CHANTILLY. ~ HISTOIRE
piété patriotique , quelque orgueil national. »
Des établissements industriels assez nombreux s'étaient formés à Chantilly et dans la vallée voisine, de 1820 à 1830, mais depuis ils avaient presque tous disparu ; enfin une industrie jadis importante, celle des dentelles, que Ton fabriquait dans les villages des environs par petits morceaux et qu'assemblaient ensuite des ouvrières spéciales de Chantilly, n'offrait plus de salaires suffisants. Sous l'inâuence de diverses causes, une véritable langueur s*était donc emparée de cette jolie ville. Aujourd'hui, néanmoins, on y trouve encore une fabrique de boutons, une fabrique d'aiguilles pour machines à coudre, un atelier d'effilochage de soie, de laine et de coton, une filature de laine, une fabrique de sangles, une passementerie, deux ateliers d'impressions sur étoffes et trois •serrureries mécaniques. C'est toujours bien, d'ailleurs, le même endroit qui faisait dire à Mercier :
u Je ne connais rien de plus beau aux environs de la capitale.... Je n'ai encore rien trouvé de comparable à Chantilly. Trente voyages dans ce lieu enchanté n'ont pas encore épuisé mon admiration. C'est le plus beau mariage qu'aient jamais fait l'art et la nature. »
Histoire.
Au X* s., plusieurs chartes mentionnent déjà Chantilly, qui passa, dans le xi* s., aux comtes de Senlis. Guillaume de Senlis céda, en 1360, cette terre au sire d'Esquerie, « qui, la même année, en fit présent à Jean de Laval, seigneur d'Attichy. Le 28 mai 1386, Gui de Laval la vendit à Pierre d'Orgemont. • Vers la fin du xv« s., Jean II de Montmorency, par son mariage avec Marguerite d'Orgemont, devint possesseur de ce domaine. On voit, au N. du château actuel, la base des tours d'un manoir élevé au xii* ou au xni* s„ reconstruit au xrv*, et si admiré encore au XVI" s., pour la force et pour l'agrément, qu'en 1579, Androuet du Cerceau s'est plu à le représenter dans les sept planches du second volume des Plus ex-
cellents bâtiments de France. Jean II de Montmorency avait eu, d'une première femme, un fils qui a donné lieu au dicton populaire : *
C'est ce chien de Jean de Nivelle Qui s'en va quand on l'appelle.
Le jeune homme, brouillé avec son père et avec Louis XI, s'était réfugié en Flandre, près du duc de Bourgogne, qui le pourvut de la seigneurie de Nivelle. Sommé de paraître devant le Parlement de Paris, il ne tint aucun compte de cet ordre. Guillaume, fils de Jean II et de Marguerite, hérita de Chantilly. Ce fut un brillant serviteur de la couronne pendant les règnes de Louis XI, de Louis XII et de François I". U eut pour successeur Anne, le fameux connétable, dont les afi'ections se partagèrent entre Écouen (Y. p. 259) et Chantilly, qu'il fit ériger en châtellenie, en 1522. Le connétable, se trouvant à l'étroit dans la vieille forteresse féodale, fit bâtir par Jean Bullant le château actuel. Il l'avait joint de telle sorte à l'ancien que, du premier étage de l'un, on communiquait avec la tour de l'autre. L'enceinte primitive fut reculée ; des parterres furent dessinés; de longues allées s'ouvrirent sur la forêt. L'empereur Charles-Quint, les rois Charles IX et Henri IV ont été, à Chantilly, les hôtes des Montmorency.
C'est au temps du connétable Henri I«' qu'arriva, suivant la chronique populaire, une mystérieuse catastrophe, ainsi rapportée par Michelet ;
« M"» de Montmorency était une jeune femme très-jolie et très-sage, mais qui n'était pas de naissance à épouser le connétable de France. Pour y parvenir, elle avait fait, disait-on, un pacte avec le diable. Un jour qu'elle siégeait à Chantilly (1598) au milieu de ses dames, on lui dit qu'un gentilhomme demandait à lui parler. Émue, elle demanda comment il était.
« — D'assez bonne mine, lui dit-on, mais de teint et de poil noirs . »
«( Elle pâlit et dit :
a — Qu'il s'en aille, revienne une autre fois. »
« Mais l'homme noir insista et dit :
« — J'irai la chercher. »
Alors, les larmes aux yeux, elle dit adieu à ses amies et s'en alla comme à la mort. Peu après, effectivement, elle mourut, chose effroyable, le visage sens devant derrière et le cou tordu. »
La possession de Chantilly passa, en
DE PARIS A COMPIEGNE.
1632, sous réserve du bon plaisir du roi pour l'avenir, à Charlotte, sœur du dernier maréchal de Montmorency, épouse d'Henri II, prince de Condé, celui qui, voulant soustraire sa femme à l'amour d'Henri IV, l'avait emmenée d'abord à Bruxelles, et, toujours inquiété, s'était enfui ensuite avec elle jusqu'à Milan. Il tt" avait reparu en France qu'après la mort d*Henri IV. Charlotte fut mère du grand Condé, du prince de Conti et de la duchesse de Longueville.
La célébrité de Chantilly date surtout du grand Condé. Revenu d'Espagne après la Fronde, ce prince, qui avait obtenu en toute propriété la capitainerie de 'Hallate, fit dessiner les jardins par le Nôtre et consacra de fortes sommes à l'aménagement « de qes eaux jaillissantes qui ne se taisaient ni jour ni nuit. »
Les merveilles de ce parc, qui faissdent
rétonnement et l'admiration de tous,
eurent leur chantre naïf et intarissable
4ans le poëte latiniste San teuil. client du
maître, qu'il a célébré, dans les Canti-
Maca, avec une emphase pareille au gon-
^orisme français de l'époque de Louis XIII.
Au mois d'avril 1671, Condé reçut la
.visite-de Louis XIV et dépensa 200,000 écus
dans des fêtes immortalisées par la lettre
xde M"" de Sévigné, qui raconte le retard
4e la marée, la douleur et la mort de
Vatel.
u Le roi arriva le jeudi au soir,; la promenade, la collation dans un lieu tapissé 4e jonquilles, tout cela fut à souhait. On soupa, il y eut quelques tables où le rôti manqua... Cela saisit Yatel, il dit plusieurs fois : « Je suis perdu d'honneur; •( voici un affront que je ne supporterai « pas. » Il dit à Gourville : «< £m tête me M tmtme, il y a douze nuits que je n'ai « dormi; aidez -moi à donner des or- « dres... » Ije prince alla jusque dans la diamibre de Vatel, et lui dit : «« Vatel, tout « T» bien, rien n'était si beau que le sou- K per du roi. » Il répondit : « Monsei- '<« ^eur, votre bonté m'achève; je sais « que le rôti a manqué à deux tables (sur « vingt-cinq). — Point du tout, dit le « prince, ne vous fâchez pas; tout va « bien. » Minuit vint ; le feu d'artifice ne réussit pas, il fut couvert d'un nuage ; il coûtait 16,000 fr. A quatre heures du matin, Vatel s'en va partout ; il trouve tout eadoomi, il rencontre un petit pourvoyeur if^i lui apportait seulement deux charges (ée marée; il attend quelque temps; sa tête s'échauffait, il crut qu'il n'aurait •f oint d'autre marée ; il trouva Gourville,
il lui dit : « Monsieur, je ne survivrai « point à cet affront-ci. » Gourville se moqua de lui. Vatel monta à sa chambre, mit son épée contre la porte et se la passa au travers du cœur ; mais ce ne fut qu'au troisième coup... La marée cependant arrive de tous côtés ; on cherche Vatel pour la distribuer ; on monte à sa chambre : on heurte , on enfonce sa porte , on le trouve noyé dans son sang ; on court à M. le Prince , qui fut au désespoir... Cependant Gourville tâcha de réparer la perte de Vatel ; elle fut réparée ; on dîna très-bien, on fit la collation, on soupa, on se promena, on joua, on fût à la chasse ; tout était parfumé de jonquilles, tout était enchanté. » Pendant la chasse, au clair de lune, la forêt fut subitement éclairée par des milliers de lanternes. Louis XIV, qui s'occupait à créer les merveilles de Versailles, enchanté de ce séjour, demanda au prince de lui céder Chantilly, le laissant maître d'en fixer le prix : « Il est à Votre Majesté, dit Condé, pour Iw prix, qu'elle déterminera elle-même ; je ne lui demande qu'une grâce, c'est de m'en faire le concierge. — Je vous entends, mon cousin, répliqua le roi : Chantilly uq sera jamais à moi. » Le prince de [Condé passa ses dernières années dans cette noble retraite, où il aimait à s'entourer des beaux esprits du siècle. Aux Voiture, aux Sarrasin, à la troupe des poètes de l'hôtel Rambouillet, qui se réunissaient à Chantilly pendant sa jeunesse, succédaient alors les Boileau, les Racine, les Bourdaloue, les Bossuet... Ce dernier a, dass l'oraison funèbre du prince , consacré le souvenir de ces nobles entretiens : «< On voyait, dit-il, le grand Condé à Chantilly comme à la tête de ses armées, toujours grand dans l'action et dans le repos. On le voyait s'entretenir avec ses amis dans ces superbes allées, au bruit de ces eaux jaillissantes qui ne se taisaient ni jour ni nuit. »
Condé mourut à Fontainebleau en 1686.
Son fils, Henri-Jules de Bourbon, embellit aussi Chantilly. On lui doit la construction de l'église ( V. p. 279) et le parc de Sylvie {V. p. 282). '* Chantilly, dit Saint-Simon, était ses délices. Il s'y promenait suivi de plusieurs secrétaires qui écrivaient à mesure ce qui lui passait par l'esprit pour raccommoder et embellir. Il y dépensa des sommes prodigieuses, mais qui ont été des bagatelles en comparaison des trésors que son petit-fils y a enterrés et des merveilles qu'il y a faites. » Ce fut ce prince de Condé qui fit au secrétaire du
DE PARIS A COMPIEGNE.
cabinet du roi, nommé Rose, un mauvais i tour, raconté par Saint-Simon, pour le | dégoûter d'une propriété qu'il possédait près de Chantilly et qu'il ne voulait pas céder au prince, t II lui fit jeter trois ou quatre cents renards ou renardeaux, qu'il fit prendre de tous côtés , par-dessus les murailles de son parc. On peut se représenter quel désordre y fit cette compagnie. ). Rose alla demander justice à Louis XIV et l'obtint.
Les dépenses somptueuses des princes de Condé , le nombreux domestique attaché à leur service, la multitude d'ouvriers qu'ils employaient, contribuaient à augmenter la population de Chantilly. Le grand-père du grand Condé n'avait pour tout bien que 12,000 livres de rente, à ce que rapporte Saint-Simon, quand il épousa la fille du connétable de Montmorency. Le grand Condé, son fils, recueillit par sa femme la riche succession de la maison de Maillé. Le frère du grand Condé, èi son tour, épousa une des plus riches héritières de l'Europe , et sa fortune s'éleva à 1.800,000 livres de rente. Saint-Simon raconte ses galanteries pour les dames.
Dans ses dernières années il manifesta quelque égarement; parfois il se mettait à aboyer comme un chien... la passion pour la chasse , si prononcée chez les princes de Condé, dégénérait chez lui en folie.
Le petit-fils de celui-ci, Louis-Henri de Bourbon , qui fut ministre au commencement du règne de Louis XV, eut 2,400,000 livres de rente, et gagna beaucoup d'argent à la banque de Law. Il séjourna continuellement à Chantilly, où il avait un train royal. C'est ce prince qui fit construire les magnifiques écuries. Il y donna de grandes fêtes pour recevoir liOuis XV, la duchesse de Berry... il eut pour maîtresse la marquise de Prie , scandaleuse héritière des mœurs licencieuses de la régence. Fleury, qui lui succéda au ministère, les fit exiler tous les deux. Une chronique détaillée de Chantilly y retrouverait l'amour de moitié dans toutes les fêtes. « M"" de Charolais, de Sens et de Olermont ont tour à tour, ou toutes ensemble , habité Chantilly. Ce fut à Chantilly, le jour même d'une fête donnée en son honneur, que M"« de Clermont apprit au bal la mort du comte de Melun, à qui elle était unie par un mariage secret, et qui avait été tué par un cerf. Elle était d'un caractère si indolent, que la duchesse de Bourbon, sa mèrts, demanda naïvement, en entendant raconter cet ac-
cident : « Cela a-t-il causé quelque émotion k ma fille ? » (Voir la Nouvelle de M"** de Genlis.)
L'avant-dernier prince de Condé, avant la Révolution qui l'entraîna à émigrer, fit construire, à quelque distance du château, le château d'Enghien, qui fut élevé trèsrapidement, et il créa au milieu des bois de Sylvie le hameau, composé de petites maisons d'aspect champêtre à l'extérieur, dans le faux goût pastoral qui faisait, vers le même temps, bâtir le hameau du Petit-Trianon.
Les visites de plusieurs souverains étrangers à Chantilly, du roi de Danemark, de l'empereur Joseph II, du roi de Suède, furent l'occasion de fêtes magnifiques. Le comte du Nord, depuis Paull", y reçut du prince de Condé une splendide hospitalité, qu'il devait lui rendre plus tard à Saint-Pétersbourg pendant Témigration.
Un jour, le prince de Condé fit servir un repas dans la rotonde centrale des écuries , richement décorée et brillamment éclairée. Des musiciens exécutaient des symphonies dans les galeries hautes ; et des tentures masquaient les chevaux, jusqu'au moment où elles furent enlevées et où l'on put les ^percevoir à dr. et à g. attachés devant leurs mangeoires dans cette singulière salle de festin.
La Révolution étendit d'une manière fatale ses destructions à Chantilly. Le vieux château fut démoli par la bande noire. Le petit château échappa heureusement au même sort, parce que les acquéreurs, n'ayant pas rempli à temps les clauses de lavente, se virent dépossèdes sous l'Empire. Dès lors, le château d'Enghien et les écuries furent mis à la disposition du ministre de la guerre, qui les fit occuper par une garnison de cavalerie. Le jardin des Plantes de Paris s'enrichit du curieux cabinet d'histoire naturelle et de la bibliothèque de Chantilly. Tout le territoire appartenait à la maison de Condé ; les habitants n'y étaient établis qu'en vertu de concessions. Au niorcellement que vint opérer la Révolution, ils acquirent des terrains et purent ainsi étendre leurs jardins sur la pelouse , du côté des réservoirs et de la route de Paris
Sous le régime impérial, la forêt de Chantilly fut donnée à la reine Hortense. A la Restauration , le prince de Conde rentra en possession du domaine délabré de ses pères. Il y reçut la visite de l'empereur Alexandre ; et, la pluie pénétrant