I PART. LIVR. II CHAP. VIII
inconnu a l'idée de parler plus vivement aux yeux et de donner à ses vers cette disposition curieuse :
In propriuin m) nostrum convertat am )
. ; ^ , OREM ,. , . OREM.
Auierat ard ) mentis sanctumque vig)
Regarde bien ces vers, lecteur, regarde-les encore. Ce n'est plus la vieille, la simple, la sage assonance. C'est la rime, laquelle, en latin, atteint toute la dernière syllabe du mot et la voyelle de l'avant-dernière syllabe. Procédé de rhéteur, amusaille d'école.
Eh bien! je crois être parvenu à prouver ailleurs que cette jolie invention nous est sans doute venue d'Allemagne, que sa date originelle n'y est pas antérieure à iO^O, et qu'elle prit en France ses premiers développements vers 1060-1080, tant dans la poésie métrique et savante que dans la poésie rhythmique et populaire'.
' Pour élablir les vérités qui précèdent, nous avons mis à ]irolU deux sortes de documents : les Epitaphes tout d'abord, et en second lieu ces « Rouleaux funèbres » qu'un monastère envoyait aux autres monastères pour leur apprendre les noms de ses frères défunts, leur demander en retour les noms de leurs morts et établir un échange de prières pour les âmes de tous ces trépassés. Ces derniers documents, qui sont souvent en vers, présentent parfois la date du jour même où ils ont été composés. Rien n'est plus précis. = Nous avons donc analysé avec soin tous les v Rouleaux des morts » qui ont été publiés par JI. Léopold Dclisle. Dans le « rouleau de Gauzbert »,(lont il faut placer la date entre les années 9C8 et 971 ; dans le « rouleau de Tabbayede Fleury », dont M. Delisle n'a pu déterminer exactement la date, mais qui appartient certainement au x" siècle; dans « TEncyclique de lOOf) sur la mort d'Arbode, abbé de Saint-Remi de Reims » ; dans le rouleau de Gauzbert, abbé de Marmoutier (1007); dans le fameux rouleau de Guifred, comte de Cerdagne, que nous avons nous-mème transcrit jadis d'après l'original et qu'il faut rapporter aux années 1050, 1051; dans le rouleau de Girard, moine de Saint-Aubin d'.\ngers (1050) et dans celui d'Hugues, moine de Corbie en 1070, nous ne trouvons encore que des vers assonances : pas la plus légère trace de rime. Il faut arriver à 107G pour trouver enfin, dans nos Rouleaux des morts, la première apparition de la rime. Dans le rouleau de Foucard, abbé de Saint-Amand, le chapitre de Saint-Etienne de Metz a inséré deux distiques. Or, sur ces quatre vers, deux sont parfaitement rimes, et ce sont les deux pentamètres : « Poscimus ergo Deum, solvat ut ipse reitm... Pro nostris uleo solvite vota Deo. » Mais enfin c'est eu 1095 seulement que nous trouvons, dans la riche collection de M. L. Delisle, plusieurs pièces qui sont entièrement rimées : « 0 major mumlo, clamamus corde prof«nf/o — Peccatum dele, totius causa medele »,etc. (Rouleau de Foulques, abbé de Corbie). En résumé, d'après les Rouleaux des morts, la rime n'auraif pris sérieusement la place de rassonance que vers l'année 1080. = Les Epitaphes nous ont exactement conduit
Mais, dans la versification française, les choses ne s'étaient pas passées tout à fait de la même façon.
Dans les premiers monuments de la langue d'oïl, l'assonance atteint uniquemenl la dernière voyelle accentuée. Peu importent, d'ailleurs, la consonne ou les consonnes dont cette dernière voyelle sonore peut être accompagnée.
Voilà bien l'assonance primitive, le coup de tam-tam sauvage et naïf qui, dans la poésie populaire, indienne un temps d'arrêt dans la danse et dans le chant.
Notre cantilène de sainte Eulalie, notre Passion, notre Vie de saint Léger, notre Chanson de saint Alexis, sont assonancées de la sorte. Et il en est de même de la Chanson de Roland et de toutes les chansons de geste primitives.
C'est plus tard, c'est auxif siècle, c'est le jour où nos
au même résultat. Nous avons relevé avec soin celles qu'ont publiées les auteurs (lu Gallia christ iaiia et de V Histoire littéraire, et nous n'avons pas constaté l'invasion delà rime avant ces vers funèbres qui furent, vers 1(J65, consacrés à la mémoire de Beuves, abbé de Saint-Bertin : « Bos Bomini Boro, Domino datus ab œco, — Fructu non prt/'co, Domini profecit in arvo. » Et encore la date de cette épitapbe n'cst-elle pas absolument certaine. En 1077, l'épitaphe d'Ainard, de Saint-Pierre sur Divcs, nous en offre un modèle encore plus correct ot absolument décisif : « Hic jacet kinardns, redolens ut pistica narclus >i, etc. Et nous devons enfin signaler, coup sur coup, les inscriptions en vers rimes qu'on a gravées sur les tombeaux d'Aubri, abbé de Saint-Mansuy au diocèse de Toul(I08."); pour les premiers vers seulement) et de Uicher, 4-i^ évèque de Verdun, mort en 1107. D'où l'on peut conclure qu'en France, d'après les Épitaphes comme d'après les Rouleaux des morts, la rime ne serait guère entrée en bitte contre l'assonance qu'entre les années 1060-1080. = 11 semble qu'en Allemagne on peut alléguer des exemples antérieurs. Deux quatrains ornent un manuscrit où l'empereur Conrad est représenté aux pieds du Cbrist avec sa femme Gisèle, et où son fils Henri est re|)résenté aux pieds de la Vierge avec sa femme Inès. Or Conrad mourut en 1039 et Henri en 1056, et dans les deux quatrains dont 11 s'agit, quatre vers sont assonances et quatre autres rimes : « Pectore cummimdo, regina, precamina fundo », etc. L'historien de Conrad, Wippo, insère dans sa Vie de cet empereur (vers 10-18, 1049) des vers octosyllabiques parfaitement rimes: « Qui habct vocemser('(i((/« — Hanc proférât cantile/(«Hi )>, etc. (Pertz, Scriptores, XI, 274.) Mais dès 10"27-IO'28, le même Wippo avait composé un livre de Proverbes écrits sous forme de claustdœ, lesquelles sont uniquement syllabiques et très-richement rimées : « Notilia l'Mcvariun — Lux est anima/-»»). = Sœpius olîenf/i7 — (Jui lumen non Attendit », etc. Et, dans le Tetralofjus du même Wippo, les hexamètres rimes ou léonins sont déjà assez nombreux (Pertz, 1.1., p. 245 et suiv.). Peut-être pourrait-on déduire de ces faits que la rime prit naissance en Allemagne vers 1020-1030, et qu'elle ne se développa en France que cinquante ans après.
I PAiir. i.ivit. II.
CIIAP. VIII.
Les plus anciens
(locuinents ilo notre poôsio
natiunalo
sont assonanci's,
comme aussi
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