‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 104 sur 180 · I PVRT. LIVR. II CHAP. VIII · texte numérisé non relu

I PVRT. LIVR. II CHAP. VIII

Tant

Romans cessèrent d'être uniquement chantés etécoutés,

pour être désormais écrits et lus, c'est ce jour-là même

q.r,.,. chanfe qu'il {-^ihit sc moutrer plus difficile sur la nature et Té-

nos ruinans, i 1

as"ma,"c!-s ; teuduc dc l'assouauce ; c'est ce jour-là qu'il fallut parler 'iuXïri'inis!" aux yeux; c'est ce jour-là qu'il fut décrété que tous les vers et tous les couplets épiques seraient désormais liés ensemble par des rimes, et non par des assonances.

Or, la rime française atteint non-seulement la dernière voyelle sonore, mais la consonne ou les consonnes qui la suivent. Telle est sa définition la plus claire.

Donc, tous nos Romans furent peu à peu rimes. On refit, on dut refaire en rime tous ceux qui avaient été primitivement assonances : et de là, ces remaniements dont nous écrirons bientôt l'histoire.

Mais le peuple, le vrai peuple, ne se convertit pas à la rime. Durant tout le moyen âge, pendant toute la Renaissance, à travers les splendeurs classiques des XYii'et xviii'^ siècles, au miheu des extravagances et des débauches de la rime romantique, le peuple a gardé son vieil amour pour la bonne assonance du bon vieux temps. Elle lui suffit : il l'aime.

Suivez ce montreur de reliques, qui s'arrête là-bas, sur le port, au milieu des marins et des poissonniers ; qui plante en terre une sorte de drapeau sur lequel sont peints en couleurs grossières les principaux épisodes de la vie de sox saint et qui se met à chanter, sur un mode populaire, la vie, le supphce et la mort de ce martyr;

Écoutezce paysan dans son champ, répétant d'une voix traînante je ne sais quel refrain mélancolique derrière sa charrue et ses bœufs ; écoutez encore ce descendant des jongleurs, entouré d'un cercle de blouses bleues et entonnant d'une voix cassée une chanson plus ou moins triviale, au milieu d'un de nos faubourgs de Paris;

Oue disent-ils, que chantent-ils, en 1878?

Ce sont, bien souvent encore, des chants qui sont assonances, et non i-imés.

Écoutez plutùl :

Ce fui lu veille d'un dimanche :

Marguerite dedans sa chambre, Elle se jette à deux genoux, Disant: « J'ai perdu mes amours. »

Marguerite est au lit malade Et sa chambrière la garde, elc '.

Grâces nous fault rendre Aux trois Pioys aussi Oui des lieux estranges, ÎN'oël accompli.

Sont venus par bande Voir le doux Jésus Pour lui faire olTrande Et humble salut ■^.

L'automne glace les raisins.

L'hiver gelé les arbres, Le laboureur souffre lu faim,

On ne voit que desastres 3.

Et il en sera peut-être ainsi pendant de longs siècles encore, si notre nation, comme nous l'espérons trèsvivement, vit de longs siècles. L'assonance a été, est et sera toujours populaire.

La rime n'est qu'une délicatesse ou un rallineinent Pour en revenir à notre épopée du moyen âge, il faut avouer que, dans nos Chansons de geste, l'assonance ne se rendit pas sans quelque résistance aux puissants efforts

' Franzosische Volkslieder, von Moriz llaupt, Leipzig, 1877.

- Noël Crdce.soirre/irfîte, qui remonte au xvr siècle et qui, encore aujourd'hui, est chanté aux repas de noces et de baptêmes en Bourgogne et en Ciiampagiie.

' Cantique sur les contre-temps d'à présent, Epinal (s. d). = Cf. les Franwsisclte Volkslieder de Haupt,;5as.stm, et Vllistoiredes livres populaires de Cli. Nisard, 2° édit., II, p. iS'J, ir)7, 1()"2 et 176. Voy. aussi le Recueil de rieu.v No'éls, imprimé à Nantes, en I87(j, par Libaros, p. 1 i, 18, 21, 26, 36, 38,52, 61 et 125, cl les Chants de la Provence, de Damase Arbaud, p. 66, 80, 8i. Etc., etc.

1 PAIIT, I.IVIi. II.

Cll.M'. VU[.

I FAUT. LIVn. II.

CHAP. VIII

de la rime. L'ancienne versification fit, au contraire, une assez vive défense contre lanouvelle : elle ne cédale terrain

LiillL' entre . . . . .

la versiiication Que oicd àpicd. Il est véritablement intéressant de suivre

assonancee ^ ^ ^

"' '%i,néi""'''"' les phases de cette lutte. Dans la Chanson de Roland, dJ'ï^mic. l'assonance triomphe pleinement ; la rime est absente; le poëte n'en a même pas la notion. Dans le Couronnement Looys, le Charroi de Nîmes, la Prise d'Orange, les Enfances Vivien\ \eMoniage Guillaume, Elie de Saint- Gilles et Huon de Bordeaux, l'assonance règne encore presque sans partage, mais il y a déjà, à cette époque, (luelques chances pour la rime. Bientôt ses envahissements deviendront plus redoutables, et il faudra que l'assonance partage avec elle la moitié de son royaume. Les rédactions que nous possédons aujourd'hui à'Ogier, cVAmis et Amilcs, du Covenant Vivien, de Jourdain de Blaivcs, de Beuves d'IIanstonnc, de la Mort d'Aimeri de Narbonne, etc., sont en partie assonancées, en partie rimées, et c'est, comme nous le verrons tout à l'heure, le ftiit de deux versificateurs différents. La rime cependant avançait, avançait toujours. Bientôt l'assonance fut chassée par elle de ses derniers refuges. Un grand nombre de nos poëmes sont purement et absolument rimes ; tels sont, parmi tant d'autres : Aliscans, Anhcri le Bourfjoinfj , Fierahras, Beuves d'Hanstonnc, Guidon, Parise la Duchesse, la Prise de Pampelune, V Entrée en Espagne, Macaire.

A raison des faits qui précèdent, on pourrait partager nos Chansons de geste en trois groupes : le premier se composerait de chansons assonancées ■•^; le second, de

' Los Cliansons de geste qui sont assonancées sont généralement les plus anciennes : mais ce n'est pas, néanmoins, un fait constant. Il y a eu, au xiil" siècle, (les pnëlcs archaïques (pii ont assonance leurs poëmes, peut-être dans le dessein de les faire paraître plus vieux. Les Enfances Vivien nous semlilent dans ce cas.

- Comme types de ces poèmes où l'on trouve un certain mélange de laisses

CIIAI>. VIII.

LA VERSll'ICATION DES CHANSONS DE GESTE. 335

chansons où l'on peut constater la lutte entre l'asso- •''^"t '-'vn.n.

* r.llAl> vin

nance et la rime ; le troisième, enfin, de chansons tout à fait rimées. Et il est facile de donner aujourd'hui la liste des romans qui composent chacun de ces groupes '.

Deux observations encore, et nous aurons épuisé tout ce qui concerne l'assonance et la rime considérées en elles-mêmes.

rimées cl de couplets assonances, nous avons cilé Ofjier, le Covenant Vlrieii, Amis et Amiles, Jourdain de Blaires et Betires d'Hanstonne. On trouvera, en effet, des laisses rimées dans Ogier, aux pp. 57, 199, '2ril et 271 de réditioii in-i" deBarrois; mais on rcmaniuera surtout que, depuis le vers 9210, la rime domine, sauf une recrudescence d'assonances entre les vers 11381 et 12195. — Cf. dans Atni.H les couplets qui sont renlénnés entre les pages 40 et 50 de l'édit. Hoffmann et les derniers couiilets de ce poëme (p. 88-101); Jourdain de Blaires (depuis la page 186 de l'édit. Hoffmann, jusqu'à la fin de la cliauson) ; le Corenant Virien (édit. Jonkbloetj et le ms. 1632 (Regina) de la Vaticane, où est conservée une intéressante version de Beures d'Hanstonne.

' DÉCASYLL.\UES ASSONANCES : Aiol (cu partie, avec un repos après la sixième syllabe); Amis et Amiles (sauf un certain nombre de couplets); Anseis fils de Girbert; Beures d'Hanstonne {en pdiTlic); Charroi de Aimes; Chevalerie Ogier (de Raimbert de Paris); Couronnement Looijs; Covenant Virien (en partie); Département des enfans Aimeri (du ms. de la Bibl. nat. fr. 1448); Enfances Guillaume; Enfances Vivien ; Garin le Loherain; Girhert de Metz ; Hervis; Huon de Bordeaux (en partie); Jourdain de Blaires; Moniage Guillaume; Mort dWimeri de Xarbonne (en partie); Prise de Contres (sauf le dernier couplet); Prise d'Orange; Roland.

Alexandrins assonances : Aiol et Mirahei (1-121, 1626-1885, 4562-48G6 et 4971-10985); Aije d'Arignon; Doon de la Boche; Elie de Saint-Gilles (sauf les vers 32-80); Floorant ; Guide Bourgogne; Muinet ; Par'ise la Duchesse (imparfaitement); Voijage d Jérusalem et à Constantinople.

DÉCASYLL.\BES îunÉii : Acquin ; Aimeri de Narbonne; AUscans; Anseis de Cartilage (sauf quelques couplets féminins); Aspremont ; Auberile Bourgoing ; Auberon; Betonnet; Beuves d'Hanstonne (en partie); Boro d'Antona; Covenant Vivien (en partie); Département des enfans Aimeri (du ms. de la Bibl. nat., anc. 23 Lavall.); idem (du ms. du Britisb Muséum, Harl. 1321); Enfances Charlemagne (du manuscr. de Venise) ; Enfances Ogier (d'Adenet); Enfances Ogier (du ms. de Venise), Enfances Roland (id.); Entrée en Espagne (en partie) ; Foulques de Candie (en partie) ; Gaidon ; Giratz de Rossilho ; Girard de Viane (sauf la dernière laisse féminine) ; Guibert d'Andrenas ; Macaire ; Moniage Renoart; Mort dWimeri de Xarbonne (en partie); Otinel; Raoul de Cambrai; Renier ; Ronceraux (remaniements du Roland; mais en partie seulement).

Alexandrins rimes : Antioche; Baslart de Bouillon; Beaudouin de Seboiirc ; Berte ans grans ynes (d'Adenet) ; Beures de Commarcis; Charlemagiie (de Girard d'Amiens); Charles le Chaure ; les Chelifs; Ciperis de Vignevanx; Croisade (attribuée à Baudri de lîourgueil) ; Destruction de Rome; Doon de Maience; Doon de Xanleuil (fragments); Enfances Doon de Maïence; Enfances Garin; Enfances Godefroi; Entrée en Espagne (en partie); Fierabras (français) ; Fierrt/^ra.v (provençal); Florence de Rome; Florent et Octavien,

I l'.vr.T. LIMi II.

CHAP. VIII

Les couplet*

épiques

sont lerniinds,

les HHS par

des assonances

ou des rimes

masculines;

les autres

par des assonances

ou des rimes

féminines.

Parmi les couplets d'un môme poëme, les uns sont masculins, les autres féminins, et nous ne donnons pas à ces deux mots un sens différent de celui qu'ils ont de nos jours. Mais il n'existe alors aucune loi pour régler l'ordre d'après lequel les couplets masculins et féminins peuvent et doivent se suivre. Il est permis au poëte d'écrire dix laisses masculines de suite, puis deux couplets féminins; puis trois masculins: et ainsi de suite. Nous y reviendrons, quand nous aurons à étudier la constitution intérieure du couplet épique.

Toutes les assonances (masculines ou féminines) peuvent être aisément ramenées à un certain nombre de familles distinctes. En d'autres termes, il n'y a, dans nos chansons assonancées, qu'un certain nombre de couplets typiques. En attendant qu'on publie ce Dictionnaire des assonances qui sera si précieux pour déterminer la forme exacte d'un certain nombre de mots français, nous donnons aujourd'hui le tableau complet de ces laisses types'. C'est un travail qu'il serait inutile et malaisé de faire pour les chansons rimées où la variété des couplets est infiniment plus considérable.

Foul(iui's (le Candie leii partie); Cariu de Muntijlune; Girard de lloussillon (remaniement du xiv siècle); Gui de Xanteuil ; llelias; Uevnaul de Beaulaitde; llorn; llufjues Capel ; Jehan de Lan/ton; Jérusalem; Linn de liounjes (t' version); Mau(jis dWujremonl ; Orson île Beauvais ; Prise de Pampelune; Quatre Fils Aijmon ; Reine Sibille (extniitsi; les Sai.snes; Siège de Darbastre ; Simon de Fouille ; Tristan de yanteuil; Virien l'Amachour de Monbranc; Yon. OCTOS\"LL.\iîES RI.MÉS : Première version do Linn de Bourges

' TABLEAU COMPLET, SELON L'CRORE DES VOYELLES, DES DIFFÉRENTES LAISSES ASSONANCÉES gU'ON PEUT RENCONTRER DANS LES CHANSONS DE GESTE.

A M.\scn.i.\.

Tyi>e dïx couplet M.\scrLix EX a.

— Rcis Corsablis il est de raltre part;

— Barbarins est e miilt de maies arz;

— Cil ad parlct à lei de bon vassal ; — Pur tut l'or Deu ne voelt estre cuarz.

— As vus puignant Maiprimis de Brigal : — Plus curt à pied que ne fait

a fémixix.

Type u'lx coiplet fémixix ex (/. — Tresvait la noit e apert la clerc albe. — Li Emperere niult fièrement chcvalchet, — Par mi celé ost suvent e menut guardct : — « Seignurs baruns, » dist l'emperere Caries, — Vcez les » porz c 1ns destreiz passages ; — Kar

l.A VKHSIFICATION DKS CHANSONS DK GESTE.

Si, comme nous l'avons dit, rassonance est particulière aux plus anciennes versions de nos chansons

IPAllT. Livii.ir.

CIIAC. Vllt.

uns clieval». — Devant Marsilic il s'cscriet mult hait : — n Jo ciinduirai irnm M COIS l'n Roncesvals. — Se trois Ilol- » lant, ne lerrai qur; nel' mat. » (Chanson de Roland, v. 885-893.) Cf. les laisses du Roland qui, dans rédilioii Bœhnier, portent les n"' 57, 87, 95, 155, 158, 238, Ul ; la Chevalerie^ Or/ier, vers '.1-28-901 ; Amis et Amiles, vcrs2109--2118 et v. -2700-2713.

» me jugiez k'icrt en la rere guarde. » — Guenes respunt : « Rollanz, cist Il miens fillastre ; — N'avez barun de )i si grant vasselage. » — Quant l'ot li Reis, fièrement le reguardet, — Si li ad dit : « Vus estes vifs diables; — » El' cors vus est entrée mortel rage. — E ki serai devant mei en 'ansguarde? -) — Guenes respunt : « Ogiers de DaLiemarclic. — N'avez barun rt ki mielz de lui la faccl. » {Chanson de Roland, vers 737-750.) Cf. les laisses du Roland qui, dans l'édition Boihmer, portent les n" 13, 20, 28, 52, 58, 80 b, 90, 104, 125, 129, 147, 168, 202, 213, 218, 220, 240, 248, 251 259, 281, 287; la Chevalerie Ogier, vers 1-26, 2959-2975, 2029-2034; le Charroi de Mnies, \ers 154-182; Amis et Amiles, \evs 042-001; Jourdain de Blaives , vers 1061-1135; Couronnement Looys, vers 327-345; Prise d'Orange, \evs 719-737, 1046-1069, 1300-1380; Covenant Vivien, vers 563- 586. = Observ.vtiûxs. Dans la plupart des couplets typiques que nous venons de citer, les assonances en ai -j- e sont légitimement admises ; et aussi, mais en bien moins grand nombre, celles en au + e = al -{- e cl ar -\- e (Guillaume, hiaunie, rnaubrc, etc.). Ex. : Va s'en Jordains qui gaircs ne se targe; — Dame Erembors, la cortoisc et la large, — Ne voloit mie que sans li en alaissent. — N'enniaine mie palefroi qui soit lasches, — Ainz est montée cl bon destrier d'Arrabe ; — En son poing tint un roit espié qui taille; — Il ne vont mie le chemin droiturable, — Mais à senestre ont tenu lor voiaigc. — Nuis fu oscure quant il vinrent à Blaives : — k Soigner baron, ce I) dist Reniers li saiges, — Devant irez ou li troi ou li quatre — En tel manière )' coni s'estiiez messaige; — Jourdains devant qui bien sait le passaige. — Là » où Frouions serra ja à sa table, — L'anfes li doinst une colée large, — Il Tout le porfande enfresci qu'cnz espaules; — Puis, revenra tous les degrez )) de rnaubre. .. » {Jourdain de Blaives, vers 965 et ss.)

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