de demain; les faveurs gouvernementales, durant la guerre, les ont empêchés d'achever leur apprentissage commercial! Force sera donc, en attendant le triomphe cégétiste, d'avoir recours à d'autres éléments encore considérés comme hostiles, encore considérés comme ennemis, ainsi qu'étaient, hier, les techniciens de l'U. S. T. L C. A. Ces éléments-là sont ceux que le monde capitaliste, tout seul, serait capable de fournir. Lénine pourrait l'affirmer à M. Jouhaux. Je crois qu'il est passé par là.
Ce qui manque, somme toute, au Conseil économique du Travail, ce sont les administrateurs des entreprises modernes de toutes sortes. L'organisation d'une affaire ne va pas sans son administration. Les deux choses n'en font pas qu'une ; elles restent séparées. Et, s'il faut de l'envergure et de l'audace pour organiser, il faut une envergure différente pour bien administrer!
L'absence des administrateurs de l'industrie et du commerce dans la C. G. T. montre bien que, si la guerre est déclarée au capital, le capital, du moins, n'a pas encore perdu la partie. Son rôle, même si une révolution se produisait, ne serait pas fini. Le capital, ce n'est pas seulement l'argent — l'argent plus ou moins discrédité, — c'est aussi l'outillage, le savoir-faire, l'initiative, toutes
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chose» qui, additionnées, constitueront, demain, une valeur autrement supérieure que celle de ngs billets de banque.
Le capital qui, quoi qu'on dise et quoi ^qu'on fasse, est en train de subir une évolution, consciept de sa force et de sa quasi-sécurité, doit-il assister, impassible, aux métamorphoses qui s'accomplissent dans les couches sociales?
Non pas.
Les gens qui président aux destinées de nos grandes affaires et qui possèdent à un si haut degré Taptitude aux transactions et à la direction des hommes, sauront-ils aviser, en temps et lieu, ce qu'il conviendrait de faire?... Ces gens qui ont, en outre, le nerf de la guerre, qui doit être en même temps celui de la paix, sauront-ila l'utiliser au moment opportun, dans un but conforme au progrès qui n'est jamais contraire aux entreprises?...
Si la société de demain doit être modifiée, ses cadres doivent être souples ; ils doivent reposer sur la capacité des individus, sur leurs moyens, sur leur science individuelle, sur leur puissance d'action collective. Si nos Entreprises Moderne^i étaient dotées d'un sens politique égal au sens des affaires, elles joueraient un grand rôle. Le tout serait, en tout premier lieu, de savoir si, ce rôle, elles voudront le jouer. Elles ne le joueront évidemment pas si la vision de l'abîme ne se dessine à travers tous les optimisme» ; si l'indifférencei, consécutive à la paresse de l'esprit, ne meurt pas devant la néeejgsité de l'effort et du sacrifice.
LE PRESENT, L AVENIR
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Tout de même, en évoquant l'histoire, on se rappelle qu'aux temps de 1789, la noblesse et le clergé se sauvèrent par un geste d'abnégation que n'avait assurément pas dicté l'altruisme, dans un élan de sincérité...
Qui vivra, verra!...
— Nous avons vu et nous voyons ! s'écrient les optimistes.
Que voient-ils?
Ils voient que les points de vue que nous émettons, s'ils avaient hier leur raison d'être, ne l'ont plus aujourd'hui. En effet, la France est dotée du ministère Millerand, qui marque, comme le disait à un journal périodique, un observateur attentif des luttes parlementaires et des combinaisons occultes de la politique et des affaires; qui marque vraiment quelque chose de nouveau, d'inattendu, de quasi révolutionnaire.
L'observateur en question, examinant de quelle façon ce Ministère fut constitué, et réfléchissant sur sa destinée, disait :
« D'habitude, quand il s'agit de former un cabinet, la recette est simple et invariable.
<( La règle du jeu, c'est que le nouveau gouvernement doit être constitué à l'aide des chefs ou sous*-chefs des groupes dont la coalition a ren*versé le précédent. Or, regardez le cabinet Millerand ; vous n'y trouverez rien de tout cela. C'est Briand, Barthou, de Monzie et quelques autres, qui ont jeté bas Clemenceau. Ni eux ni leurs lieutenants ne figurent sur la liste des nouveaux gouvernants.
LE PRÉSENT, L'aVENIR
« Ce ministère n a pas de point d'appui dans les € groupes y>. Il a été constitué presque entièrement en dehors des coteries parlementaires. Ses portefeuilles ne lui assurent point de voix, ou si peu. C'est ce qui fait son originalité. C'est pourquoi aussi il parut si fragile. Les politiciens professionnels, anciens et nouveaux, ont clamé leur colère contre ce défi aux traditions les mieux établies, et le solennel M. Arago, au nom des 18o membres de Tentente républicaine, a lancé Fanathème.
€ Mais Millerand n'est pas un novice. S'il a pris le pouvoir, c'est assurément pour avoir le temps d'en tirer quelque chose. Si donc il a dédaigné de prendre son point d'appui dans les groupes, c'est qu'il en a trouvé un autre ailleurs... en dehors du Parlement ! C'est là où se révèle toute l'originalité de sa combinaison. Ceci demande quelque explication :
€ Le trait le plus caractéristique de révolution sociale actuelle, c'est la tendance qui se manifeste dans tous les milieux sociaux vers les groupements professionnels. Déjà bien avant la guerre, les grands financiers, les grands métallurgistes, les armateurs, s'étaient constitués en Comités formant une oligarchie puissante qui agissait de façon occulte, mais souveraine, sur les Pouvoirs publics. Au cours de la guerre, le mouvement s'est considérablement développé. Poussé parles nécessités de la Défense nationale et le besoin de concentrer toutes les forces économiques, l'Etat a créé de nombreux consortiums pour la répartition des ma-
tières premières, des métaux, du charbon, du ravitaillement, des commandes. Bon gré mal gré, tous les industriels ont dû entrer dans ces organismes nouveaux. Autrefois divisés par des rivalités farouches, ils ont appris, de gré ou de force, à s'unir, et il a suffi de rapprocher tous ces groupements pour créer un embryon de Confédération générale de la production.
« Le même mouvement s'est produit dans le monde du commerce. Les Chambres de Commerce ne sont plus de simples prétextes à faire décorer des présidents élus à l'ancienneté. Au cours de la guerre, elles sont devenues des organismes agissants de répartition. Investies de pouvoirs exécutifs enlevés à la bureaucratie par trop incompétente, elles ont pris ainsi la notion de leur rôle dans la vie économique du pays. Elles se sont rapprochées les unes des autres, elles se sont habituées à considérer des intérêts qui dépassent leurs villes, elles ont pris conscience de l'existence réelle des régions économiques de la France, si bien que le ministre Clémentel a dû consacrer ce mouvement, en organisant une véritable représentation régionaliste du monde des affaires.
« Les agriculteurs, à leur tour, sont entrés dans la même voie. Jusqu'ici, ils s'étaient contentés d'élire des députés ou des sénateurs pour défendre leurs intérêts de clochers contre l'administration. Leurs syndicats, leurs mutuelles, leurs sociétés d'assurances, s'ignoraient; des rivalités ardentes, opposant les intérêts des divers produits et des diverses régions, empêchaient la conception claire
LES ENTBEPRISKB MODERNES
des intérêts généraux. Cependant, depuis longtemps déjà, ils réclamaient la constitution de Chambres d'Agriculture ayant les mêmes pouvoirs que les Chambres de Commerce. Las d'être bernés, ils ont tenu, en juin dernier, un Congrès national, dont les politiciens de toutes nuances furent exclus. Ils ont constitué une Confédération générale des Associations agricoles. Cet organisme est encore tout nouveau et n'a pu arrêter encore une politique d'ensemble, mais il constitue une force considérable avec laquelle il faudra désormais compter.
« Quant aux organisations ouvrières, vous connaissez, n'est-ce pas, le prodigieux développement de la C. G. T. ? Un million d'adhérents nouveaux au cours de la guerre. Le mouvement a gagné les fonctionnaires, puis les techniciens. La vie chère a donné aux Coopératives un essor inattendu, et voici que ces quatre éléments qui, jusqu'ici, vivaient dans un éloignement obscur, se sont rapprochés, constituant le Conseil Economique du Travail (C. E. T.), et, voyant l'impuissance des parlementaires à résoudre les crises de ravitaillement, de production, de transports et de crédits, suscitées 3ar la guerre, ils ont décidé d'élaborer eux-mêmes es solutions d'intérêt général et de les imposer au gouvernement légal. 11 y a quatre ans, une telle tentative n'aurait rencontré que des sceptiques. Annoncée sans forfanterie, avec sérieux, par des hommes sérieux, qui se proposent d'étudier les questions avant d'agir, elle a été accueillie par le public, dans tous les milieux, sans raillerie
LE! PRÉSENT, l'avenir
ni colère, avec une gratitude significative. Le discrédit du parlementarisme est maintenant si profond, qu'il y a eu partout comme une sorte de soulagement, à l'annonce qu'il existait quelque part un centre d'études et d'action où l'on aborde avec compétence le redoutable problème de la reconstitution d'une nation ruinée. '
« En somme, dans tous les milieux, capitalistes ou prolétariens, les hommes d'action se groupent par profession; la profession est en train de se substituer au parti.
c C'est une révolution, et j'ajoute : la plus importante qui se soit produite depuis la réunion des Etats-Généraux, en 1789. Les quelques hommes qui, dans la coulisse, mènent nos politiciens. Font parfaitement compris. Ils ont senti que, s'ils voulaient durer, il leur fallait s'appuyer sur ces organisations professionnelles, prendre contact avec elles, afin de les diriger. Regardez, de ce point de vue, la liste des membres du Cabinet Millerand, et vous verrez combien certains noms inconnus, qui ont surpris sur la liste des ministres, sont significatifs.
« Aux Finances, on a mis un financier, M. Marsal... 11 s'appuie sur un groupe qui subventionne la presse quotidienne et fait, par conséquent, l'opinion.
« La Chambre n'aura plus qu'à suivre le mouvement.
(( Considérez maintenant M. Isaac. Il est président de la Chambre de Commerce de Lyon, le chef élu de ces puissants hommes d'affaires qui ont
fait de Lyon une véritable capitale industrielle. Il jouit d'une grande autorité sur tous ses collègues des Chambres de Commerce de France. C'est en leur nom qu'il parlera à la Chambre, et les décisions qu'il aura prises seront soutenues, dans toute la province française, par ces Chambres de Commerce dont je viens d'indiquer l'activité nouvelle et la récente concentration.
« M. Ricard a été l'organisateur et est le secrétaire général de la Confédération des Associations agricoles. Quand il parlera, les députés sauront qu'il a derrière lui l'état-major des Syndicats, des Mutuelles d'agriculteurs et riches propriétaires, maintenant unis et disciplinés. Enfin, pour être complet, M. Millerand a voulu avoir dans son ministère un ouvrier connu dans les Syndicats, M. Coupin. >
L'ensemble, faut-il le dire, s'appuie sur le groupement des Intérêts économiques, alimenté par les Banques, les Compagnies d'assurances, avec, pour façade, la Fédération des groupes commerciaux et industriels de France de M. de Palomera ; la Fédération descomnïerçants détaillants, de M. G. Maus; le Syndicat général de l'Epicerie française, de M. Fettu, autant de choses qui seraient inexistantes par elles-mêmes, puisque les membres ne paient qu'avec peine la plus minime des cotisations.
L'Union des Intérêts économiques n'en a pas moins dépensé des millions et des millions pour faire élire ses candidats.
Ma conclusion sera courte :
Où distingue-t-on, dans tout ceci, l'action des
LE PRÉSENT, l'aVENIR
Entreprises Modernes qui, pourtant,à elles seules, représentent plus de dix milliards d'affaires?...' Nulle part. Aussi, en dépit de leur activité ; en dépit du rôle capital qu'elles jouent dans la' vie économique du pays, elles n'ont personne au Parlement pour y défendre leurs intérêts ; à plus forte raison, n'ont-elles personne au Gouvernement. On ne peut que le regretter, tout en reconnaissant bien haut, qu'elles seules sont responsables de cette lacune, si préjudiciable à l'ensemble des intérêts et à l'harmonie nationale.
Si, pour la première fois depuis l'avènement de la République, le Gouvernement a été obligé de chercher un point d'appui hors du Parlement, ce r point d'appui repose sur la majorité des principaux éléments, saut sur un seul. La méthode de classement inaugurée, et qui consiste à grouper ensemble « les hommes ayant les mêmes intérêts professionnels en choisissant parmi eux les plus compétents >, est donc forcément encore imparfaite. Peut-elle se perfectionner?... Oui, quand les Entreprises Modernes, solidaires, entreront en scène à leur tour, se montrant la puissance de l'affinité qui détermine la cohésion. Si elles n'y entraient, par les conflits qui existeront forcément, demain comme ils existaient hier entre les groupes représentés, seuls, ces groupes bénéficieraient d'un peu plus de clarté. 11 y aurait toujours des bafoués, des méconnus, des écrasés par les charges fiscales inconsidérées, et ceux-ci seraient les Entreprises modernes. A l'heure où la profession entre dans le pouvoir et se prépare
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à le prendre ; à l'heure où « Tatelier va supprimer le Gouvernement », ces pages méritaient d'être écrites, puisqu'elles visent uniquement h plus d'accord, à plus d'entente, à plus d'action rationnelle et concertée, toutes choses desquelles la Patrie a besoin.