I PART. LIVR. I CHAP. XV
Ue la pointure
des
caractères,
et comme quoi
nos épiques
ne sauraient
véritablement
passer pour des
observateurs.
Leur notion
(le la
conversion
et du repentir.
Ulililé
providentielle
de cette
conception
poétique.
d'un objet h un autre et, selon la composition de leur auditoire, varient la nature et la longueur de leurs récits. S'ils voient qu'ils ont devant eux un public de soldats, ils consacreront deux heures au récit d'une bataille et deux minutes à un mariage. Et ainsi du reste.
Mais c'est dans la peinture des caractères que nos poètes se sont montrés le plus complètement enfants. L'absence de toute nuance est ici plus étonnante encore qu'en matière de style, et elle s'explique trop aisément par l'absence de toute observation psychologique et morale. Nos épiques ne sont pas des observateurs, mais des conteurs.
Je parlais, tout à l'heure, de ces deux catégories d'âmes entre lesquelles les auteurs de nos chansons ont trouvé le moyen de distribuer tous les caractères, tous les types, toutes les individualités humaines. Je ne pense pas avoir rien exagéré. Ces poètes sans discernement considèrent les âmes de leurs héros et nous les font considérer comme absolument bonnes ou absolument perverses. Quand le rideau se lève, il y a longtemps que ces chevaliers ou ces femmes étranges ont cessé de lutter contre le Bien ou contre le Mal. Ce combat n'existe même plus à l'état de souvenir, et nos romanciers n'ont jamais eu l'idée de nous y faire assister. Rien n'est plus simple, au reste, que la conception morale de tous leurs poèmes. Le héros d'une chanson est toujours admirable, toujours parfait, toujours charmant. Et tous ses ennemis (alors même qu'ils auraient dix mille fois raison contre lui) sont toujours les derniers des misérables et ne méritent pas moins que la mort. S'il les tue, il fait bien. Ne touchez pas à son héros, n'y touchez pas, juste ciel ! sinon le poète va se jeter sur vous, farouche, et se livrer à la plus vigoureuse, à la plus sincère, à la plus naïve de toutes les indignations. Il en est de même pour
les traîtres, et nos épiques ne leur prôtenl jamais un ' ''cîîîjp'' ^v ' " seul bon mouvement, ni un seul retour sur eux-mêmes, ni le rayonnement d'une seule vertu. Ils sont enfermés •dans leur traîtrise comme dans une geôle d'où ils ne peuvent sortir. On a créé une geste pour eux, une geste maudite où leur détestable génie peut se donner carrière. Le jour môme où leurs fils atteignent l'âge viril, et d'autres lois au moment de leur propre mort, ils ■assemblent toute leur famille auprès d'eux et là, Irèssolennellement, lui donnent leurs derniers conseils. Or, ces conseils sont le code du diable. Ce sont les commandements de Dieu effrontément retournés : «Enfants, leur disent-ils, ayez soin de mentir toujours ; volez le bien des orphelins, détruisez les moutiers, mettez à mort les prud'hommes. » Voilà qui est primitif, et nul de nos poètes ne s'est dit que la nature humaine n'est jamais mauvaise avec autant de persistance et d'uniformité. Nul ne s'est dit qu'il y a souvent de belles lueurs dans les plus épaisses ténèbres, et que Dieu enfin frappe à la porte. Une rose, pour eux, sent toujours bon et un traître est toujours mauvais.
On a dit avec raison que la Musique ne peut réellement exprimer que quelques états de l'ârne humaine : la douleur et la joie-, le repos et le mouvement. Encore peut-on observer que la douleur n'est pas sans analogie avec l'immobilité, ni le mouvement avec la joie. Chose curieuse, il en est ainsi de la poésie primitive ; elle n'exprime bien que deux états de l'âme humaine : l'action dans le bien et la rage dans le mal. Plus une poésie est populaire, plus elle offre de ces ressemblances avec la Musique ; mais plus elle est savante, plus elle s'en éloigne pour exprimer bientôt les mille et mille nuances de l'activité de l'àme. Est-ce à dire que nous accusions ici d'impuissance la Poésie primitive et la Musique? A
CHAP. XV
Dieu ne plaise ! Il est vrai qu'elles n'expriment que deux états de l'âme, mais avec quelle incomparable puissance ! 11 n'est pas un seul art qui, de très-loin, leur puisse être comparé. Les autres arts, très-péniblement, dépensent à exprimer les détails une partie de cette admirable force que la Poésie populaire et la Musique emploient, sans se fatiouer, à rendre une ou deux idées d'ensemble. Telles sont nos épopées, et telle est leur puissance. Les héros de nos Chansons de geste ne ressemblent pas à ces basreliefs, à ces ciselures aristocratiques de la Renaissance, qu'il faut observer de près et qui sont des merveilles de délicatesse ; mais ce sont plutôt des statues taillées dans le roc et colossales. On les voit de loin, et toute une nation les contemple. Pourra-t-on jamais se représenter l'effet que produisirent sur les peuples du moyen âge les gigantesques figures de Charlemagne et de Roland? Est-ce qu'un Racine et un Lamartine, est-ce que ces poètes de génie ont jamais exercé une telle action sur leurs contemporains? Les Méditations charment cent âmes ; mais la Chanson de Roland en enfiévrait cent mille.
Nos héros épiques n'ont pas de vie subjective, comme diraient les Allemands. Ils ont devant les yeux un idéal très-simple, et marchent vers lui très-simplement. Chrétiens, ils veulent le triomphe de la société chrétienne, et Français, celui de la France. On ne saurait en tout cela rien trouver de compliqué, ni qui prête à la nuance. Ces hommes rudes sont nés pour combattre les Infidèles : ils vivent et meurent en les combattant; c'est d'une parfaite simplicité. Mais n'allez pas leur demander, comme aux héros de nos romans modernes, de détailler, subtilement et un à un, tous les sentiments qui tour à tour peuvent traverser leurs âmes. Ils ne sont point assez maladifs pour s'observer aussi intimement : ils accomplissent placidement leur devoir de soldats et ne font pas de psycho-
logie. Dieu, qui leur a souvent demandé le sacrifice de "^ cuap^xv.' "' leur vie, n'a pas permis, du moins, que nos pères des XII'' et xiif siècles fussent en proie à tous nos troubles moraux. Ils ont une vie bouleversée, mais une âme tranquille. Ah ! ce ne sont pas des rêveurs, et ils vivent en dehors plutôt qu'en dedans. Voyez dans Auberi leBourgoing, voyez le roi Orri mourir en véritable Régulus et d'une des morts les plus magnifiques que l'on puisse souhaiter ici-bas. Il meurt, oui; mais il ne nous met pas au courant de ses souffrances intimes, et n'analyse pas ses derniers moments, ses dernières impressions, ses dernières pensées. Il meurt en quatre pages. Un héros moderne, en des circonstances analogues, serait mort psychologiquement et en un volume.
S'il y a une évolution de l'àme qui prête au développement philosophique et à l'infinie gradation des nuances, c'est bien certainement ce phénomène auguste qui s'appelle une conversion. Il n'y a rien de plus respectable, ni de plus beau ; mais rien de si délicat, ni de si invisible, ni de si lent. Ce ne sont que marches et contre-marches : on avance aujourd'hui d'un pas, et demain l'on recule de deux. On hésite, on se rassure, on hésite encore, et l'on se met de nouveau en mouvement vers la Vérité et vers le Bien. Nos Épopées ne connaissent pas ces longues et douloureuses incertitudes. Le converti y exécute son mouvement en une ou deux minutes. Un musulman se convertit à Jésus-Christ : pourquoi? Parce qu'il est frappé du courage, de la beauté et de la vertu des chrétiens; mais surtout parce qu'ils sont victorieux. Le succès le décide, et il quitte sa nuit pour cette lumière trop soudainement, trop égoïstement aimée. Il ne faut pas craindre de l'avouer : c'est ici le côté faible de notre vieille Épopée, et nos romans modernes sont d'un tout autre intérêt. Le combat, le long et pénible combat
"'cHAP '' XV ■ "' d'une pauvre âme qui se trouve placée entre le Bien et le Mal, a donné lieu, de notre temps, à des œuvres consciencieuses et fortes auxquelles nos pères n'ont même pas songé. Leur foi était trop vive pour connaître ces luttes et ces doutes, et, pour tout dire, ils ne semblent pas avoir connu les tentations d'une âme qui recule devant ses devoirs ou qui les exagère. J'ai là, sur ma table de travail, j'ai cet admirable roman de Jules Sandeau, la Maison de Penarvan, où le talent le plus subtil est employé, pendant quatre cents pages, à peindre les luttes héroïques et insensées d'une jeune femme, d'une Vendéenne, qui, la fierté et la rage au cœur, se propose uniquement de venger sa famille frappée par la Révolution; qui s'érige en Némésis, qui méprise les vertus de son sexe, qui n'estime pas les consolations de l'épouse, qui rejette les joies de la mère et qui s'entête à être uniquement un homme, un soldat, un vengeur; mais qui, vaincue un jour par la réalité, en vient à avouer qu'elle s'est trompée sur la grande loi de la vie et qui serre enfin ses enfants contre son cœur. J'ai là ce roman, et je me dis, en le parcourant des yeux, que c'est bien l'œuvre à laquelle nos Épopées ressemblent le moins.
Ce que je viens de dire pour le phénomène moral de la conversion, je l'appliquerai également au repentir. Nos héros se repentent tout d'une pièce et à la façon des enfants. Ils se meurtrissent la poitrine à coups de meâ culpâ, et il y a deux minutes peut-être qu'ils ont commis le crime dont ils se repentent si bruyamment et sans profondeur. Il en est de même pour les évanouissements et les pleurs, et ces grands chevaliers bardés de fer n'ont pas besoin de demander à Dieu le don des larmes. Ils pleurent plus facilement que des saints. Leur colère ellemême est sans nuances, comme leur douleur. S'ils souffrent, c'est à en mourir : de dolor il se pasment, et il
n'est pas pour eux de souffrances médiocres. S'ils s'irri- "'aup''xv."""
tent, à poi d'ire ne fendent, et l'on se prend encore à
craindre pour leur vie. Mais voici qui est plus étonnant :
ils ne savent môme pas qu'entre la maladie et la santé,
il existe en réalité une série de degrés intermédiaires.
Que voulez-vous ? les peuples primitifs ne sont pas faits
pour ces petites subtilités. Si quelqu'un de nos héros
est frappé dans la bataille, s'il est percé de coups de
lance, il meurt sur-le-champ et l'on prononce aussitôt
son oraison funèbre. Ou bien les médecins, les mires
s'approchent de ce blessé, le frictionnent avec un baume
merveilleux, et en quelques heures, en quelques minutes,
le rendent à la santé. 0 la merveilleuse chirurgie! Et
pourquoi n'en avons-nous point conservé le secret ?
Ces caractères de notre Épopée paraîtront étraniçes à LEpopée française
^ ^ . ilu moyen âge
ceux qui ne connaissent pas la nature de la poésie popu- ^^ ,eflef exact
laire, mais bien plus encore à ceux qui ne connaissent aJ'xi-xn»"sièc1es.
pas la vie féodale. Toute poésie nationale est le reflet d^Tette 'ItSL
exact d'une vie nationale, et Roland, Ogicr, Amis et ''"' YiSÏ"""' Amiles ne sont vraiment intelligibles qu'à ceux qui sa- iirtoutcrnos
Chansons de geste.
vent exactement comment vivaient les barons des \f et xif siècles. Il faut s'imaginer ici, sans fausse poésie, un de ces gros donjons du temps de Louis VI. Les murs, presque cyclopéens, ont une effroyable épaisseur; les salles sont lourdement voûtées, et il n'y en a qu'une par étage ; les fenêtres ne laissent passer qu'un jour avare, et ce ne sont que des meurtrières. De ces fenêtres on aperçoit les murs et les tours qui protègent le château. L'église, nouvellement construite, est au pied de Thabitation féodale, et quelques maisons sont groupées tout autour, les unes habitées par les serfs, les autres par les vilains, d'autres
"chIp^xv."' par les hôtes. Le domaine seigneurial s'élève au loin, avec ses terres arables, ses vignes, ses bois, ses prés, ses moulins : l'église môme en fait partie et, çà et là, quelques manses ingemdles ou servilcs égayent le paysage. Plus loin est la ville avec ses bourgeois que les barons méprisent. Dans le donjon vit le seigneur; mais il y demeure le moins qu'il peut; car le séjour est étroit, monotone, un peu triste; l'air y manque ainsi que la lumière, et ce baron à large poitrine a besoin d'air. Tous les jours il est en chasse, et non parfois sans courir quelque danger : car il s'attaque volontiers aux sangliers et aux loups. Ce qu'il estime le plus, c'est la force matérielle. Il est gros et membru, et fait grand cas de ceux qui le sont comme lui. Après une journée de cheval à travers les grands bois feuillus, il rentre sainement fatigué, couvert de poussière et de sueur. Je ne voudrais pas risquer ici une idylle amoureuse, ni peindre en couleurs trop tendres le retour de ce gros chevalier robuste auprès de sa femme et de ses enfants. Mais enfin c'est là une famille chrétienne : la femme y peut lever la tête, et se sent l'égale de l'homme. On a pris, de nos jours, la détestable coutume de ne juger la société féodale que d'après le Renart et les Fabliaux, où les femmes ne sont pas ménagées; mais ce sont là des caricatures plutôt que des portraits. Les œuvres véritablement sérieuses de cette époque nous montrent, au nord de la France, la famille noble et la famille bourgeoise sous un tout autre jour. Ces foyers étaient en réalité plus saints et plus purs que les foyers grecs ou romains. Chacun y était clairement instruit de ces admirables vérités dont les plus grands génies de l'antiquité avaient seulement soupçonné la splendeur; chacun y croyait en un seul Dieu, créateur invisible de tous les êtres, et qu'ils appelaient particulièrement de ces deux noms significatifs Vespirital et le
Cr^ft^or; chacun y croyait Cil la divinité du Fils sainte ' ^fjj^^^^^^"' Marie, mort pour la rançon de tous les hommes ; chacun y écoutait la voix de l'Église comme la voix de Dieu lui-même, et tous s'acheminaient, loin des démons bu aversiers, vers l'éternelle et radieuse Béatitude, ver.s les saintes fleurs du Paradis. Telles étaient les idées religieuses de ces hommes primitifs, et je ne sache pas qu'aucune nation en ait jamais conçu de plus salutaires et de plus élevées. Il ne faudrait pas, d'ailleurs, s'attendre ici à rien de plus approfondi et de plus théologique : les hommes de ce temps se contentent d'un petit nombre d'idées très-simples, mais très-nettes, et ils ne subtilisent point avec elles. Ils ne se considèrent que comme des soldats, et c'est principalement une race militaire. Or, il n'y avait pour eux que deux sortes de guerres. C'était d'abord la lutte, incessante et mortelle, contre leurs suzerains, contre leurs vassaux, contre leurs voisins ; et, dans ce terrible enchevêtrement féodal, cette rude bataille était inévitable. On s'épiait, on se jalousait, on se jetait en embuscade, on se massacrait féodalement. Puis, c'était la guerre contre les Infidèles, et elle remplissait souvent les trois quarts de la vie. Dans ces sombres châteaux que nous avons essayé de décrire, on apprenait un jour, on apprenait soudain que le sépulcre du Christ était de nouveau tombé aux mains des mécréants, et que les chrétiens de la Terre-Sainte avaient été épouvantablement massacrés. Un cri s'élevait alors du sein de la terre chrétienne, et les barons cousaient bientôt des croix sur leurs armures de mailles. On partait, les yeux en pleurs ; on disait adieu à ce qu'on aimait le plus ; on obéissait à un grand devoir; on se persuadait enfin, fort naturellement et sans phrases, que l'on représentait icibas la cause du Droit et de la Lumière, et que cette glorieuse mission devait être mêlée de quelque douleur. Ces
CHAP. XV
départs de croisés étaient presque continuels, et tenaient en haleine toute cette société des châteaux ; mais ce sacrifice n'était pas le seul dont on eût alors le consolant spectacle. A tout moment ces barons se faisaient moines, et ces grandes dames se faisaient nonnes. D'autres fois ils s'imposaient de ces rudes pèlerinages à pied dont ne s'accommoderait guère la santé ou la mollesse de nos modernes pèlerins. On les rencontrait sur tous les chemins; on les voyait agenouillés sur la dalle de tous les sanctuaires. Que l'on fit alors la ijuerre avec douceur, on ne saurait le prétendre, et il est dans nos chansons certaines barbaries légendaires qui ne sont que trop exactement copiées sur des barbaries historiques. Qu'il y ait eu dans ce sang des bouillonnements sensuels, il ne faut pas non plus s'en étonner. Mais enfin cette société sauvage était jeune, mais elle avait en elle tous les éléments et toutes les espérances de la vie, mais elle n'avait enfin qu'à endiguer son activité et h dompter sa colère pour être un jour maîtresse de l'avenir. Bref, cette vie féodale était dure, mais elle était saine et simple. Trois ou quatre idées la dominaient. Tous les jeunes gens n'aspiraient qu'à être chevaliers ; tous les chevaliers n'aspiraient qu'à partira la croisade; tous les croisés n'aspiraient qu'à conquérir le tombeau du Christ, et tous ces conquérants n'aspiraient qu'à revenir un jour se reposer chez eux, dans leur douce France, près de leurs femmes et de leurs enfants, pour battre encore les bois et chasser encore le cerf sur ces bons chevaux qu'ils aimaient tant, mais surtout pour combattre tous les félons et tous les traîtres, et peur finir pieusement leur vie dans quelque moutier. Tel était leur idéal : le nôtre vaut-il mieux?
C'est cet idéal qui est exprimé dans nos Chansons de geste, et je dis qu'il faut le bien connaître, si l'on prétend les bien juger. Vous voyez que cette humanité ne
ressemblait guère à notre humanité moderne. Elle était ' ''*chap''xv "' moins raffinée, moins cultivée, moins complexe ; et vous ' comprenez maintenant pourquoi nos vieux poètes ne se livrent jamais à l'analyse psychologique, pourquoi l'art de la nuance lem' fait si complètement défaut. Nous en avons donné vingt preuves : on en pourrait donner vingt autres, et il n'y aurait qu'à étudier, dans nos Épopées nationales, ce sentiment de la nature auquel M. de Laprade a consacré un de ses livres les plus originaux. Nos pères de l'âge féodal aimaient la nature comme l'aiment aujourd'hui les paysans, les véritables paysans. Ils n'étaient pas hommes à scruter leurs impressions et à se promener sur la lisière d'un bois en poussant des oh et des ah, en prenant des notes et en esquissant des vers sur « la neige des pommiers » qui c( parfume les sentiers ». Ils n'alambiquaient pas à ce point leur plaisir, qui était beaucoup plus franc. Ce qu'ils aimaient dans la nature, ce que les auteurs de toutes nos chansons y aiment par-dessus tout, c'est le printemps, et ils ne se lassent point d'y penser : Ce fit en mai que chante la calendre; — Li solatis hiist et li oiseillon chantent. Vous retrouverez ces deux vers, ou d'autres qui leur ressemblent, vous les retrouverez à presque toutes les pages de nos vieux romans. Il est vrai que, parfois, nos trouvères se laissent aller à des descriptions plus longues; mais de tels tableaux sont assez rares dans leur œuvre, et ce sont toujours les mêmes phénomènes qui attirent leur regard et provoquent leur admiration : Ce fu en mai, el novel tens d'esté, — Feuillissént gant, raverdissent les prés; — Cil oisel chantent hclement et soé. De toute la nature ils ne connaissent que ces deux choses charmantes : le chant des oiseaux et les fleurs nouvelles. Le printemps a très-vivement frappé ces hommes de fer, et il se trouve que ces soldats adorent
CH.\P. XV
En résumé,
l'Epopée française
est une poésie
toute
synthétique,
et qui ne
ressemble en rien
à la poésie
très-analytique
de notre siècle.
les petits bourgeons verts et les rossignols. Leur passion, c'est mai. D'ailleurs, pas de raisonnement, pas de rêvasserie. Ils respirent les fleurs et écoutent l'alouette : ne leur demandez rien de plus. Nos poètes, qui sont de grands ignorants, ne savent môme pas quels sont les beaux pays « où fleurit l'olivier », et ils n'hésitent pas, pour la rime, à les placer en Picardie ou en France. Eglantiers ou oliviers, peu leur importe. Mais cela ne les empêche pas d'aimer le printemps.
Ici encore les modernes ont un autre sens, un autre goût, une autre façon d'aimer; ici encore ils se perdent dans l'infini des nuances. Aux quelques vers de nos épopées que nous avons cités tout à l'heure, comparez plutôt cette page que je prends au hasard dans le Dominique de Fromentin : « Les foins blondissaient, prêts » à mûrir. Le bois des plus vieux sarments éclatait ; la » vigne montrait ses premiers bourgeons. Les blés étaient » verts : ils s'étendaient au loin dans la plaine onduleuse » où les sainfoins se teignaient d'amarante, où les colzas » éblouissaient la vue comme des carrés d'or. Un monde » infini d'insectes, de papillons, d'oiseaux agrestes, s'a- » gitait, se multipliait à ce soleil de juin dans une expan- » sion inouïe. Les hirondelles remplissaient l'air, et le )) soir, quand les martinets avaient fini de se poursuivre » avec leurs cris aigus, alors les chauves-souris sortaient, » et ce bizarre essaim qui semblait ressuscité par les » soirées chaudes, commençait ses rondes nocturnes » autour des clochetons. »
Ainsi écrivent nos modernes. C'est charmant, c'est fouillé, c'est nuancé à plaisir; mais nos pères se contentaient de jouir synthétiquement de toutes ces beautés de la nature. Ils ne les disséquaient pas, et préféraient répéter, pour la centième fois, les yeux fixés sur leurs bois sombres et sur leurs prés verts : Ce fu en mai, el
ces poèmes
ne sont pas
suffisamment
chrétiens.
novel tens d'esté. N'est-ce pas le cas d'observer, avec le "'c^ap''xv "'
père Lacordaire, que le véritable amour redit souvent
le même mot; mais qu'en le disant toujours, il ne se répète jamais.
Il semble cependant que, jusqu'ici, nous ayons trop Dernières volontiers critiqué cette poésie naturelle et forte, cette ''""^"''J.J^ •'""
A 1 l'i r 1 ^ • 1 , légitimement
maie hpopee de nos pères ; mais c est que nous vou- formuler
, . . . , contre nos
lions, avant tout, nous montrer impartial envers cet chansons de geste,
■■^ et comment
objet d'un de nos plus fidèles amours. Oui, nous les aimons, ces rudes et naïves chansons, et voici plus de quinze ans que nous travaillons obstinément à les faire aimer autour de nous. Nous les aimons, et voudrions que notre admiration pour elles eût une action plus profonde encore et un rayonnement encore plus étendu. Certes il n'y faut pas chercher cet art consommé et subtil, cette observation précise et délicate, ces demitons, ces demi-teintes, ce clair- obscur tout aimable qui fait le charme de la littérature contemporaine; mais on y trouve quelque chose de plus saisissant, de plus vigoureux, et, disons-le aussi, de plus chrétien et de plus français : on y trouve de grandes idées très-simples qui sont puissamm.ent incarnées Cii quelques héros très-naturels. En ce domaine du naturel et de la simplicité, nos poètes sont, d'ailleurs, aussi souples et aussi variés qu'on le peut souhaiter, et les rhéteurs eux-mêmes constateraient aisément (si les rhéteurs descendaient jamais à s'occuper de la littérature primitive) que, dans ces vieux poèmes si injustement dédaignés, on rencontre mille et mille fois des vers sublimes, des images vivantes, des récits attachants, d'agréables descriptions et jusqu'à des discours véritablement éloquents. Mais les rhéteurs en voudront-ils
CHAP. XV
jamais convenir? Et admettront-ils jamais que Dieu ait donné à la Beauté la permission de s'épanouir librement dans une œuvre littéraire qui n'appartient ni au siècle de Périclès, nia celui d'Auguste, ni à celui de Louis XIV. Non non, ce serait contre la règle, et il y a des temps où, sous les peines les plus sévères, il est interdit d'être sublime.
En attendant qu'ils daignent un jour se résigner à rendre enfin justice à nos poèmes nationaux, les rhéteurs les attaquentavec quelque vivacité. Ils se donnent la joie de développer longuement tous ces reproches que nous avons dû nous-mêmes adresser tout à l'heure aux auteurs de nos épopées. Eh ! vous avez raison, critiques : nos poëmes sont disproportionnés et monotones; les invraisemblances y fourmillent, comme aussi les lieux communs ; le plan en est mal conçu, et l'agencement en est médiocre ; l'unité y est sacrifiée, et c'est trop souvent, hélas ! le désordre qu'on y rencontre au lieu de la variété; l'action n'y marche point; les épisodes n'y sont que des enchevêtrements, et le dénoûment, mal préparé, s'y fait trop péniblement, trop longuement attendre. C'est bien, et voilà qui est dit. Mais vous me permettrez peut-être de faire à nos Chansons un plus grave reproche que vous n'avez point songé à leur faire, et de les défendre en revanche contre certaines autres accusations souverainement injustes et qui viennent de haut, puisqu'elles viennent de vous.
Mon principal grief contre nos vieux romans (j'excepte ioujouYè \e Roland) , c'est qu'ils ne sont pas assez profondément chrétiens. Leurs auteurs sont des laïques, assez ignorants des choses de la foi, et qui, à tout le moins, n'ont pas été assez intimement pénétrés de l'esprit chrétien. Sans doute le ton de nos Chansons est toujours élevé, et l'ignoble réalisme n'y usurpe aucune
place. Pas de trivialité, pas de bassesse, pas d'argot. "'ouIp''xv' "' Mais il y a, çà et là, dix ou vingt de ces pages dont on peut dire sans aucune pruderie : « J'aimerais mieux y> qu'on ne les eût jamais écrites. » Ce n'est pas obscène, je le veux bien; mais, à coup sûr, c'est sensuel. Il est vrai que je préfère cette grosse sensualité barbare à la petite sensualité raffinée et provocante de nos œuvres modernes : c'est plus sain que nos adultères poétiques et que nos dénoûmcnts d'alcôve. Mais, enfin, je me passerais volontiers de cette lasciveté sauvage qui, dans nos Chansons, déshonore principalement les jeunes filles. Cette épaisse volupté me révolte et m'écœure.
A un autre point de vue, il convient d'avouer que la barbarie germanique se donne ici trop de libertés. Que la vie humaine ait réellement à cette époque compté pour fort peu de chose, j'y consens ; mais encore ne faudrait-il pas aller trop loin dans cette peinture de la brutalité des temps féodaux. Tant de massacres peuvent être légendaires; mais, décidément, ils ne sont pas tous, et ils ne sont pas complètement historiques. Tout mon sang frémit quand je lis, dans nos Chansons, que les chevaliers français proposent aux Musulmans vaincus cette épouvantable alternative : c( Se faire baptiser, ou avoir surle-champ la tête séparée du bû. » Il y a là une exagération visible, une exagération scandaleuse ; et si des torrents de sang ont coulé durant les croisades, ce n'est pas, le plus souvent, en des circonstances aussi honteuses. Nos poètes étaient vraiment trop laïques. On les verra bientôt sacrifier les légendes catholiques aux fictions bretonnes, et les Anges aux fées ; on les verra adopter avec joie les affabulations de la Table ronde et, avec une naïveté cynique, introduire dans notre Épopée chrétienne les enchanteurs et les magiciens qu'ils auraient dû jeter résolument à la porte. Il est rare, d'ailleurs, qu'ils aient
' ""cHAP^xv! "■ tlonnc aux Saints un rôle digne de leur sainteté. Ils font mourir leurs héros en confesseurs de la foi et les placent soudain dans ce martyrologe épique qui est parfois un peu imaginaire ; mais il eût mieux valu peut-être que ces mêmes héros vécussent en saints comme ils sont morts, et qu'ils traversassent toute notre Épopée en l'éclairant delà belle clarté de leurs auréoles. Enfin j'aurais souhaité, sans vouloir transformer nos poètes en théologiens et en clercs, qu'ils connussent parfois leur religion un peu moins imparfaitement, et que l'on fût autorisé à dire de leurs œuvres : « Elles sont aussi profondément chrétiennes qu'elles sont véritablement françaises. »
YIII
Kepiochc. Nos avons achevé d'exposer nos eriefs contre l'Épopée
injustes . ^ ^ -^ ■*
<Jo»' "oj'-e^Epopéc française; mais ce ne sont pas ceux que nos adversaires
°° Ve"'""" mettent en lumière. Ils se placent sur un autre terrain,
"°* îavair.n "'"' et Icurs cntiqucs sont d'un autre ordre.
-^d'unu/;'- Donc, voici les six reproches qu'ils adressent à nos
véritablement éplques et étaient triomphalement sous nos yeux. « Les
épique; /-->i t i? ^ » i i
- pas denier- Ghausous dc gcstc, Q aprcs eux, n ont pas de style; — pasde^caracWes; p^^jg d'unité ; — pas dc but véritablement épique ; — pas Lon^ue*"."'fuiation ^c mcrveillcux ; — pas de caractères ; — pas de doc-
deces six chefs f,,:>-,p , d'accusation. Liiiio. v
Répondons.
Le style ne nous retiendra pas longtemps. Il suffit de s'entendre sur le sens de ce mot et de montrer comment nos Épopées, à défaut de style individuel, possèdent un style national. Car nous avons vu que les peuples ont leur style, comme les individus, et c'est principalement dans leur poésie qu'ils mettent ce cachet de leur personnalité. Le XII" siècle français se meut et vit dans nos Chansons. Elles le reproduisent très-exactement : c'est là leur style. A l'époque même où se chantaient Roland
et Jourdain île DUdves, une nouvelle architecture était sortie du génie de toute la race chrétienne, et c'était cette belle architecture romane qui, de l'aveu de tous, a un style indéniable, translumineux, facile à reconnaître, évident. Mais notre Épopée était alors placée dans les mêmes conditions que notre architecture, et il serait aussi injuste de s'écrier en lisant la Chanson de Roland : « Elle n'a pas de style », que de jeter ce cri niais en passant devant une cathédrale romane. Le style de ces églises, c'est leur voûte de pierre et leurs contre-forts; c'est leur croisée ogive et leur arc brisé; c'est, enfin, dans leur ornementation, le feuillage antique plus ou moins défiguré. Eh bien! le style de nos épiques, c'est l'épithète homérique, c'est le couplet monorime, c'est la répétition de certaines laisses, c'est l'emploi de la négation explétive, c'est la brièveté de la phrase et la simplicité de la syntaxe, et à un point de vue plus général, la simplicité des types moraux, le procédé de la constatation naïve, l'absence de toute nuance et l'horreur pour toute habileté. Apportez-moi un fragment de chapiteau roman ou deux vers de n'importe quelle chanson de geste : je les reconnaîtrai sur-le-champ, je les reconnaîtrai à leur style.
Il faudrait également s'entendre sur le sens que les contempteurs de nos vieux poëmes entendent donner à ce mot c( unité». S'agit-il de l'unité de ton? Nos auteurs, hélas! poussent cette uniformité jusqu'à la monotonie. S'agit-il de l'unité d'action et de ces péripéties qui doivent se dérouler sans jamais nuire au sujet principal? J'avouerai volontiers que plusieurs de nos poètes ne possèdent point cet art difficile ; mais il en est d'autres qui ont su atteindre cette perfection. Je ne connais pas d'œuvre plus nne que la Chanson- de Roland, et ce n'est pas sans dessein que je l'ai divisée en trois parties, en
IPART. LIVR.II.
CHAP. XV
"■•^^Vvv"' trois chants : « La Trahison de Ganelon, la Mort de Roland, les Représailles. » Le premier de ces chants,, c'est le prologue du drame ou le commencement de l'action épique; la seconde partie en est le nœud, et la troisième en est le dénoùment nécessaire. Où est la tra^édie du xvii" siècle qui nous offre une aussi belle, une aussi parfaite unité? Nous pourrions fort légitimement en dire autant d'Amis et Aniiles, de Jourdain de BlaiveSy de Gariii, du Covenant Vivien ei de Girard de Ronssillon. Plus un poëme est ancien, plus il est nn. Si nous avions jamais le bonheur (nous l'aurons peut-être) de retrouver la première version d'Aliscans et de Renaud de Montauban, nous y constaterions, sans doute, cette belle unité que d'indignes remanieurs ont violée dans le premier de ces poëmes en le réunissant à Rainoart et, dans le second, en racontant deux fois les mêmes aventures dont ils placent d'abord le théâtre au nord, puis au midi de la France. Rref etpour conclure, il en est de nos chansons comme de toutes les œuvres de l'esprit à telle ou telle époque de l'histoire littéraire. On en peut signaler fort peu qui soient absolument belles, et la médiocrité ternit toutes les autres.
Mais si l'on peut invoquer certains arguments spéciaux contre le style et contre l'unité de nos Chansons de geste, je n'admettrai jamais que l'on puisse sérieusement contester le but élevé de l'Épopée française. Or, ceux qui lui refusent ce caractère, ceux qui font des mines dédaigneuses en passant devant la Chanson de Jérusalem ou devant VAliscans, ceux qui ne comprennent pas le but de ces poëmes superbes, sont les mêmes qui se pâment devant Y Iliade et Y Odyssée. Ils trouvent que la colère d'Achille et le retour d'Ulysse dans son Ithaque sont des sujets d'une incomparable grandeur; ils veulent, ils exigent que le lecteur français, que
le lecteur chrétien s'intéresse très-vivement à cette lutte "'ii"„"J^"• des Grecs contre les Asiatiques et à ces aventures d'un petit roi hellène que Ton croit mort, mais qui revient, terrible, dans son palais déshonoré, et qui écrase formidablement tous les prétendants à son trône. Yoilà ce qu'ils disent, et nous n'y contredisons pas : car, à bien étudier ces deux chefs-d'œuvre également incomparables, l'âme humaine y est en jeu dans ses facultés les plus diverses et ses sentiments les plus nobles ; car, clans ces vers qui sont beaux comme les plus beaux marbres ou comme les plus beaux temples de la Grèce, il y a le récit vivant d'une lutte héroïque entre la petite Europe et la grande Asie, entre une civilisation vigoureuse et qui était destinée à sauver l'humanité, et une civilisation destinée à l'amollir et, si elle eût alors été victorieuse, à amollir l'univers tout entier. C'est bien ; mais il conviendrait d'ajouter que nos Chansons ont encore une plus haute portée, un sujet plus vaste, un but plus grand. Depuis la Chanson de Roland^ qui fut écrite vers l'an 1070, jusqu'à la Prise de Pampehme, qui appartient à la première moitié du ws" siècle, le but de notre Épopée est toujours et partout le môme : il ne s'agit rien moins que de savoir si le monde appartiendra à Mahomet ou à Jésus-Christ. Estimeriez-vous, par hasard, que cette question fût alors de mince importance ? Débarrasser l'Europe des Infidèles, les balayer du monde chrétien et leur arracher enfin la Terre-Sainte, la terre où est le tombeau de Jésus- Christ, tel est le but que poursuivent tous les héros de nos vieux poëmes. Appelez cela la « question d'Orient jd si vous le voulez ; mais avouez que cette question a vraiment remué tout le monde et qu'il n'y a pas eu, depuis l'origine de l'homme, un sujet d'épopée plus auguste, plus émouvant, plus grandiose, plus universel. N'oubliez pas surtout qu'il s'en est fallu de bien peu que les
iPAR^R'i- vaincus de Poitiers en 732 et les vainqueurs de Villedaime en 793 ne s'établissent en maîtres sur le sol de notre pays et que, par conséquent, la France ne fût décidément rayée du nombre des nations. Rappelez-vous que la crainte et l'horreur du musulman ont été chez nos ancêtres un phénomène aussi naturel que la respiration même ou les battements de leur cœur. Et il y allait, en réalité, des destinées du christianisme et de celles de la France. Trouvez, trouvez un sujet plus haut.
Quelques-uns de nos critiques ne sont pas éloignés de nous accorder que nos vieux poêles ont été bien inspirés dans le choix de leurs sujets ; mais ils se refusent à aller plus loin dans la voie des concessions, et ne veulent pas admettre qu'en dehors des héros d'Homère ou de Virgile, il y ait jamais eu des héros, des caractères, des types vraiment dignes de l'Épopée. Ceux de nos Chansons les agacent ou les indignent. Et, aveuglés, affolés par leurs souvenirs classiques, ils se tournent éternellement vers leur Agamemnon et vers leur Hector, vers leur Achille et vers leur Énée, de même que les fleurs se tournent du côté de l'air, du soleil et de la vie. Mais voici où nous ne saurions être d'accord : car, si nous prétendons admirer, tout aussi vivement qu'ils le font, la perfection de la beauté homérique et virgilienne; si nous avouons que la langue et le style d'Homère et de Virgile sont infiniment supérieurs à la langue et au style de nos Épopées, nous devons, pour rendre hommage à la vérité, reconnaître et proclamer que les caractères et les héros de nos poèmes nationaux sont d'un ordre absolimient supérieur. Et nous le démontrerons.
Ce n'est pas ici le lieu d'étudier un à un les héros de nos romans, de nous arrêter devant chacune de ces grandes figures et d'en tracer le portrait à l'avance. Mais puisqu'il plaît à nos adversaires de préférer obstinément
Agamemnon à Cbarlemagne et Achille à Roland, nous "'c1,Ap"x?:"" croyons qu'il n'estpeut-être pas inutile de mettre en relief quelques-uns de nos héros épiques. Je demande donc aux juges les plus sévères s'ils ne sont pas frappés de l'extraordinaire majesté de Charlemagne, de la stature de cette âme, des proportions de ce génie. Remarquez que cette majesté ne v^i point jusqu'à l'immobilité, et que, dans la Chanson de Roland, le grand Empereur agit, parle et se meut avec une merveilleuse aisance et liberté. Derrière son trône d'ivoire et d'or, un ange se tient debout, dans la lumière, elles ailes étendues : ce conseiller surnaturel se penche de temps en temps à l'oreille du roi de France, et ils ont ensemble je ne sais quelles conversations mystérieuses où s'agite la destinée du monde. Le voilà, ce Porte-épée de la Vérité sur la terre, le voilà. La plus belle couronne de l'univers étincelle sur sa tête auguste. A ses pieds, les messagers des Saxons, d'une part, et ceux des Sarrasins, de l'autre, implorent en tremblant le pardon et la paix. Sur ces représentants des deux barbaries qu'il a la mission de combattre et de terrasser, il daigne à peine jeter un regard terrible et plein de menaces : il leur montre ce morceau de la vraie croix et cette relique de saint Pierre qu'il a placés dans le pommeau de sa formidable épée, dans ce magnifique reliquaire ; il leur parle de « l'Apostole » qui est à Rome et dont il ne permettra jamais que l'on attaque l'autorité trèssainte; il proclame, en un langage simple et clair, qu'il se regarde comme le soldat de Dieu, comme le vassal de Jésus-Christ, comme le champion de l'Église. Malheur à qui porterait la main sur l'arche ! Mais soudain, quelqu'un s'approche de ce trône d'où semblent sortir, d'où sortent réellement tant de rayons superbes : on annonce à l'Empereur la mort d'un de ses neveux que les Infidèles ont égorgé. Cet homme de fer, ce Charles dont la
CHAP. XV
grandeur a pénétré le nom, ce chevalier qui n'a jamais tremblé devant homme vivant, regardez-le : il s'émeut, pâlit, fond en larmes, se pâme et, avec une tendresse presque maternelle, se prend à pleurer celui qu'il aimait comme un fds. Et maintenant, à ce portrait que nous venons de tracer d'après nos plus vieilles chansons, opposez celui d'Agamemnon, tracé par vous d'après les plus beaux passages de Vlliade. Puis, choisissez. Nous nous en remettons à votre jugement.
Mais Charlemagne n'est pas le seul héros qui soit digne d'être opposé aux vôtres. Un simple chevalier, Renier, nous offre, dans cette belle chanson de Jourdain de Blaires, un idéal tout aussi élevé. Renier est le type du vassal fidèle, du vassal dévoué jusqu'à la mort. Sou seigneur, Girard de Rlaives, meurt un jour sous les coups d'un traître; il meurt, hélas! en laissant un pauvre petit orphelin dont Renier est le parrain, dont Renier a la garde. Et le traître somme Renier d'avoir à lui livrer cet enfant qui est le légitime héritier de Girard et dont il tient à se débarrasser. Renier s'y refuse ; mais sa femme Erembourc s'y refuse avec une virilité encore plus héroïque. Livrer le fils de leur seigneur ! ils subiraient plutôt mille morts. On s'empare du généreux vassal, on le sépare de sa femme, on le jette dans une ignoble prison, on épuise par des menaces et des opprobres cet homme bon et fort qui s'affaiblit de plus en plus et succomberait peut-être sans la fière et invincible énergie de sa femme. Rref, elle le décide et ils se décident tous deux à faire passer leur propre enfant pour celui de Girard et à le livrer au traître, lui, leur chair, lui, leur sang. Et c'est ce cher petit que le traître fait mourir, pensant tuer Jourdain de Blaives. Il y a dans Vlliade des milliei's de vers incomparablement plus beaux. Mais un caractère aussi grand, mais un dévouement aussi sublime, non pas.
LE STYLE DES CHANSONS DE GESTE. T.l'.S
Plus d'une fois, dans noire Épopée, les héroïnes se "''cl,Vxv"' montrent supérieures aux héros, et il ne faut point s'en étonner : car il y a eu, chez la lennne du moyen âge, une intelligence, une initiative et une énergie qui ont singuiièrement contribué à l'amélioration de son sort dans la législation et dans les mœurs. Les légistes l'ont observé avec raison : la part considérable que prirent alors les femmes des grands commerçants aux affaires de leurs maris finit par leur conquérir une meilleure place dans le droit privé. Dès le milieu du xii' siècle, les femmes nobles ont pu « tenir fief» ; mais, n'en doutez pas, elles avaient bien fait voir qu'elles en étaient capables. C'est dans les classes aristocratiques que l'on peut, encore aujourd'hui, constater la supériorité de la femme. Et voilà pourquoi les femmes d'Homère pâlissent devant les comtesses de nos Chansons de geste.
Choisissons au hasard deux de ces héroïnes : voici Guibourc, la femme de Guillaume d'Orange, et voilà Berte, la femme de Girard de Roussillon.
Guibourc mériterait d'être populaire dans la France de 1878 autant qu'elle le fut dans la France du xu" siècle. Son mari est ce grand Guillaume, ce géant de l'histoire et de la légende, et qui a très-certainement sauvé la chrétienté de l'ignoble domination musulmane. Chose curieuse : cet autre Charlemagne ne nous a point sauvés par une victoire, mais par une défaite. Oui, il sut ce jour-là, il sut se faire battre de façon à prouver aux Sarrasins qu'il les battrait un autre jour, et que cette revanche était proche. Notre Chanson iVAliscans n'est que l'amplification légendaire de la très -historique bataille de Villedaigne, et c'est là qu'apparaît Guibourc dans toute sa gloire... Donc, Guillaume est à peu près le seul qui ait survécu au désastre immense : cent mille chrétiens sont morts, et il a la douleur de leur survivre.
CHAP. XV
Poursuivi par des milliers d'Infidèles, il s'enfuit sur une espèce de cheval surnaturel qui a nom Baucent et qui fait des bonds de soixante pieds. Il arrive ainsi, tout couvert d'une sueur de sang, pâle d'épuisement et d'angoisse, il arrive sous les murs de sa ville d'Orange : c'est là qu'est sa chère Guibourc, et cette femme virile défend la cité avec les femmes des barons chrétiens. Pas de chevaliers : ces chrétiennes suffisent. Guillaume frappe à la porte, suppliant, anxieux, et entendant l'horrible galop des Sarrasins qui le poursuivent. Mais, ô douleur! Guibourc ne le reconnaît pas, et lui refuse l'entrée de la ville : « Tu es vaincu, dit-elle; donc, tu n'es pas Guil- » laume. » Et cette logique sublime va sans doute coûter la vie au pauvre comte. Le galop des Sarrasins s'approche : « Si tu es vraiment Guillaume, ajoute-t-elle, )) prouve-le-moi. » Et elle lui montre du doigt le fond de la plaine : « Voici mille païens là-bas qui, devant » eux, comme de vils troupeaux, poussent brutalement » des prisonniers français, des prisonniers chrétiens. » Délivre ces malheureux , et je consentirai peuty> être à croire que tu es Guillaume. » Il ne répond rien; mais il y court, brisé, mourant, à moitié mort. Et, pour l'amour de cette femme étrange, il les délivre. Puis, il revient s'incliner devant elle, et elle daigne enfin le reconnaître... à moitié: «Mais es-tu » bien Guillaume » , lui dit-elle en délaçant le heaume de cet homme sans souffle et sans voix, de ce héros silencieux et sublime qui se bat depuis cinquante ou soixante heures. Et soudain : « Non, non, ajoute-t-elle; )) tu n'as pas le droit de te reposer, quand la chrétienté )) est en péril. Ne t'arrête pas ici; remonte à cheval, » cours à Paris ; va réclamer le secours de l'Empe- )) reur contre ces païens auxquels Dieu a permis d'être s vainqueurs. Ya. » Elle le presse, elle l'arme de nou-
veau : et cependant on sent, on voit qu'elle pleure en ' part. livr. n
•*■ '^11 CHAP. XV
dedans. Mais la chrétienté est là, qui exige ce rare saci'ifice, et Guibonrc n'hésite point à le faire. Elle se sépare de son mari, tout aussi douloureusement que l'ongle de la chair; mais elle s'en sépare enfin, et c'est lorsqu'il va disparaître à ses yeux, c'est seulement en cet instant suprême qu'elle se sent un peu défaillir, que son pauvre cœur se fend et qu'elle redevient femme durant quelques moments, mais sans renoncer à la sublimité de son premier dessein. Et une telle faiblesse, qui est si naturelle, ajoute un charme de plus à cette étonnante, à cette unique figure. Ah ! ne cherchez pas à lui comparer Hélène ou Briséis; car votre Andromaque elle-même n'est rien auprès de cette rude chrétienne. Si la femme de Guillaume avait dit toutes ces nobles et grandes choses, si elle les avait exprimées en beaux vers grecs harmonieux et bien rhythmés, vous les aimeriez tout autant que nous, et la pauvre Guibourc n'a vraiment que le tort d'être une chrétienne parlant en français. Mais, en réalité, il faut bien peu aimer Jésus-Christ et bien peu la France, pour ne pas être ébloui de l'éclatante beauté d'un tel caractère, et pour ne pas placer Guibourc au-dessus de la femme d'Ulysse et de la veuve d'Hector.
Et que dire de Berte, de cette femnie de Girard de Roussillon? Ce puissant duc de Bourgogne est un jour tombé dans l'extrême misère, et il a dû, pour vivre, se faire charbonnier au fond d'un bois. Berte donc, la duchesse Berte est la pauvre femme d'un pauvre charbonnier, et sa beauté transluit, comme un charmant rayon, à travers les ombres de cette pauvreté. Mais ce qu'ily a de plus étonnant dans cette âme, c'est la volonté. Pour aider son mari, elle se fait couturière ; oui, humble et petite couturière de campagne. Ces doigts de duchesse,
' ''raVxv "■ ^^s doigts fins et blancs se meurtrissent, ils se noircissent à coudre de gros drap rustique. Et pendant que le fil court entre ses doigts, l'àme de Berte pense à autre chose : elle calme les redoutables emportements de son mari; elle l'apaise avec sa douce voix; elle prépare enfin (avec quelle habileté et quelle mansuétude !) le jour de sa réconciliation avec son ennemi mortel, avec l'Empereur. Eh bien ! qu'en dites-vous? Est-ce que véritablement notre Berte ne vaut pas votre Pénélope? Est-ce que Pénélope (je l'admire aussi profondément que vous) a passé par d'aussi rudes épreuves et les a si virilement, si héroïquement supportées? N'avez-vous pas reconnu dans Berte le type de la femme chrétienne ? Que de Bertes nous avons parmi nous, penchées sur nos labeurs, attentives à nos angoisses, et qui, souriantes et sans en rien laisser paraître, prennent pour elles notre fardeau le plus lourd en nous taisant utiliser pour le ciel les épreuves, les seules épreuves dont elles ne peuvent se charger. Mais pourquoi les Bertes sont-elles si inconnues, et les Pénélopes si populaires?
Nous nous demandons maintenant à quels sentiments ont pu obéir ceux qui refusent à nos épiques la conception des grands caractères. Notez que, pour plus de concision, nous n'avons vouln peindre ici que quati-e ou cinq figures de notre Épopée, Gharlemagne et Benier, Guibourc et Berte ; mais c'est toute une galerie de portraits qu'il faudrait imposer ici à l'attention de nos lecteurs. Le jour viendra où l'on ouvrira dans nos Louvres un musée national et chrétien à côté du musée païen; le jour viendra surtout où, dans nos collèges Iransformés, on ne rougira plus de confier à la mémoire de nos enfants les rudes vers du Roland^ après avoir mis sur leurs lèvres les vers harmonieux de VIliaiJe.El, sachezle bien, nous ne redoutons pas cette comparaison pour
notre Épopée. Nous ne craindrions pas, quant à nous, ""chI^T"*
(le placer, en face de la double image d'Oreste et de Py-
lade, les deux statues de ces deux amis incomparables, de cet Amis et de cet Amiles, dont les visages et les âmes offraient une si merveilleuse ressemblance, qui vécurent si intimement unis et dont les tombes même se rapprochèrent miraculeusement. Ce grand Godefroi de Bouillon, plus humble encore qu'il n'est grand, dépasse Énée de cent coudées. Berte aux grands pieds et Aye d'Avignon ont plus de charme qu'Hélène la belle, qu'Hélène la blonde. L'excellent Varocher qui, dans Macaire, se passionne pour la détresse de Blanchefleur et qui met un dévouement si intelligent et si fidèle au service de la reine de France, ce petit roturier est réellement plus beau que l'admirable et touchant Eumée. C'est à un personnage historique, c'est à Béguins qu'il faudrait comparer le roi Orri dans Auberi le Bourgoing. Olivier a plus de personnalité et de style que Patrocle, et Roland, qui sait si bien se repentir de ses colères, est au-dessus d'Achille, chez qui la bouderie remplace le repentir. Et je ne sais véritablement à quel personnage de l'épopée antique comparer ce Renaud de Montauban, ce rival altier de Gharlemagne, cet illustre conquérant de l'Orient qui, vers le déclin de sa vie, se déprend soudain de toutes les grandeurs humaines, qui se propose de mourir dans l'humilité la plus profonde et au service du seul Seigneur Jésus, et qui va se mettre, comme un pauvre ouvrier maçon, comme un portefaix, comme un manœuvre, aux ordres des architectes qui construisent alors la cathédrale de Cologne. Et il meurt là-bas, inconnu de tous, sous les coups des autres ouvriers; qui sont bientôt devenus jaloux de sa force, de son zèle et de ses vertus. Ce dernier Irait valait la peine d'être cité, et il nous révèle trèsnettement ce qui fait la véritable supériorité de l'art
""chIp^xv*"' roman sur l'art grec, de l'Épopée française sur l'Épopée antique. Tout réside ici dans la notion du sacrifice, clans cette notion à laquelle les anciens ont eu tant de peine à s'élever; mais qui, chez les chrétiens, est devenue banale. Ils ne comprennent pas la nécessité et la beauté de l'esprit de sacrifice, ceux qui préfèrent les âmes peintes par Homère aux héros d'Amis et Amiles, de Jourdain de Blaives, de Renaud et de Roland.
Les deux derniers reproches que des juges passionnés jettent tous les jours aux défenseurs de notre Épopée nationale, ces deux dernières critiques pourraient légitimement passer pour des calomnies. Il a fallu un singulier aveuglement, que dis-je? il a fallu plusieurs siècles d'aveuglement pour que l'on pût accuser nos vieux poètes chrétiens de n'avoir possédé ni une doctrine, ni un merveilleux suffisamment épiques. Ce sont là de ces vieux préjugés de la Renaissance que l'on pouvait croire effacés depuis longtemps par la puissante main d'un Chateaubriand et d'un Schlegel. Il est permis de les trouver quelque peu vieillis et démodés, mais surtout injustes et faux.
Pas de merveilleux ! Il en faut donc revenir à la vieille idée de Boileau, prétendant que, seul entre tous les êtres, Dieu n'est pas poétique. Les créatures le sont; mais le Créateur, non pas. Et il n'y a de beau, il n'y a d'épique, il n'y a de poétique enfin que les sourcils de Jupiter, la blancheur des nymphes et la colère d'Achille. Quant à l'Église, quant à la France, elles ne sont pas et ne sauraient jamais être des éléments poétiques. Résignez-vous donc, chrétiens de tous les temps, et vous. Français de tous les siècles, résignez-vous au culte de l'Olympe et de la Grèce à perpétuité. Si la guerre de Troie ne vous suffit pas, si Agamemnon ne répond pas à l'infini de votre idéal, c'est que vous avez l'esprit mal
fait. 0 vieilleries que je croyais mortes ! ô vieilleries qui '^p^xv;"' vivez encore !
Eh bien ! puisque ces doctrines iniques ont encore parmi nous des partisans convaincus et zélés, puisque la beauté de Jésus-Christ et la beauté de la France trouvent encore des sceptiques, je ne m'adresserai pas ici à des littérateurs et à des érudits, mais seulement à des artistes. C'est à eux, c'est à des peintres et à des sculpteurs que je vais soumettre ce cas litigieux, ce problème auguste. Est-il vrai que le surnaturel de nos Épopées soit aussi beau, aussi pittoresque, aussi sculptural que le merveilleux de l'Épopée antique ? Car là est toute la question, et nous abandonnons volontiers toutes nos prétentions au merveilleux pour justifier nos aspirations au surnaturel .
Prenons quelques exemples.
Voici que Rolandvient de mourir à Roncevaux, et voici que vingt mille Français y sont morts avec lui : les Sarrasins s'enfuient, et semblent épouvantés de leur victoire. Mais Gharlemagne arrive, terrible, et les poursuit. Une bataille décisive s'engage sur les bords de l'Èbre, et il s'agit de savoir si l'empire du monde appartiendra décidément à la Vérité ou au Mensonge. Ce champ de bataille prend soudain à nos yeux je ne 'sais quelle importance sacrée. Si le grand Empereur est vaincu, si ce mandataire, ce chargé d'affaires, ce champion de la race chrétienne est obligé de repasser les Pyrénées, c'en est fait, et les Musulmans l'an prochain seront à Paris et à Aix. Sur ces entrefaites, et alors que la mêlée est la plus ardente, alors que la lutte est la plus indécise, la nuit tombe. Charlemagne, chef de l'humanité croyante, se trouve alors placé dans la même situation que Josué, chef du peuple saint. Il lève ses yeux au ciel; il prie pour la chrétienté, pour la France et pour le monde, et Dieu
CHAP. XV
arrête soudain le soleil dans le ciel. 0 peintres, ô sculpteurs, répondez : n'y a-t-il pas là un sujet de tableau ou de statue, un sujet véritablement incomparable? Et ce surnaturel ne vaut-il pas le merveilleux de V Iliade ?
Mais ce n'est pas là, comme on le pourrait croire, un exemple isolé. Les Anges et les Saints peuplent toute notre Épopée, et je demande instamment que l'on me prouve, qu'on veuille bien me prouver comment les Saints et les Anges ne sont pas poétiques. C'est, parmi nos classiques, à qui admirera le plus vivement l'harmonieuse beauté de ces dieux et de ces déesses d'Homère qui descendent de leur Olympe radieux, pour prendre part, sur un petit coin de terre, à cette lutte entre les Grecs et les Troyens, dont la cause est assez vulgaire. Je ne suis pas sans les trouver beaux, moi aussi; mais je m'étonne de voir que ces immortels se divisent de la sorte en deux camps, et que le sens de la Justice, de l'éternelle Justice, ne les ait pas amenés à se prononcer tous ensemble pour une seule et même cause. Dans nos Chansons de geste, les choses se passent autrement, et nos poètes ont une idée plus haute du monde céleste. Ils ne font descendre les Saints que dans un seul camp ; mais l'intervention de ces bienheureux n'en est que plus poétique et plus belle. Dans Hervis de Metz et dans Aspremont, les chevaliers chrétiens aperçoivent tout à coup, au milieu d'eux, des guerriers blancs montés sur des chevaux blancs, des combattants lumineux sur des destriers lumineux : c'est saint Georges, c'est saint Maurice, c'est saint Domnin ; ce sont cinq cents autres soldats du Paradis qui sont descendus de leur ciel pour aider la race chrétienne à triompher de ses mortels ennemis. Ils sont étincelants et superbes, ils sont poétiques, ils sont beaux, et, pour dire toute notre pensée, les dieux d'Homère perdent de leur clarté et de leur grandeur, ils
s'éteignent et se rapetissent quand on les compare à ces ' ^f^- '-'^l! " légionnaires de l'Eglise triomphante, à ces chevaliers du ciel.
Il semble inutile de défendre la beauté des Anges après Fra Angelico et Raphaël. Mais, à tous ces peintres de nos jours qui cherchent si avidement quelque nouveau sujet de tableau, nous indiquerons volontiers le rôle des Anges dans nos Chansons de geste. Nos poètes nous les représentent magnifiquement épars sur tout un champ de bataille et chargés par Dieu de recueillir entre leurs invisibles mains les âmes de tous les soldats chrétiens qui tombent dans la grande lutte. Le soir d'une bataille! quel beau sujet de tableau. Les Anges, éblouissants de lumière, sont penchés sur les mourants et attendent le départ de ces âmes héroïques. D'autres traversent l'air, radieux, et emportent les âmes au ciel. Tout est beau dans ces scènes surnaturelles, tout y est pur, tout y a de belles lignes. C'est en vain que je cherche, dans ces incomparables spectacles, un seul élément de laideur, une seule ligne désagréable, une seule couleur fausse. Ces conceptions poétiques n'ont vraiment, comme nous le disions tout à l'heure, que le défaut d'être françaises et chrétiennes, et la haine seule, l'irréconciliable haine en pourrait méconnaître la véritable et féconde beauté.
Quant à ceux qui refusent à nos poëmes le mérite de la philosophie ou de la doctrine, j'aime à penser qu'ils ne prétendent point donner à ce jugement irréfléchi la portée d'un arrêt sans appel. La philosophie de nos trouvères, leur doctrine, c'est le Cr^f/o. Rien de plus, rien de moins. Un Dieu îin, tout-puissant et éternel, très-bon, très-juste et très-grand; un homme. Dieu qui lave dans son sang toutes les âmes des hommes dont il est à la fois le rédempteur et le modèle ; une humanité qui s'achemine librement vers l'éternelle joie ou la douleur éternelle;
CHAP. XV
Très profondément populaire au moyen âge, l'Épopée française est à peine
connue
aujourd'hui.
Des causes
de cette
impopularité.
une humanité au front levé en haut, à l'âme forte et vaste, qui prie, qui croit, qui est aimée de Dieu et conduite par lui. Je m'accommode volontiers de cette philosophie et de celte doctrine. Elles soutiennent le monde.
Mais, à coup sûr, c'est une philosophie et c'est une doctrine.
Et les voilà réfutés, ces six reproches que l'on adressait à notre Épopée et que l'on condensait en ces six apophthegmes : « Pas de style, ni d'unité ; pas de but, )) ni de caractères épiques ; pas de merveilleux, ni de » doctrine. y>
Cette Epopée néanmoins, cette austère et noble Épopée, que nous avons essayé de venger, elle a perdu depuis longtemps toute sa popularité. Elle était jadis connue et aimée de plu.sieurs milliers d'intelligences et de plusieurs milliers de cœurs, et il semble qu'elle soit aujourd'hui l'apanage de quelques centaines d'érudits. Cent Français la connaissent, dix l'aiment.
D'où vient?
Cette mauvaise fortune de nos vieux poëmes doit être imputée à deux causes. Nos poètes sont responsables de l'une d'elles; mais la France tout entière est responsable de l'autre.
La première de ces causes, c'est l'extraordinaire médiocrité où sont tombés, dès le xiii' siècle, les auteurs dégénérés de nos Chansons de geste. Cette belle épithète homérique, dont nous n'avons point parlé sans éloges, contenait en germe cette médiocrité fatale : on la vit un jour se coaguler, se figer, se pétrifier, et elle passa décidément à l'état de cristallisation ou de formule. Que dis-je?les misérables versificateurs de cette époque de
décadence en vinrent à jouer avec leurs épilhètes, comme ' "f^^l. " les typographes avec les lettres de leurs casiers. Le cou- ~ plet monorimo, qui avait eu sa raison d'être et sa nécessité, était rapidement devenu un danger sous la plume de ces écrivains sans imagination, sans talent et sans vergogne. Il devint aisé, même à des écoliers, d'écrire trois cents vers en i ou trois cents en é, parce qu'ils avaient sous la main un certain nombre de rimes toutes faites, lesquelles étaient, hélas ! aussi commodes qu'insignifiantes. C'est le règne, le règne absolu de la cheville, et la beauté du fond n'est plus là pour racheter l'infériorité de la forme. Les vieux héros ont perdu leur antique virilité, et leur courage est devenu une formule. On fait mouvoir ces fantoches avec de grossières ficelles, trop aisément visibles; ils n'ont plus de vrai sang dans les veines, et ne vivent qu'en apparence. Les cycles primitifs ont été bouleversés, et l'on a enrégimenté dans les célèbres « trois gestes » tous les héros jadis indépendants. Une je ne sais quelle mollesse fade a remplacé la rudesse farouche de la première épopée féodale ; les romans de la Table rondç ont exercé sur nos romans nationaux une influence pernicieuse et qui sera mortelle; la chevalerie de théâtre, qui prend ses exemiples dans les fictions d'origine celtique, monte avec les Yalois sur le trône de France : elle est née de la poésie et sera fatale à la poésie. Rien n'est plus ennuyeux, plus monotone, plus invraisemblable que nos derniers romans en vers, si ce n'est toutefois ces romans en prose dont la longueur désespérante achève d'exaspérer tous les lecteurs. C'est un écœurement universel, avec le désir inconscient de quelque chose de nouveau et avec des aspirations vagues vers une poésie nouvelle.
C'est à ces désirs, c'est à ces vœux de nos lettrés que la Renaissance a donné satisfaction; mais, hélas ! à quel
1 PART. LIVI\. II.
CHAP. XV
nfluence
de la
Renaissance.
Son
caractère
antilraditionncL
prix : au prix de toutes nos tradilions nationales, de tous nos souvenirs catholiques, de toutes nos gloires françaises, de tous nos héros, de toute notre légende, de toute notre histoire. La Renaissance s'est prise d'une telle horreur pour nos vieux poëmes, qu'elle a biffé, d'un trait de plume, cinq cents ans de poésie nationale.
La France a ce triste privilège que, deux fois, dans son histoire, à deux ou trois cents ans d'intervalle, on a fait un coup d'État contre toutes ses traditions, que l'on s'est proposé d'effacer et d'anéantir. Au xvi*' siècle, les renaissants se sont écriés : «La France littéraire n'a point » existé avant l'an 1501 ; mais nous allons la faire. » Et en 1792, les révolutionnaires ont ajouté : « Il n'y avait )) pas avant nous de France politique; mais nous allons » en fabriquer, en improviser une. » Donc, nous avons été, et à deux reprises, une nation antitraditionnelle, une nation qui a rejeté ses traditions, une nation qui s'est prise contre elles d'une implacable haine. C'est ce que l'An- , gleterre, c'est ce que l'Allemagne n'ont pas fait. Et c'est là le secret de leur force.
Ces traditions littéraires ou politiques, il les fallait corriger, purifier, agrandir, élever; mais il ne fallait pas les détruire.
Si l'on s'était borné à revêtir d'une poésie, d'une langue et d'une versification plus parfaites la beauté de nos annales et celle de nos légendes ; si l'on s'était imposé le devoir d'aimer esthétiquement le passé de cette chère France qui, entre tous les peuples, a certainement le passé le plus pur et le plus glorieux; si l'on avait attaché un grand prix à demeurer toujours ce quelque chose de grand et d'invincible, « une nation qui se souvient de ses ancêtres », nous serions arrivés à posséder au xvif siècle une littérature qui, sans être moins parfaite, aurait été plus profondément nationale.
CHAP. XV
ce roprésente avant tout la liocsic traditionnelle de la France.
Il en a été de même dans l'ordre politique, à la fin du xviir siècle. Alors aussi, il fallait perfectionner nos institutions, et non point les anéantir. Mais nous sommes par excellence a le peuple aux solutions de continuité », et nous l'avons bien fait voir.
Cependant les nations les plus durables et les plus Notre Épopé fortes ont toujours été et seront toujours les nations traditionnelles. On marche plus volontiers à la bataille quand on se rappelle les c: dits et les faits de ses ancesseurs » , quand on se souvient de leur histoire, de leurs traditions et de leurs héros, quand on rencontre à chaque pas la trace de leurs grandes actions et de leurs éclatantes victoires. Ces souvenirs donnent à une naliun plus de dignité, plus de tenue et de véritable solidité. Un Anglais, en 1878, ne parle pas sans émotion de son Richard Cœur-de-Lion, de son Edouard III et de son Henri Y, et c'est bien là, comme l'a dit M. Taine, ce peuple de bon sens « qui, en améliorant tout, n'a rien renversé; qui a conservé ses arbres comme sa constitution, et qui, seul aujourd'hui, jouit non-seulement du présent, mais du passé. y> Un Allemand, de "feon côté, répète encore, avec des larmes, certains de ses lieder qui remontent à plusieurs siècles. Ni l'un ni l'autre ne récusent leur histoire d'avant le xvi" ou d'avant le xix' siècle. Ils la connaissent, ils en sont fiers,' ils en vivent. Ne ferons-nous pas de même, nous aussi, nous dont l'histoire jette de si beaux rayons; nous qui pouvons aller au-devant de nos ennemis avec les noms et les souvenirs d'un Clovis, d'un Charles Martel, d'un Charlemagne, d'un saint Louis et d'une Jeanne d'Arc; nous qui avons derrière nous douze cents ans de gloire ? Ne ferons-nous pas de même, et ne chercherons-nous pas à renouer le fil brisé de toutes nos traditions?
C'est pour renouer ce fil brisé que j'ai passé tant d'an-
CHAP. XV
(I II faut renouer
le fil brisé
de nos traditions
littéraires,
et leur rendre
enfin l'honneur
auquel
elles ont droit » :
tel a été le but,
telle est
la conclusion
de tout ce livre.
nées de ma vie à écrire ces Épopées françaises, où mes lecteurs ont senti tant de fois frémir l'amour de la France. C'est pour renouer ce fil brisé que je cherche à remettre en gloire nos vieilles Épopées nationales si longtemps et si injustement dédaignées; c'eslpour renouer ce fil brisé qu'après avoir traduit la Chanson de Roland, j'ai voulu traduire aussi les plus beaux passages de nos chansons de geste et en composer une Anthologie épique où « France la douce » et l'Église tiennent tant de place.
Faire de l'esthétique au sujet de notre Épopée, c'est fort bien ; mais je ne saurais m'en tenir là, et prétends aimer mes vieux poëmes en Français, en chrétien. Je ne m'estimerai satisfait que le jour où les plus belles de ces chères chansons auront pénétré, par extraits, jusque dans les alphabets et les premiers livres de lecture; où elles seront placées, comme un classique de plus, entre les mains des élèves de seconde et de rhétorique; où l'explication de quelques vers d'Ogier ou de Roland sera exigée de nos aspirants bacheliers ; où, sous la forme d'une nouvelle Bibliothèque bleue, ces nobles histoires circuleront de nouveau parmi les ouvriers et les paysans ; où la poésie et le drame s'en inspireront ; où l'on représentera un Amis et Amiles au Théâtre-Français et un Garin à l'Odéon ou au Chàtelet; où les peintres enfin, les sculpteurs et les musiciens demanderont à nos romans des sujets d'opéras, de statues et de tableaux. Et voilà à quoi je travaille : trop heureux si je puis jamais me rendre, avec quelque semblant de justice, ce témoignage que j'ai peut-être contribué à cet heureux mouvement vers une tradition trop longtemps délaissée.
Au moment où j'écris ces lignes, on m'annonce que la grande statue deCharlemagne, sculptée par Rochet, va être placée sur l'une de nos grandes avenues de Paris. Vous le connaissez, ce Gharlemagne : c'est celui de la
RÉSUMÉ l»r l'Ill.MŒU VOl.l'MI-:.
niu
légende, c'est celui de nos Épopées. Il est à cheval, couronne en tête, superbe, vainqueur; et ce sont les deux héros de la plus antique de nos chansons, c'est Roland et c'est Olivier qui se tiennent à ses côtés cl semblent présentera la France nouvelle ce roi de la vieille France. Je ne sais si je me trompe : mais il me semble que l'honneur tardivement rendu à cette belle œuvre doit être considéré comme un heureux symptôme. J'imagine qu'on ne pourra passer devant elle sans avoir le désir de lire ou de relire la Chanson de Roland . Et, comme je l'ai dit ailleurs, on ne peut lire le Roland sans aimer plus vivement les traditions de la France et la France ellemême.
I PART. LIVti.II.
CUAP. XVI.