‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 14 sur 180 · DES CONDITIONS NÉCESSAIRES · texte numérisé non relu

DES CONDITIONS NÉCESSAIRES

CHAP. III

' t'iii^ époque primitive ;

populaires ou spontanées; et, d'autre part, les épopées artificielles, savantes ou réfléchies.

Le type des premières, c'est VIliade ou la Chanson de Roland. Le type des secondes, c'est VÉnéide ou la Henriade.

Commençons par déblayer le terrain, et débarrassonsnous pour toujours des épopées artificielles. Elles ont, disons-nous, ce caractère constant d'être le produit d'une civilisation délicate et lettrée. Leurs sujets et leurs héros sont, le plus souvent, des sujets et des héros de convention et que les poètes choisissent presque au hasard. Elles peuvent, d'ailleurs, se produire à telle époque littéraire tout aussi bien qu'à telle autre. Aux plus beaux siècles de la poésie et de l'art, il peut arriver qu'un homme de génie s'empare de cette forme et lui communique une incomparable perfection. C'est le cas de Virgile et du Tasse. Mais, durant les siècles de médiocrité, il se fabrique également de ces épopées, et souvent par milliers. Nous n'en pourrions citer que trop d'exemples.

Il n'en est pas ainsi des épopées naturelles ou spontanées.

Il leur faut, de toute nécessité, une certaine époque et un certain milieu ; elles ont rigoureusement besoin de certains faits et de certains héros.

Ce sont là, à vrai dire, les quatre conditions nécessaires à la production de ces poèmes sincères et naïfs. Et nous venons précisément d'en otTrir au lecteur une énumération scientifique.

L'époque qui leur convient, ce sont uniquement les temps primitifs, alors que la Science et la Critique n'existent pas encore, et qu'un peuple tout entier confond ingénument l'Histoire et la Légende. Une je ne sais quelle crédulité flotte alors dans l'air et favorise le développe-

A L\ PRODUCTION DE L'KPOl'ÉE.

ment de celte poésie que la science n'a i)oint pénétrée, que le sophisme n'a point envahie. Les siècles d'écriture ne sont pas faits pour ces récits poétiques qui circulent invisiblement sur les lèvres de quelques chanteurs populaires. Gomme nous le disions tout à l'heure, on ne lit pas ces épopées : on les chante. Sans doute le jour vient où les scribes s'emparent enfin de cette poésie longtemps insaisissable; mais, ce jour-là, son charme le plus touchant s'évanouit soudain. Fleur qui perd tout son parfum. Une époque primitive ne suffit pas à ces poëmes étranges : ils ne se produisent le plus souvent qu'au sein d'une nation, d'une véritable nation. J'entends par ce mot un peuple qui possède déjà une certaine unité, un pays qui mérite déjà le nom de patrie*. On a prétendu quelque part que l'Épopée naît du choc terrible de plusieurs races lancées l'une contre l'autre. C'est une opinion peut-être excessive. Les vrais poëmes épiques n'expriment pas toujours la lutte entre deux races'; mais ils supposent toujours l'unité de patrie, et surtout

I PART. LIVR. r.

CHAI'. III

2° Un milipii

national ot roligienx;

' Il Pour que r£()opée existe, il luifaut nou-sculcmeut un momejit, mais uu milieu spécial. Si l'Hymne, TOde, la l'oésic lyrique sont essentiellemont humaines, rÉ])i)|)ée est essentiellement nationale. Certaines llenis ne croissent que dans la terre de l)ruyère : rÉjiopée, elle, ne croît que dans un peuple ou, plutôt, dans une patrie. II lui faut une nation déjà formée et ayant conscience d'elle-même; il lui faut surtout une nation qui réunisse quatre qualités dont l'assemblage n'est point rare en des temps simples : religieuse, militaire, naïve et chanteuse. J'ajouterai cpie cette nation ne doit pas être, à l'heure où se produit rÉpopéc, dans une situation calme et prospère. Jamais la paix n'a rien produit d'épique. La lutte est nécessaire à l'Épopée : elle naît sur un champ de bataille, aux cris des mourants qui ont donné leur vie à quelque grande cause. Elle a les yeux au ciel et les pieds dans le sang. « [La Chanson de Roland, édition Manie, 187:2, I, pp. ix, X.)

- Deux opinions se sont produites sur ce point. Lemcke, dans un article sur les Ballades traditionnelles de rÉcosse (Jahrbuch fur romanisclie Literatur,l\ , \iS), prétend que la poésie hkroïql'enait de l.v fcsion des peuples. « Partout, dit-il, où une nation nouvelle se constitue par suite du mélange d'éléments différents, il se produit spontanément une nouvelle poésie nationale. Et, de même que toute combinaison chimique est accompagnée d'un dégagement de chaleur, toute combinaison de peuples est accompagnée d'une production poétique. » Tout au contraire. M, Paul Meyer pose en principe que «la poésie épique se manifeste bien plutôt A la siite du choc des nations qu'a la suite de LEUR Fusiox. » [Bibliothèque de l'École des Chartes, 18G7, p. 31.)

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