PAKT. LIVR.II. CHAP. XV
dipieta nemica, di dolor madré antica, on sent là je ne sais quoi de nouveau et qui fait enfin son apparition clans le monde : le Style.
Mais, à dire le vrai, que nos Épopées sont loin de ce magnifique Morte villana !
Etiidu
critique
sur les qualités
et les défauts
littéraires
<le nos épiques.
La première qualité de nos épiques, c'est la spontanéité. Les auteurs de nos Chansons de geste, sauf peutêtre une ou deux exceptions notables, ne se laissent jamais aller à ces « longueries d'apprêts » dont parle Montaigne. Ils ne songent même pas à dresser le plan, ni à ourdir le canevas de leurs poëmes; ils n'en calculent point les proportions par avance ; ils n'y veulent même pas songer, ef, dans leur œuvre bonne ou mauvaise, vous ne rencontrerez jamais rien de prémédité. Nul travail, pas de ratures. Ils disent leurs vers plutôt qu'ils ne les écrivent. Ils les dictent rapidement, comme ils leur viennent à l'esprit, comme ils leur viennent aux lèvres. Poésie d'enfant; poésie d'improvisateur; poésie de chanteur populaire qui parle tout naturellement la langue de ses auditeurs et qui est assuré d'être toujours goûté par un public dont il est l'écho.
Un second caractère découle du premier. Cette spon-
u analyse \ ,.,, ■• ,, ' ^' i '
pas de sentiment taueitc dauoereuse autant que charmante, cette rapidité d'exécution, cette absence de tout travail artistique et de tout apprêt littéraire, nous expliquent aisément pourquoi nos poètes ne prennent pas le temps d'analyser les caractères de leurs héros, pourquoi ils sont si peu observateurs, pourquoi les ressorts secrets de l'âme humaine leur sont si peu connus. Mais surtout je ne m'étonne plus qu'ils n'aient aucune connaissance, aucun senti-
La
spontanéité
est le
premier caractère
de cette poésie d'enfants.
Pas
d'analyse ;
de sentime
des nuances.
ment, aucun amour de la nuance. La nuance n'existe "'^hap'^'xv."'
point pour eux, et nous aurons lieu tout à l'heure de '
le constater en détail. Il n'y a pour eux que deux
groupes d'àmes ici-bas : les âmes des traîtres et celles
des loyaux chevaliers. Entre ces deux groupes, nul
intermédiaire; et ils enrégimentent violemment tous les
hommes dans l'une ou l'autre de ces deux catégories.
Pour tout dire, ils n'ont même pas eu l'idée (si juste
cependant et si humaine dans le meilleur sens de ce
mot), l'idée de cet itinéraire des âmes à travers le mal
pour arriver graduellement au bien. Cette idée est trop
philosophique, trop littéraire, trop subtile pour eux.
Ce qu'il faut à ces époques simples, c'est une horreur
absolue pour le Mal, c'est un amour absolu pour le
Bien, et les nuances dont nous parlions auraient sans
doute été de nature à atténuer cette affection ou celte
haine. Socialement parlant, elles auraient été funestes
et, en un mot, mauvaises. Mais vous comprenez bien
qu'avec de tels principes, le style individuel devient
d'une pratique de plus en plus malaisée. Ce qui
différencie un poëte d'un autre poëte, ce n'est pas
seulement la justesse et le choix des épithètes; mais
c'est encore le regard plus ou moins profond qu'il
jette sur l'âme humaine ; c'est l'analyse des passions ;
c'est la peinture des caractères et l'intelligence de
la lutte morale. Rien de tout cela dans nos Chansons
de geste.
Voulons-nous maintenant connaître l'époque littéraire qui ressemble le moins à cette époque de nos premières épopées et qui en est la véritable antithèse? Nous n'avons qu'à considérer le siècle même où nous vivons. C'est, par excellence, le siècle de l'analyse, du détail, de la nuance. L'antipode de nos Chansons de geste, ce sont nos romans contemporains. Si nos vieilles chansons
r.HAP. XV.
iJe rL-tiithète
liomcrique;
(le son charme
et de
SCS danîTors.
pèchent par absence de psychologie, nos œuvres modernes pèchent par excès de psychologie. S'il manque à nos poëmes nationaux le cachet d'une individualité artistique, nos romans ne sont au contraire que trop personnels. Les auteurs d'Ogierel de Garin ne connaissent que deux camps d'esprits et deux espèces d'âmes ; mais les auteurs d'Eugénie Grandet et de Nicolas Nickleby étudient les âmes au microscope et en découvrent mille en une seule. On n'a pas encore tenté cette comparaison : elle est intéressante et pourrait être féconde. Nous y reviendrons.
Nous disions tout à l'heure que l'épithète est le premier caractère du vrai style, du style personnel. Ce n'est pas cependant que nos poètes ignorent la force de l'épithète : ils en usent et en abusent. Mais leur épithète ressemble à celle du vieil Homère : c'est la constatation rapide, précise et naïve d'un phénomène ou d'un fait qui frappe un jour leurs yeux, qu'ils photographient au passage et que, jamais plus, ils ne modifieront à l'avenir. Nos trouvères, un jour, virent passer devant leurs yeux la figure de Gharlemagne, déjà vieux, déjà centenaire, avec sa grande barbe blanche et ses rides augustes. A cette vue, ils trouvent soudain cette épithète : « L'Empereur à la barbe fleurie », qui est véritablement excellente tant qu'il s'agit des dernières années de l'Empereur ; mais qui, sous la plume de nos poètes^ va bientôt devenir étrange et fausse. Ils n'hésiteront pas, en effet, à l'appliquer au tils de Pépin dès son avènement au trône de son père, dès la première fleur de son adolescence et de sa gloire. Il n'a que vingt ans, et ils lui imposent une barbe blanche. C'est ainsi (comme on l'a observé avant nous) qu'Homère aurait appelé son Achille « le héros aux pieds légers », alors môme que le fils de Thétis eût perdu le mouvement, alors môme que la paralysie
OU la vieillesse l'eussent à jamais cloué sur son lit. Homère s'entête à le voir toujours courir.
Une jeune fille, à quinze ans, est saluée par nos trouvères de cette épithète gracieuse : « au clair visage ». C'est charmant, et c'est mérité. Mais désormais cette aimable appellation sera inhérente à sa personne. C'est en vain qu'elle vieillira, nos poètes s'obstineront à lui conserver la clarté de son teint. Et de la grand'mère et de l'aïeule ils diront un jour ce qu'ils ont dit de la jeune fille : al vis cler. Voilà une épithète homérique qui ne déplaira point à toutes les lectrices de nos Épopées.
Mais l'épithète homérique va encore plus loin : car ce n'est pas, après tout, chose bien difficile que de vieillir un homme et de rajeunir une femme. Cette pérennité fixe d'un même adjectif appliqué à un même être, elle est bien plus surprenante encore dans l'ordre moral. Il a plu à l'un de nos poètes d'attribuer à quelqu'un de ses héros, à Amile, par exemple, cette épithète « le fier ». Eh bien! il mettra cette épithète avantageuse sur les lèvres mêmes des ennemis les plus acharnés d' Amile. Le traître Fromont, parlant d' Amile en termes haineux, l'appellera toujours « Amile le fier ». C'est comme s'il disait : « Je veux tuer l'excellent, l'admirable, l'incomparable Amile. » Bref, l'épithète est tellement scellée au substantif, qu'elle fait corps avec lui. Joseph de Maistre a dit sur Charlemagne cette belle parole, « que la grandeur a pénétré son nom ». On en peut dire autant de toutes les épithètes homériques : elles ont pénétré leurs substantifs au point de ne faire avec eux qu'un seul et même mot. Essayez de briser une soudure si bien faite : vous n'y pourrez réussir, et briserez plutôt les éléments de cette singulière et factice unité.
Malgré tous les défauts que l'on peut reprocher à l'c-
CHAP. XV
CHAP. XV
pithète homérique et bien qu'elle soit absolument contraire à nos habitudes de littérateurs civilisés, elle n'est point sans charme, et nous nous y plaisons, comme on se plaît au langage d'un bel enfant intelligent et fort. Tant que durèrent les véritables temps épiques, tout alla bien, et celte ôpithète garda je ne sais quel air de jeunesse virile. Mais quand la décadence arriva, tout fut perdu. Ces odieux versificateurs de vingtième ordre, qui régnèrent trop longtemps sur la poésie française, trouvèrent un précieux et inestimable avantage dans l'emploi de rôpilhète homérique : c'est qu'elle remplissait la moitié d'un vers. Pour ces pauvres imaginations, quelle heureuse rencontre ! Ils multiplièrent l'épithète de façon à en composer la deuxième partie de leurs alexandrins, et n'eurent plus à se mettre en frais d'invention que pour leur premier hémistiche. Alors commença le règne de la cheville. Si l'on voulait se donner la peine d'imprimer en italiques toutes les chevilles de nos plus récentes chansons, ces poëmes insipides ne seraient guère imprimés qu'en ce caractère. Les imitateurs d'Homère ont du donner à leurs contemporains le spectacle de la môme médiocrité. Il est triste.
Naivelé
et
précision
de la langue ;
brièveté
Je la phrase ;
simplicité
delà syntaxe.
Revenons aux beaux temps de notre Épopée. Cette rude poésie est naturelle et simple. La phrase y est toujours substantielle et courte, et chaque vers y forme, à lui seul, une phrase vraiment indépendante. Pas de ces enchevêtrements savants et délicats ; pas de ces incidentes qui se déroulent savamment sans jamais se confondre ; pas de ces qui et de ces que habilement enlacés les uns aux autres. Un substantif, un verbe, un régime : c'est tout. On a déjà remarqué que les modes subordonnés (comme le subjonctif et le conditionnel) y sont assez.
rares, que les temps simples y sont presque les seuls "'*'^'p'''xv"" employés, et que l'imparfait môme s'y rencontre à peine. ' ~"
C'est une série de constatations et d'affirmations dont la brièveté égale laprécision. Au premier abord, on pourrait craindre que tant de phrases courtes ne devinssent à la fin fatigantes et que tant de laconisme n'engendrât quelque monotonie. Il n'en est rien, et l'on n'est aucunement fatigué de la lecture (ïOgier et de Roland. C'est que nos trouvères, très-naturellement et presque sans le vouloir, varient les intonations de ces phrases. Tantôt ce sont des exclamations, des cris d'indignation candide ou de commisération profonde : le poëte s'arrête tout à coup et entre lui-même en fureur contre son traître auquel il croit. Il demande naïvement que la colère de Dieu éclate sur ce misérable; il l'interpelle, il lui parle, il lui montre le poing; il lui jette à la face les plus violentes injures ; puis, reprend placidement son récit que ces exclamations consciencieuses n'ont pas trop longtemps suspendu. Et c'est ainsi que procèdent toujours les poètes populaires. Quand le poëte Jasmin lisait ^n Marthe la folle aux foules du Midi, il s'interrompait soudain au milieu de l'attendrissant récit des malheurs de son héroïne et, fondant en larmes, il s'écriait : « Ah ! pauvre fille ! pauvre » Marthe ! que va-t-elle devenir ? » Nos épiques ont de ces larmes sincères et de ces cris naïfs. Mais, d'autres fois, ils procèdent par l'interrogation ou par le dialogue. Nos poésies populaires de la France et celles de tous les pays, nos complaintes et nos rondes, sont presque toujours dramatisées : chacun des personnages y prend successivement la parole sans dire son nom, et sans se donner seulement le souci de s'annoncer. Le rôle du dialogue est peut-être moindre en nos Épopées ; mais il est encore considérable et empêche ces petites phrases simplettes de tourner à la monotonie. Ajoutez à cela
iPART. Livn. n.
CHAP. XV
Pas de musique,
pas d'harmonie
dans les vers
de notre Epopée ;
mais de vives
et saisissantes
images.
que le poëte prend la liberté et le temps de citer çà et là quelque proverbe à l'usage du peuple ou des vilains. Les auditeurs aristocratiques ne pouvaient pas sans doute retenir une petite moue railleuse quand le jongleur faisait précéder son proverbe de cette formule préparatoire : Com H vilains dit en son reprovier ; mais, réflexion faite, ils prêtaient l'oreille et souriaient. Les proverbes n'ont jamais déplu à personne.
Malgré tout, le ton général de notre Épopée est grave : c'est solennel et un peu lourd. On sait que ces vers étaient chantés et accompagnés de la vielle; mais de quelle nature pouvait bien être l'accompagnement de ce gros violon, de cet alto grossier : c'est ce que j'ignore. J'imagine que ce devaient être des accords plaqués et singulièrement monotones, et qu'enfin la ritournelle seule réveillait un peu les auditeurs. A examiner cette poésie en elle-même, la musique en est absolument primitive, et jamais peut-être un de nos épiques ne s'est dit : (( Je vais essayer de faire un vers harmonieux. » Mais, en revanche, la peinture tient une large place en ces vers qui, comme les écus des chevaliers, comme ces boucliers grossièrement coloriés, sont principalement destinés à frapper les yeux des auditeurs de nos chansons. Les images n'y sont jamais compliquées, mais elles sont toujours saisissantes, et les traits en sont dessinés avec une netteté vigoureuse. Ces images sont empruntées parfois à la nature, mais le plus souvent à la vie militaire. (( L'énumération, direz-vous, n'en serait pas très-longue. » J'y consens; mais la puissance en était incontestable. Les peuples jeunes ne se montrent pas, là-dessus, aussi difficiles que les peuples trop civilisés, lesquels sont blasés : vingt comparaisons suffisent à l'éducation des enfants et à celle des nations primitives. L'important, pour les uns et pour les autres, c'est que ces figures
CHAP. XV
soient compréhensibles. Il faut voir comment les auteurs de nos Épopées s'évertuent à accentuer leurs négalions. Ils ne se contentent pas de dire, par exemple : ce Ce chevalier ne vaut rien. » Mais, en renchérissant encore sur les habitudes des autres poètes de leur temps, ils s'écrient avec une trivialité toute populaire : « Il ne vaut pas un gant; il ne vaut pas une pomme, pas un tambour, pas un denier » ; etc., etc., etc. Voilà qui nous fait rire aujourd'hui; mais ces images simples gravaient fortement la vérité dans le cerveau de nos pères.
Avec cela ne leur demandez pas de préparer leurs Nuue recherche
\ ^ . ^ de l'effet,
effets. Il faut une époque très-qumtessenciée pour que "«je p^^p*^^{'°" les poètes pensent au « mot de- la fm y>. Nos trouvères, eux, n'y pensent jamais. Il est vrai que, dans ces quelques poëmes où les couplets monorimes se terminent par un petit vers de six syllabes, ce petit vers prend souvent la physionomie d'un mot de la fm. Mais la faute en est au rhythme et à ce petit vers étrange qui condense une pensée vive en trois ou quatre mots. Nous possédons parfois deux versions d'un même poëme : l'une qui est dépourvue de cet hexasyllabe, l'autre qui en est ornée. Celle-ci est la seule qui nous offre véritablement ce trait final dont nous parlons. Donnez au vers quatre syllabes de plus, et vous aurez un effet de moins.
Notre siècle, encore ici, est- l'antithèse des xr etxif siècles. Lisez Y Année terrible ou les Châtiments de Victor Huso ; lisez-les attentivement, et vous constaterez aisément que, dans chaque pièce, les quatre-vingt-dixneuf premiers vers servent à préparer le centième. Mais on peut citer quelque chose de plus concluant : Victor Hugo lui-môme, dans sa Légende des siècles, a jadis voulu traduire quelques-uns de nos poëmes, et nous publierons, dans notre quatrième volume, son Aimérillot en reç^ard de notre Aimeri de Narbonne. Dans
CH.\P. XV
Aimer illot tout est préparé en vue du trait final; dans Aimeri de Narbonne le poëte ignore ce que c'est qu'un trait. Différence capitale, et qui aide à saisir le caractère des deux poésies.
de l'art :
absence de proportions,
monotonie du plan, retour
des mêmes péripéties, etc.
La . Si du stvle proprement dit, je passe à cette charpente
composition o ± i ' o i. r
de ïof "oëmes ^^ ^^^^ poëmcs quc j'ai du étudier ailleurs au point de ^""renSr^"' ^ue strictement scientifique, je me vois sur-le-champ contraint à constater la même candeur. Voilà une charpente qui n'est certes pas cachée sous des oripeaux, et que l'on voit distinctement. Trop distinctement même. C'est l'enfance de l'art, et ce qui manque le plus à nos poètes, c'est le talent de composition. Ils ne se doutent pas qu'une œuvre poétique est placée dans les mêmes conditions que toute œuvre d'art, et qu'elle doit nécessairement avoir des proportions, un début, des péripéties; un dénoùment. A l'aventure, ils vont à l'aventure. Exceptons le génie inconnu qui a écrit la Chanson de Roland^ exceptons encore deux ou trois de nos épiques. Les autres ne composent pas : ils trouvent.
Au début de leurs poèmes, tout va bien. Ils sont neufs et frais, et se mettent volontiers en dépense de style et d'invention. Que ce commencement de route est charmant : c'est le printemps en sa fleur. Mais hélas ! ce ne sera point de longue durée. Au bout de quelques pages nos épiques seront essoufflés, et feront entrer dans les neuf mille derniers vers de leurs interminables poèmes moins d'action, moins d'événements et moins de péripéties que dans les cinq cents premiers. Lisez le Charroi de Nîmes, Aliscans ou Aspremont ; lisez surtout Amis et Amiles et Jourdain de Blaives, et vous vous convaincrez de l'intérêt vif et profond qu'offrent les débuts de nos Epopées nationales ; mais vous ne tarderez guère à voir
cet intérêt languir, cette action s'alentir, ce feu s'é- ' '"chIp^xv." "'
teindre. Qu'y a-t-il clans Jourdain de Blaivcs après les sept cent quatorze premiers vers? Des invraisemblances péniblement et longuement délayées. Amis et Amiles se soutient mieux; mais rien ne vaut encore ces deux cents premiers vers qui sont peut-être, après le Roland, le chef-d'œuvre de toute notre épopée. Et que dire des neuf mille derniers vers d'Aspreinont, où un si lourd ennui pèse sur l'attention du lecteur?
Si les péripéties de nos poëmes sont généralement inférieures à leurs débuts, c'est principalement à cause de leur désespérante monotonie. Nous avons déjà montré comment les éléments de notre Épopée se réduisent, s'il est permis de s'exprimer ainsi, à un fort petit nombre de corps simples. Une cour plénière, un traître, une embuscade, la rébellion d'un vassal qui est à la fin domptée, une guerre contre les païens qui s'achève par le triomphe du Christ, l'amour d'un chevalier chrétien pour une princesse païenne, une conversion, un mariage; c'est à peu près tout, et véritablement ce n'est pas assez. Notez, d'ailleurs, qu'à chacune de ces péripéties nos poètes ne savent pas donner leurs véritables et légitimes proportions. Un épisode insignifiant est raconté en trois ou quatre cents vers : il interrompt le drame et fatigue le lecteur qui a hâte d'en revenir à la filière de l'action principale. Qu'importe ? le poëte, lui, ne s'aperçoit de rien, et continue candidement à s'écarter de son sujet. Cette action d'Ogier le Danois, qui est si saisissante et si vive, elle est soudain interrompue par le récit d'un épisode long et vide, qui se passe à Dijon et dont Bertrand est le héros. Ni proportions, ni symétrie. C'est un défaut qui est déjà choquant dans l'architecture de ce temps ; mais combien plus dans sa poésie ! Deux tours inégales, passe encore; mais un épisode, mais une inu-
CHAP. XV
tilité de cinq cents vers dans un poëme de dix mille, c'est difficilement supportable.
D'autres fois, au contraire, nos poêles s'emportent, et leur imagination prend le galop. Dix années de la vie d'un héros sont prestement racontées en vingt vers, et nous voilà haletants. Les transitions, d'ailleurs, sont aussi peu connues de nos épiques que l'art même de la nuance. Les couplets de leurs poëmes peuvent passer pour une série de constatations, mais qui ne sont point toujours liées l'une à l'autre. Par bonheur, le premier vers de chacun de ces couplets constitue à lui seul un exposé tellement clair, qu'il nous suffirait souvent, pour comprendre un poëme, de lire ces premiers vers. Bref, chaque tirade, comme nous l'avons vu plus haut, avait l'air de recommencer tout le récit, et c'étaient ces débuts de couplels que les auditeurs du moyen âge écoutaient le plus attentivement, à cause de la ritournelle dont ils étaient précédés. Mais ce ne sont point là des transitions littéraires,) et elles coûtaient vraiment trop peu de peine à l'esprit de leurs auteurs.
Suspendre l'attention du lecteur, c'est ce dont nos trouvères n'ont jamais eu l'idée. Ils ne savent pas «faire de surprises » à leur public, et ne le mettent pas en demeure de deviner la suite de leur récit ; mais, avec une naïveté qui va décidément un peu loin, ils lui résument toute leur chanson à l'avance. Dès les premiers vers de leur poëme, ils lui imposent ces étranges résumés qui ne laissent aucune place à l'imprévu. C'est le cas du Charroi de Ximes, d'Ogier le Danois et de vingt autres romans. Voilà un singulier procédé, et l'on ne s'est jamais passé à ce point de tout artifice littéraire. Quand les enfants racontent des histoires, ils sont quelquefois plus habiles.
Pas d'artifices littéraires, disons-nous. Il faut cepen-
dant confesser que nos trouvères n'ont j)as été sans recueillir quelques bribes de rhétorique dans l'héritage des anciens poètes classiques et des rhéteurs latins. C'est ainsi (chose étrange) qu'ils se servent volontiers du Songe, et qu'ils utihsent cette vieille machine dont nos tragiques ont tant abusé aux xvii'^ et xviif siècles. Dans Roland comme dans Amis, le songe épique est d'une véritable importance, et il semble qu'il n'y a pas alors de bonne chanson sans ces récits d'imaginations nocturnes ou de rêves plus ou moins informes auxquels nos trouvères ont l'art de donner un caractère prophétique. Le Songe, d'ailleurs, est à peu près la seule habileté qu'ils se permettent. Ce n'est pas à l'antique rhétorique qu'ils ont emprunté l'emploi si fréquent de l'Oraison funèbre; mais c'est là une coutume profondément nationale et qu'ils se sont contentés de colorer et d'embellir : lorsque Roland entreprend l'éloge funèbre de ses pairs, le poëte n'oublie pas de nous avertir qu'il les regrette à la loi de la terre. Quant aux innombrables prières qui émaillent le texte de nos chansons, elles sont d'origine chrétienne, comme les son!:çes sont d'orisine latine et les oraisons funèbres d'origine nationale. Mais ce sont là les seules machines épiques, les seuls artifices dont on puisse constater l'emploi dans nos Chansons degeste. Habiletés de peuple primitif, artifices d'enfants, et qui chez nous passeraient pour des naïvetés.
En résumé, pas de nuances, pas de transitions, pas de proportions, pas de dénoûment préparé. C'est bien là, en vérité, le caractère de toutes les improvisations. Est-ce que les improvisateurs peuvent se donner le temps de préparer ou seulement de prévoir le dénoûment de leur récit? Est-ce qu'ils ont le loisir d'en graduer l'intérêt et d'en proportionner exactement les différentes parties? Ils s'échauffent, ils chantent, ils passent brusquement