PAKT. LIVR. II CHAP. XIII
XIII« siècle.
générale de nos romans depuis leurs origines jusqu'à nos jours.
Or, nous nous sommes arrêtés vers le milieu du xiif siècle, et nous avons déjà fourni un long chemin. Résumé rapide Nos cliansous nationales, sous la forme de Ganti-
(le toute l'histoire , ,
de l'Epopée lenes tudesques et surtout romanes, ont d'abord retenti
franraise •
Kèc'ie populairement dans toutes les assemblées et sur tous; les champs de bataille, pendant toute la durée de lapremière race.
Faute de sujet digne d'elles, faute de matière épique,, ces Gantilènes rudes et sauvages allaient peut-être s'éteindre dans la bouche de nos pères, lorsque surgit Charlemagne qui fournit en abondance aux poètes populaires des sujets nationaux, des sujets glorieux. Alors, et pendant toute la durée de la seconde race, les Gantilènes reprennent une nouvelle vie, une force nouvelle.. Ge sont toujours de petits poèmes, semi-lyriques, semiépiques, chantés par tout un peuple et non par des chanteurs de profession, et célébrant toujours, commeles chants primitifs de la Germanie, les origines et les^ héros de la patrie, oriyinem gentis conditoresque. A côté de ces complaintes et de ces rondes, les traditions oralesse répandent et persistent partout avec une ténacité remarquable. Et cet état de choses dure environ jusqu'au x^ siècle.
Vers le x' siècle, ces traditions orales et ces chants populaires donnent à certains poètes l'idée de composer des chansons plus développées et plus narratives. G'est à ces traditions, c'est à ces chants populaires que les nouveaux poètes demandent le sujet et les héros de leurs^ poèmes, lesquels seront chantés désormais par des chanteurs de profession et non plus par tout un peuple. Et voilà nos premières Épopées, nos premières Ghansonsde geste. Nous possédons dès lors des romans en quatre
LES Tr,AMSFORMATION.S DES CHANSONS DE GESTE.
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OU cinq mille vers décasyllabiques, très-grossièrement assonances, rudes, sanglants, sauvages, pleins de beautés sublimes et ferouches. Telle est notre première rédaction de la Chanson de Roland.
Viennent les gens du temps de Louis VII, plus délicats, plus élégants, amis du beau langage. On ôte aux anciens poèmes leurs assonances par la dernière voyelle, et on leur substitue des consonannces plus complètes par la dernière syllabe. Cette opération nécessite de notables changements dans le corps du môme vers, à tel point que, plus d'une fois, on est forcé de composer deux ou trois vers au lieu d'un. Et tel est le caractère de la plupart de nos poèmes depuis la seconde moitié de ce xii" siècle que notre maître, M. J. Quicherat, a coutume d'appeler la grande époque du moyen âge.
Enfin, vers la fin de ce siècle et durant la première moitié du xiii% on en finit avec ces ménagements, et l'on arrive à des rédactions entièrement nouvelles. Ces rédactions sont encore, pour la plupart, en vers de dix syllabes; mais elles sont sensiblement plus longues, et il n'est pas rare de lire à cette époque des poëmes de huit à dix mille vers...
Voilà où nous avions fait halte. Reprenons maintenant notre route.
Le xiv° siècle est loin d'être le siècle de la concision ; tout au contraire : la chronique et la poésie ont alors sou d'insupportables longueurs. Les gens de ce temps-là '"'"'depuis"'^'' ont les oreilles rebattues des anciens romans ; il leur jusqu'à nos'joùrs. faut tout au moins de nouveaux détails, des formes rajeunies. Alors apparaissent d'énormes noëmes, pénibles, laborieux et longs, longs, longs. Vingt mille vers ne font peur ni aux poètes, ni (dit-on) aux lecteurs de ce siècle courageux. Encore ces vers sont-ils de lourds alexandrins. Le « délayage » est le caractère de celte
CHAP. xiir.
littérature : quelques gouttes de notre ancienne poésie épique en des quantités prodigieuses d'eau claire. Il y avait là de quoi épuiser les courages les plus héroïques : un immense dégoût envahit en effet les intelligences du XIV' siècle. « Assez de vers comme cela», Au xn- siècle, s'écria brutalement le pubUc blasé. Il va toujours des
on délaye ^ o j
los anciennes autcurs pour' répoudrc aux demandes renouvelées
i-liunsons i ' i
" ''ai^Sumzf "'"' *^*^s lecteurs de leur temps : on se mit donc à rédiger '""vOTs"""*' des Romans en prose. Nouvelle phase.
Les premières rédactions en prose n'apparaissent Au xv^ siècle, i^uère avant le déclin du xiv* siècle, et elles ne furent
cilles sont mises ' . . . , .
on prose. a la Hiodc qu au xv". Un critique ingénieux a voulu voir dans leur naissance et dans leur succès l'influence victorieuse de la bourgeoisie, tandis qu'il voit dans les longues épopées en vers du xiV siècle et de la première moitié du xV l'influence de la noblesse, et surtout de la maison de Bourgogne '. Sans exagérer ces hypothèses, on y peut trouver quelque vérité. Il est digne de remarque que le bourgeois n'aime pas les vers : il a, de nos jours, et il a dû toujours avoir un mépris souverain pour ce qu'il appelle :f des idées creuses ». Parlez-lui de la prose : c'est net, c'est bourgeois, cela se comprend. Les grands seigneurs, au contraire, se piquent de poésie, et les Bourguignons, voulant avoir d'énormes manuscrits magnifiquement enluminés, commandèrent de longs poèmes à leurs poètes semi-officiels. La dimension du contenant eut cette influence sur la dimension du contenu. Mais la maison de Bourgogne passa, et la bourgeoisie demeura : n'est-elle pas immortelle? Le roman en prose triompha dans les manuscrits ; il s'y épanouit tout à son aise, et nous aurons lieu de feuilleter bientôt un Roiaud de Montaabaii en plusieurs volumes. Et
' Cliarles d'Héricault : VËpopée française.
quels volumes' ! Puis, l'imprimerie arriva, et elle arriva tout à point. On peut dire que les premières presses ont surtout gémi sous le poids des nouveaux romans en prose. Les Vérard, les Lotrian, les Benoît Rigaud, les éditeurs d'alors, font de belles fortunes avec ces récits mal rajeunis dont nous nous réservons de faire voir plus tard l'ineffable absurdité. Rien, en effet, n'est moins épique que ces contes de fées : Rarbe-Bleue y remplace Roland, les singes y supplantent les héros, les enchanteurs y détrônent les anges. Et, de nouveau, le dégoût s'empare de toutes les intelligences françaises. Cette fois ce sera pour longtemps.
Dès lors, nous entrons dans la période de l'oubli, et le XYii° siècle mérite d'être appelé le siècle de l'ingratitude. Il fut superbe et dédaigneux envers nos antiquités nationales, et cette ingratitude est telle que je n'en connais guère de plus rapide ni de plus scandaleuse dans toute l'histoire littéraire. Je ne crains pas de trop m'irriter contre un Boileau faisant commencer à Villon l'histoire de notre poésie et effaçant de son doigt janséniste et sec cinq siècles de nos annales intellectuelles. Un vers de V Art poétique où il est parlé de « l'art confus de nos vieux romanciers » , voilà le résumé que « le législateur du Parnasse » daigna faire de cinq beaux siècles français et chrétiens. Dans toute la société lettrée, c'était le même oubli : on rivalisait d'ingratitude. Mais nos vieilles légendes étaient toujours nnprimées par milliers, mais elles étaient par milliers lancées parmi les paysans, qui en faisaient toujours leurs délices : ce sont les origines de la Bibliothèque bleue. Par malheur, ces versions
I PART. LIVR. ir.
CHAP. XIII
C'est sons cotte
formo
quo l'imprimorio,
nus. XV et XVI»
siècles,
leur donne
une popularilé
nouvelle.
Au XVH» siècle,
commence,
pour
notre Epopée
nationale,
la période de
l'oubli.
Nos vieux
romans ne sont
plus connus
et goùtc'S que dans
les campagnes.
Commencements
de la
Bibliothèque
bleue.
' Ms. de l'Arsenal, B. L. P., n" 144.. = Un manuscrit de la Bibliothèque do Munich (G, 15, n° 7), qui renferme UN roman en prose commandé par la MAISON DE Bourgogne, et plusieurs autres manuscrits de la même nature, montrent bien qu'il ne faut pas "prendre à la lettre les idées de M. d'Héricault.
""cHlp-^xin."' ^" prose ne rappelaient guère les anciens poëmes ; elles étaient le plus souvent empruntées aux médiocres incunables des Vérard et des Lotrian. L'oubli donc, l'oubli s'épaississait de plus en plus autour de ces débris de l'Epopée nationale ; cliaciue année enlevait de nombreux lecteurs à ces livres populaires. On ne les connaissait plus cpie de réputation dans les villes, et ce n'est certes pas le siècle de Voltaire qui semblait destiné à leur rendre leur antique popularité.
Au xviii» siècle, Cependant le xviii" siècle s'occupa de nos vieux
la Bibliothèque '■ '■
delf de'paufm poëmcs. Uu cspHt avcuturcux et fm, M. de Paulmy, ré- ''""Vnarit'i;''""*' ^^^^^ d'exploiter nos romans qui étaient encore l'objet ''r,ïusenTÏf d'une curiosité vague. Il les encbàssa dans sa Biblio- /"'^""''' thèque des romans. Mais, hélas! qu'ils étaient rajeunis, ou plutôt défigurés ! On avait été chercher, dans les vieux cimetières, ces grands guerriers du xii' et du xiii'' siècle; on les avait exhumés tout chargés de leurs hauberts, leurs heaumes en tête, leurs lances ou leurs épées en main. Puis, on les habilla en jolis seigneurs du xviif siècle : on leur passa des bas de soie; on leur infligea des épées en verrou et des vestes brodées. On leur apprit ensuite le beau langage, et on les lit parler comme des héros de boudoir. Telle est la ligure que font nos pauvies vieux poëmes dans la Bihliothcquc de M. de Paulmy : nous y reviendrons. Ce n'est pas d'ailleurs la dernière déformation que devaient subir nos trop malheureuses épopées. Mais La Bibliothèque bleue, telle que nous la voyons aujour-
la Bibliothèque im • i- i i • i
bleue a hui sc glisscr dans les maisons de nos paysans, est
est aujourd'hui i i i • • -ii i
le dernier saus doutc Ic dcmier outrage que nos vieilles chansons de leur gloire, scrout appclécs à subir. Oui ne les connaît, ces petits livres, laids, difformes, sur gros papier gris-bleu, racontant les aventures des Quatre Fils Aymon ou les Conquêles du grand Charlemagne? Comment ne pas aimer ces bois délicieusement grossiers, qui représent>ent par
exemple Renaud, Alard, GiUL-liaid ri lliehard se tenant tous les quatre, avec une majesté roide, sur la croupe complaisante du seul cheval Bavard? Pauvres petits livres, mal imprimés, et encore plus mal écrits, je ne puis cependant me détendre d'une profonde émotion à la vue de vos pages grisâtres et de vos gravures ridicules. Oui, je suis ému, comme aussi je Tétais quand, aux portes des églises d'Italie, on me vendait d'informes petits libelles en vers italiens, qui racontent encore aujourd'hui la gloire et les exploits des héros français, des héros de nos Épopées. Je les aime, ces petits livres bleus, et les conserve précieusement sur le rayon le plus aimé de ma bibliothèque. Les voilà donc, ces mêmes fictions qui ont eu jadis une si grande destinée; qui ont devancé toutes les littératures de l'Europe chrétienne, et qui étaient déjà dans toute la maturité de leur gloire, quand rien de littéraire n'existait encore dans le monde latin. Les voilà, ces fictions qui ont tour à tour été :
Des traditions militaires et religieuses, circulant de bouche en bouche dans tous les rangs de la nation, passionnées et vivantes;
Des chants populaires en langue vulgaire, des complaintes ou des rondes où l'on voit se condenser puissamment toutes les traditions militaires et religieuses de nos deux premières races ;
Des poëmes plus étendus et plus narratifs, où Ton développe épiquement la matière fournie par les traditions d'abord, mais aussi par les complaintes religieuses, par les rondes, par les chants nationaux;
Des chansons de geste, comme le Roland, en quatre ou cinq mille vers décasyllabiques, assonances par la dernière voyelle sonore ; héroïques, militaires, demibarbares ;
IPART. LIVn. II.
CHAP. XIII
Résume et conclusion.
LliS TRANSFORMATIONS DES CHANSONS DE GESTE.
IPART. LIVR. II.
CHAP. XIV
Des chansons de plus en plus développées au xii% et surtout au xiii' siècle;
Des poèmes en dix, quinze ou vingt mille vers au xiv^ siècle, sous l'influence probable de la maison de Bourgogne et des grands seigneurs de cette époque ;
Des romans en prose aux xiv% xv' et xvi'' siècles;
Des romans habillés à la moderne, défigurés, méconnaissables, au xYiii" siècle, dans la Bibliothèque de Paulmy d'Argenson ;
Et enfin des récits en prose, écourtés, arrangés, déformés, et néanmoins populaires, qui, sous le nom de Bibliothèque bleue, jouissent encore d'une belle popularité au milieu de nos campagnes reconnaissantes. Car les paysans ont eu de la mémoii'e à l'endroit de notre Épopée, et les villes seules nous ont scandalisés par la rapidité de leur ingratitude.