‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 135 sur 180 · DE NOTRE ÉPOPÉE · texte numérisé non relu

DE NOTRE ÉPOPÉE

jusqu'à la FIN DU X V II T SIÈCLE?

Pour faire

comprendre

les vicissitudes

rÉpopée%nçaise Qucllc quc solt la clarté des pages qui précèdent, il le xiX'sTècie serait malaisé de bien saisir par quelle série de trans-

jusqu'à nos jours, p • • ' T^ '

' il est nécessaire foriiiations a succcssivement passe notre bpopee na-

de citer quelques ^ . .

exemples. iioualc, si nous nous contentions de cette exposition

théorique, et ne fournissions pas ici quelques exemples. Il nous est donc venu à la pensée de prendre deux ou trois épisodes de nos Chansons de geste, et de les faire passer tour à tour sous les yeux de nos lecteurs, avec les habits divers dont ils ont été revêtus à travers les siècles.

Nous avons choisi tout d'abord un épisode d'Ogier le Danois. On lit, au commencement du beau poëme attribué à Raimbcrt de Paris, une scène émouvante que le trouvère a su rendre avec une heureuse énergie. Charles, le grand Empereur, a envoyé des ambassadeurs à Gaufroi, duc de Danemark. Sans craindre la colère de celui dont la voix faisait trembler le monde, Gaufroi renvoie à l'Empereur les messagers français, après leur avoir injurieusement fait couper les cheveux et la barbe. Voilà les malheureux ambassadeurs qui, la rougeur au front et les yeux bas, se présentent ainsi mutilés à la porte du palais impérial. Charles s'indigne : il apprend l'outrage du Danois ; il veut se vengei". La vengeance lui sera facile : il se trouve que, précisément, le fils du duc Gaufroi est à la cour de l'Empereur eii qualité d'otage. Vite, on le fait venir. Le jeune Ogier arrive, et Charles lui annonce, sans préambule, qu'il va lui faire trancher la tête. Mais, par bonheur pour l'otage, de mauvaises nouvelles arrivent de l'Italie; Rome est menacée par les Sarrasins. L'Empereur porte sa colère de ce côté, et accorde à Ogier un sursis inespéré, qui va permettre au Danois de courir à ses aventures, et au poëte Raimbert d'écrire un poëme de treize mille vers.

C'est donc à Raimbert de Paris que nous devons sans doute la première forme qu'ait reçue cet épisode; c'est la première, à tout le moins, qui soit parvenue jusqu'à nous. On remarquera la beauté rude de ces vers qui sont assonances par la dernière voyelle. Charlemagne y est montré inexorable jusqu'à la fin, et

I l'AUT. Livri. II.

ClIAP. .\IV.

l'iusieurs

épisodes de nos

Chansons do geste

vont

être présentés

au lecteur

sous toutes

les formes qu'il>

ont

successivement

revêtues.

I PART. LIVR. n.

CHAP. XIV

Ogier y est représenté temblant devant la mort. C'est naturel, c'est vrai. Le roi des jongleurs, Adenet, qui a (( mis en bon français )) la première partie du poëme de Raimbert, est l'auteur de la seconde rédaction : ses vers, assonances par la dernière syllabe, sont plus purs et plus élégants ; mais on y trouve du remplissage et de la redondance. Charles se laisse fléchir par les prières de Naimes, oncle d'Ogier, et Ogier lui-même ne tremble pas un seul instant. Adenet eût cru se déshonorer en donnant des sentiments humains à un tel chevalier.

Mais voici un nouveau poëme, sur le même sujet, où nous retrouvons la même légende encore plus défigurée. C'est une chanson du xiv* siècle. Que de lonorueurs ! Le vers de douze syllabes se traîne mortellement. Oaier bavarde comme un mauvais avocat ; les barons objectent à Charles la raison d'État ; le lecteur bâille. Nous sommes presque heureux de quitter ces méchants vers pour une méchante prose. Notre épisode, en effet, comme tout le roman d'Ogier, a été mis en prose aux xV' et xvf siècles; mais cette prose, hélas! est une traduction servile de ce même roman en vers qui vient de nous assoupir si lourdement. Néanmoins, et grâce à l'imprimerie, elle conquit un succès beaucoup plus durable et beaucoup plus universel. La Bibliothèque des romans elle-même ne put faire oublier cette version détestable, qui a circulé longtemps dans les petites villes et dans les campagnes. Mais le passage de la Bibliothèque des romans est tellement curieux, qu'il était nécessaire de le reproduire ici, comme la dernière forme ou plutôt comme la dernière insulte qu'ait subie l'œuvre héroïque du trouvère du xif siècle. On lira, dans le roman du xviii" siècle, « qu'Ogier n'avait pas donné de ses nouvelles à l'aimable Élizène, les postes n'étant pas alors organisées avec la même régularité qu'aujour-

d'hiii. » Et tout le reste est à ravonaiit. Il était difficile i part. uvn. n.

CHAP. XIV

de s'élever à un pareil niveau de sottise et d'ignorance'. Nous avons choisi, comme second exemple, un épisode d'Amis et Amiles, de ce beau poème où l'on pour-

' I. La colère de Charles, épisode d'Ogier le Danois. — Le duc de Dane- \" forme

mai'k Gaufroi aiiant insulté les ambassadeurs de Charlemaqne, l'Empereur „'-"" ^''"^'^)-

ordonne qu on Iranche la tête au jeune Ugier, fus de Gaufroi. Les mauvaises jc djx syllabe*, nouvelles qui arrivent de Rome et les supplications de ses barons décident assonances

Charles à différer cette exécution. 1'^ |^ ■cîie"''''*'

... . .. , . Beaucoup

Nostre empereres est par matin levés ; de naturel •

S'oit la messe au mostier Saint-Omer. u„g simplici'ic

En son palais est li Rois retornés : un pg^ ruje.

Ogior demande, son prison forosté.

Isnelement l'a emmainné Guimcr,

Le castelain cui il l'ot coraandé :

« Ogier, dist Kalles, vos m'estes foroste.

Vos savés bien com Gaufrois m'a mené.

Qui mes messages m'a fait si vergonder,

Corones faire et les grenons coper.

En mon vivant me sera reprové ;

Mais, par mon cicf, mult cliier le comparrés :

Je vos ferai tos les membres coper... »

— « Sire empereres, dist li Danois Ogiers,

Ben me poés ochire et detrancliicr;

Se vus le faites, che sera grant peciés.

Gaufrois mes pères ne m'ot mie mult chier

Qui envers vos me fait forostagicr. »

Lors regarda l'enfes par le planchier :

Si vit la sale emplir de chevaliers...

« Sire, dit l'enfes, nobile chevalier,

Li rois mes sires me velt faire escillier.

Por Dieu, vos pri, le glorious du ciel.

Que envers lui m'aidiés h replegier. »

Et il respondent : « Biaus cnfes, volentiers

L'em prierons, se il vos puet aidier. »

Quatorze conte 11 sunt chaii au pie.

Qui tôt le prient et manaie et pilie' :

« Que puet cis enfes se Gaufrois t'a boisié »

De la parole est li Rois corochiés :

« Baron, dist-it, traies vus en arier ;

Car par l'Apostre c'on à Rome requiert.

Je li ferai tos les membres trenchicr ;

Je ne voil mie que essample i prengniés,

Se nus de vos lâist som fil ostagier.

Se il le fait, ne 1 reverra jà liet. »

Chil dient : « Sire, con vos plaira, si iert ;

Mais ains nus hom, qui ert des cristiens,

Ne se pena d'enfant si empirier.»

Es la Roïne qui revient dou mostier;

Et li baron la prisent à proier

Qu'au Roi requerre qu'il ait merci d'Ogier.

Et l.i Roïne vient au Roi sans largier,

Mult décernent li commence ."i proier :

« Rendez-moi, sire, icest enfant Ogier;

Dedens ma cambre en ferai un huissier.

Se Dex m'ait, mult m'ara grant mestier. »

Et dist li Rois : « Em [lerdon em proies,

Car ne 1 rendroie por tôt l'or desos ciel. »

Et dist la dame : « Enfes, ne puis nient.

Cil te garisse qui en crois fu drccie's, »

Qui donc oist le dansel gramoier,

Ses poins détordre et ses cheveus sacier

Et tôt derunipre son hermine delgié :

Par soie amor plurent cent chevalier,

CHAP. XIV

rait aisément trouver le sujet d'un drame aussi héroïque que la Fille de Roland. Amis est frappé de la lèpre, et ce châtiment lui a été infligé par la justice céleste, parce qu'il s'est jadis rendu coupable d'un faux serment

Serjant e dames, puceles e moUiers, Qui tôt prièrent por Deii mcrchi d'Ogier. Et li Rois jure le baron saint Ricier Jà lor proière ne li ara mestier. (La Chevalerie ùgier de Danemarche, poëme de Raimbert do Paris, cJil. Barrois. vers 101-174.)

Il' FORME

(\Ul^ siècle).

Poëme en vers

décasyllabiques

rime's.

Style châtié,

plein d'élégances

et de

redondances.

Charles li rois, qui moult fist à prisier. De par sa terre fist ses briez envoier Pour ses barons qui li doivent aidier : Car Danemarche vorra toute essillier, Tout verra faire à terre trebuchicr.

Mar li ont fait orgueilleus destourbier : Gaufroi le cuide faire comparer chier.

A Saint-Omer a fait mander Ogier Pour lui apendre ou pour vif escorchier. Quant Mahaus ot d'Ogier ainsi plaidier, Tel duel en ot (de ce n'estuet cuidier C'en ne peiist faire ne pourchacier Chose qui plus li peiist près touchier). Car quant le vit sor le che\al liier, Toute pasmce remest descur l'crbier :

Pour lui nioru de duel (mentir n'en quier) Avant que fussent passé 'II" mois entier. Ogier enmaincnt: ne verront delaier.

Droit à Paris vinrent sans plus targicr. Li pluseur prirent Damedieu à proier Que il le laist sain et sauf repairicr Et le deslourt de mort et d'cnconibricr. Maint en convint de pitié lerraoier.

Quant ces nouveles sot Namlcs de Baivier, Cui celc chose devoit moult anuier.

Au Roi s'en vint, se 1 prent à arraisnier : « Sire, dist-il, par le cors saint Richier, » Mal voulez faire, ja ne 1 vous quier noier, » Quant vous Ogier voulez à mort jugier. » En ceste terre trop ariés cuer lanier; » Mais se à droit en voulez esploitier, » Ogier ferez sans plus tant rcspitier » Que à Gaufroi nous puissons aproueliicr. » S'en forteresse le poons assiégier, )i A vos engiens li faites convoïor.

» Vous ne poiTcz Gaufroi plus courroucier, » Lui ne sa ijent de rien si esmaier. » Tout ce disoit Namlcs pour detrier ; Car son neveu avoit moult de cuer chier : « Namles, dit Charles, bien fait à otroier. »

{Les Enfances Ogier, BIbl. nat. fr. 1471. = Cf. l'édition de Scheler. y\K 13 e; U, vers 399-438.;

Page 1