‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 122 sur 180 · CROISADE · texte numérisé non relu

CROISADE

Helias.

Les Chetifs.

E7ifa n ces Gode f roi.

.\NTII1C1IE.

JlillUSALEM.

li caudouin

de Sebourc.

Le Bast ard

de DouUlon.

LKS TRANSFORMATIONS DKS CHANSONS DE GESTE. 407

CHAP. X

garder aucune mesure. Remonter (.run héros à son père

et à son aïeul dont l'héroïsme était une hypothèse après "

tout vraisemblable, redescendre de ce même héros à ses

fds et à ses petits-fds dont le noble sang ne pouvait

faillir, c'était, sans doute, mie innovation téméraire et

dangereuse. Mais nos pères en vinrent (et cela de trop

bonne heure) à créer des personnages qui n'avaient

aucune raison d'être, et dont le nom ne se trouvait

même pas dans la Chronique du faux Turpin. Tel est,

par exemple, Anseïs de Carthage.

Ce n'est pas tout. Quand le fait de toutes ces innova- Monomanic

^ , , cycliqup

tiens fut entièrement accompli, quand il exista des cen- ,;'es trouvères.

r ' l Ils font rentrer,

taines de poèmes où étaient célébrés non-seulement les '*'" ^'fou" ioI°'"' anciens héros, mais encore toute leur famille jadis laissée ^°granL*^cycic7:' dans l'ombre, les poètes songèrent premièrement à jus- duRoi^deGarin, tifier, et ensuite à régulariser, à codifier toutes leurs témérités.

Ils les justifièrent tout d'abord en se faisant les D'Hoziers de leurs familles romanesques, en dressant avec un soin délicat leurs généalogies fabuleuses. Pour établir ces filiations imaginaires, ils déployèrent tout le zèle qu'on dépense d'ordinaire à établir, pour une famille noble, la suite authentique de ses véritables aïeux. Même ils eurent soin de mettre en vers ces généalogies savamment travaillées et de les étaler au commencement de leurs poèmes. Lisez par exemple, lisez le commencement de Garin de MontglaneK C'est un article, en vers monorimes, de quelque « Dictionnaire de la noblesse. « Tous comprenez bien qu'il n'y a rien de spontané, rien de primitif dans un tel procédé. C'est de l'érudition. Or, en poésie, l'érudition, c'est la décadence.

Quand les trouvères eurent ainsi justifié le sujet et

' Voyez ce texte précieux dans la note de la page 400.

I PART, i.ivrx. ir.

CIIAP. X.

rencliaînement de leurs poëmes, ils n'eurent pas encore terminé leur lâche. En dehors, oui, en dehors de ces grands groupes de chansons qui célébraient les pères ou les fils des anciens héros, il se trouvait encore un certain nombre d'autres chansons isolées et indépendantes. Parmi ces poëmes, il y en avait de fort respectables et qui appartenaient par leurs sujets aux plus antiques de nos cycles provinciaux : tels étaient Amis et Amiles et Jourdain de Blaivcs, Aiol et Mirahel et ÉHe de Saint- Gilles, Auberi le Boiinjoing et les Lorrains. D'autres étaient plus modernes, et ne se rapportaient qu'à des personnages dont la parenté fictive avec nos vrais héros était encore plus collatérale ou plus éloignée. En sorte que l'œil de nos trouvères était désagréablement frappé par le spectacle d'un désordre auquel il fallait décidément remédier. Il y avait des chansons qui circulaient librement, qui faisaient les fières, qui ne voulaient s'affdier à aucune grande famille de poëmes. Il fallait centraliser, centraliser, centraliser. C'est ce que firent nos poëtes, se transformant en véritables administrateurs. C'est ce qu'ont fait aussi quelques érudits de notre temps ; mais ceux-là ne nous arrêteront point.

Une chose singulière se passa dès le xii' siècle. On prit à part chacune de ces chansons aux allures trop libres, et on les força de se rattacher à une geste quelconque. Les petits cycles furent absorbés par les grands, absolument comme, de nos jours, les petits Etats sont dévorés par les grands empires. Et voici comment on procéda. On créa des liens de parenté entre les héros des petites gestes et les héros des grandes. Voici, par exemple, Aînis et Amiles : l'un des deux héros épouse la fille de Charlemagne, Belissent. Donc, lepoëme appartiendra à la geste du Roi. Et ainsi des autres.

C'est ainsi que, petit à petit, le désordre cessa. On vit

les petites gestes se mettre en marche et aller rejoindre les grandes. Le cycle de la Croisade lui-même ne fut plus compté pour rien, ni l'auguste cycle des Lorrains, ni la petite geste de Saint-Gilles, ni celle d'Auberi le Bourgoing, ni tant d'autres. On enrégimenta toutes nos chansons dans trois grandes familles ou brigades : j'allais presque dire dans trois bureaux. Quand il n'y eut pas de bonnes raisons, on ne manqua jamais de prétextes pour les insérer de force dans telle ou telle famille. Et notez que nous n'inventons rien. En deux textes infiniment précieux et que nous avons déjà cités, l'auteur de Girard de Viane et celui de Doon de Maience constatent que cette espèce de révolution administrative est accomplie au moment où ils prennent la plume. « N'ot que trois gestes en France la garnie, etc. » Nous n'avons rien dit de plus fort '.

Donc, toutes les Chansons de geste peuvent et doivent se partager entre les trois gestes du Roi, de Garin et de Doon : c'est ce qui résulte de ces deux textes également

* N'ot que trois gestes en France la garnie :

Ne cuit que ja nuns de ce me desJie.

Dou roi de France est la plus seignorie. Et Vautre après, bien est droit que vus die, Est de Doon à la barbe florie...

La tierce geste qui melz fist à prisier Fu de Garin de ilontglaine au vis fier...

(Girard de Viane.)

Bien sceivcnt li plusor, n'en sus pas en doutanciie. Qu'il n'eut que trois gestes u reaume de France. Si fu la premeraine de Pépin et de l'ange; L'autre après de Garin de Montglane la franche, Et la tierche si fu de Doon de Maïence.

{Doon de Maience.)

L'auteur de ce Jourdain de Blaives, en vers de douze syllabes, qui est conservé à la Bibliothèque de l'Arsenal (B. L. F. 182), ne confirme pas moins explicitement la même doctrine :

Seigneur, or faites pais por Dieu de maijestés.

Et vous orés estore, s'entendre l'a volés :

C'EST UNE DES TROIS GESTES, saciés en vérités...

Charlemagne fut le chef de la première geste, ajoute ce poëte, dont le texte n'a jamais été cité :

Et les -ir autres gostez droit cy nommer orés : L'une fu de Garin de Monglenne fievés.

Et l'autre de Doon de Maience doutés.

CIIAP. X.

1 PAIIT. LlVIl. II.

CHAP. X

Les érudits modernes doivent ji;is

mais

leur devoir

est do

rendre aux petites

{gestes

leur iudépendanre

pcrihie.

célèbres. Mais si nous avions, nous, h donner aujourd'hui une liste critique et une classification de toutes nos Chansons de geste, devrions-nous employer ce même sysniter !e procéda ^^mc dc ceutralisatiou que nous avons tout à l'heure

des trouvères ; T

exposé et condamné? Devrions-nous proclamer également (( qu'il n'y a que trois gestes » ? Devrions-nous, nous aussi, laisser les grands cycles dévorer les petits?

Nous ne le pensons pas.

Nous croyons, au contraire, que le devoir de l'érudit moderne, en cette classification difficile, est de rendre aux petites gestes leur ancienne et légitime indépendance ; de rejeter les prétendues parentés qui créent des liens imaginaires entre nos héros ou nos poëmes; de n'admettre enfin que les parentés authentiques et les véritables familles, et de décentraliser brusquement tout le reste.

Si donc nous avions à proposer une nouvelle Classification générale des Chansons de geste, nous proposerions la suivante :

I. Geste du Roi 'ri" Berte aus grans pies, et Berta de li gran pié (du manuscrit de Venise). Mainel. Enfances Charlemagne (du manuscrit de Venise) et Charlemagne (de Girard d'Amiens). Enfances Ogier (de Raimbcrt, d'Adenet et du manuscrit de Venise). Enfances Boland. Aspreniont.

2° Girard de Viane. Benaud de Montauhan. Chevalerie Ogier (ces trois poëmes appartiennent à d'autres gestes et ne sont ici que pour mémoire). Jehan de Lanson.

Classification ge'nérale

des Chansons de ffesle.

' On a classé ici tous les poëmes de la geste du Roi dans un ordre logique : 1" Poëmes qui se rapportent à la mère de Charlemagne et à Charlemagne luimême jusqu'à V adoubement de Roland. — 2" Poëmes relatifs à la lutte de Charles contre ses vassaux rebelles. — 3° Charlemagne et ses pairs en Orient. — 4° Avant la guerre d'Espagne. — 5° La guerre d'Espagne. — tJ° Depuis la fin de la guerre d'Espagne jusqu'à la mort de l'Empereur.

LKS TIÎANSFOUMATIONS DES CHANSONS DK GESTE. 111

3° Vof/af/e à Jérusalem et à Constantinople . Galien. Simon de Pouille.

4° Acquin. Deslructioii de Rome. Fierahras. Otincl.

5" Entrée en Espagne. Prise de Pampclune. Gui de Bourgogne. Chanson de Roland et ses remaniements. Gaidon. Anséis de Carthage.

6° Chanson des Saisnes. Reine Sibille et Macaire. Huon de Bordeaux, et (pour mémoire) le Couronnement Loogs, qui appartient à une auLre geste.

IT. Geste DE Garin de Montglane' : Enfances Garin. Garin de Montglane. Girard de Viane. Hernaut de Beaulande. Renier de Gennes. Aimeri de Narbonne. Enfances Guillaume. Département des en fans Aimeri. Siège de Narbonne. Couronnement Loogs. Charroi de Ntmes. Prise d'Orange. Enfances Vivien. Covenant Vivien. Aliscans et Rainoart. Bataille Lorjuifer. Moniage Rainoart. Siège de Barbastre (et Beuves de Commarcis). Guibert dWndrenas. Prise de Cordres. Mort d'Aimeri de Xarbonne. Benier. Foulques de Candie. Moniage Guillaume.

m. Geste de Doox de Mayence- : Doon de Maience. Gaufreg. Enfances Ogier. Chevalerie Ogier. Aged'Aviguoii. Doon de Xanteuil. (lui de X(nUeuil. Tris/an de Nanteuil. Parise la Puchesse. Maugis d'Aigremont. Vivien IWmacJtour de Monbranc. Benaud de Montauban.

IV. Gestes provinciales : 1" Geste des Lorrains. Hervis de Metz. Garin le Loherain. Girbert de Met:. Anséis fils de Girbert. Ton.

2" Geste du Nord : Baoul de Cambrai.

' Pour les poëines de cette geste, le classement est principalement chronologique.

' C'est d'après le fameux manuscrit de Montpellier (H, 247) que nous avons surtout classé les différentes chansons de la geste de Doon.

I PAIIT. I.IVIl. n.

CIIAI'. X.

412 LES TRANSFORMATrONS DES CHANSONS DE GESTE.

"Vw.'x': "• 3" Geste bourguignonne : Girard de Roussillon. A liber i leBourgoinf/.

4° Petite geste de Blaives. Amis et Amiles. Jourdain de Blaives.

5° Petite geste de Saint-Gilles : Aiol et Mirabel. Elie de Saint-Gilles.

6" Gestes diverses: =* Beuves cTHanstonne et Betonnet fils de Beuves. ^Orson de Beaiivais. "Floovant, poëme qui représente un cycle épique d'origine mérovingienne. ^Ciperisde Vigmvaux. ^Charles le Chauve. ^ Hugues Capet.

V. Cycle de la Croisade : 1" Relias. Enfances Godefroi. Les Clietifs. '2" Antioche. Jérusalem. 3° La Croisade (poëme attribué à Baudri de Bourgueil). 4" Le Chevalier au Cygne (remaniement complet du xiv^ siècle). 5" Beaudouin de Sebourc. Bastart de Bouillon.

Supplément : Florence de Rome. Florent et Octavian. Lion de Bourges.

Cette classification est celle qui sera suivie dans le présent livre. A la geste du Roi sera consacré notre tome III; à la geste de Guillaume, notre tome IV et la première partie de notre tome V. La fm de ce dernier volume sera donnée aux gestes provinciales ou petites gestes, et le tome VI aux cycles de Doon et de la Croisade. Et nous ne pouvions réellement adopter un autre plan dans une œuvre où nous nous proposons de résumer toutes nos Chansons de geste selon l'ordre des événements qu'elles racontent, et en donnant à notre récit un caractère littéraire et une unité vivante.

Il est cependant une autre classification qui serait plus scientifique, ou qui, pour mieux parler, serait la seule scientifique : c'est celle qui serait fondée, d'une façon critique, sur l'antiquité de nos chansons. On pourrait, à ce point de vue, distribuer toutes nos épo-

pces en trois groupes qui porteraient ces noms : ((I. Chansons de l'époque héroïque : épopée féodale. )) — n. Chansons de l'époque semi-héroïque: épopée » extra-traditionnelle. — III. Chansons de l'époque » lettrée : épopée cyclique. »

Dans le premier groupe, on ferait rentrer les poèmes suivants :

I PART. LIVU. II.

CHAP. X

GESTE du

KOI.

GESTE de

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