CHARLEMAGNE PERSONNAGE EPIQUE
conquêtes, sont racontées avec frémissement ; elles sont commentées, elles sont agrandies. L'absence de tonte notion géographique permet à l'enthousiasme populaire de porter, jusqu'aux limites du monde, les limites des victoires du grand empereur. Son amour pour l'Église lui vaut, presque aussitôt après sa mort, les honneurs d'une canonisation populaire. Les clercs célèbrent son étonnante bravoure ; mais les rudes soldats de ces siècles militaires en sont bien plus vivement épris. Préoccupée des invasions des Sarrasins, l'opinion publique suppose bientôt que Charles a été, pendant toute sa vie, aux prises avec les infidèles. La taille et les proportions du géant vont toujours en croissant. On concentre, on résume en lui l'esprit de haine contre les musulmans et de résistance opiniâtre à leurs dangereux envahissements. On oublie les guerres contre les Lombards, contre les Avares, contre les AYiltzes, contre les Saxons; ou plutôt on transforme en Sarrasins les Lombards, les Avares, les Wiltzes, les Saxons et tous les ennemis du fils de Pépin. Bref, on en vient aisément à croire que Charles n'a fait qu'une seule guerre durant tout son règne, et que cette seule guerre a été dirigée contre les musulmans. Mais quelle guerre héroïque! quels triomphes ! quels désastres môme ! Les Méridionaux ont gardé le souvenir d'une défaite de l'arrière-garde de Charles dans les gorges des Pyrénées ; cette défaite n'est pas l'œuvre des Sarrasins, mais des Gascons ; qu'importe? il suffit qu'elle ait eu lieu au retour d'une expédition en Espagne, et bientôt elle est transformée en je ne sais (juel sublime Waterloo, dont toute la France, pendant plusieurs siècles, s'enorgueiUit avec raison plus que de cent victoires. En résumé, un double travail s'exécute sur l'histoire de Charlemagne. Les clercs jettent sur ce tissu sévère les perles des légendes pieuses, les soldats y jettent
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l'éclat terrible des légendes militaires. Quelques années "'■"*''• '''^" ' après la mort de Charlemagne, ce premier travail était à peu près terminé, et cette rapidité avec laquelle un grand homme devient un héros épique ne surprendra personne. Nos pères ont assisté au même phénomène. Plusieurs années après sa chute, Napoléon I" était devenu un personnage épique. La critique moderne lui a retiré ces proportions légendaires ; mais nous savons qu'il les a conservées durant plusieurs années, et notre enfance a été le témoin de ce triomphe de la légende et de l'épopée napoléoniennes.
Nous aurons lieu de voir, dans les plus anciennes, dans les meilleures chansons de geste, se refléter cette |)remière splendeur de la légende Caroline. Nous verrons jusqu'à quel point on avait donné les proportions épiques au père de Louis le Pieux. Nous entendrons la voix de ces poètes primitifs devenir ardente, émue, frémissante, toutes les fois qu'elle prononce le nom de Gharlemagne. Nous les entendrons répéter qu'il n'y aura jamais d'homme pareil jusqu'au dernier jugement '. Donnant à son corps la taille d'un géant, ils placeront aux côtés du grand roi un Ange qui est son ami familier et son conseil ordinaire''. Le soleil s'arrêtera à la voix de Charles comme il s'arrêta à la voix de Josué ^ Au premier outrage, il se lèvera, plein d'une superbe colère, et s'écriera : « Que tous ceux qui m'ont méfait ne dorment pas, car Charles se réveille \ y> Et enfin, après l'avoir représenté si terrible durant sa vie, ils le rendront redoutable encore après sa mort. Les cloches se mettent
' « N'iert mais tels hum desques à l'Deu juise.» iCIiansnn île Roland, vers 1337. 1
- « As li un angle ki od lui snelt parler. » {Chanson de Roland, 'libi.j
" « Pur Carlemagiie fist Deus vertut mult grant : — Kar li soleilz est remés en
estant. » (Chanson de Roland, iXhO, 2459.1
' « A faire tost mes venjances venut est la vigille: — Qui m'ont meffet non
dorment : qe Karlons se reville. » (Entrée en Espagne, mss. franrais de la
biblioth. Saint-Marc de Venise, XXI, f" 10, r")
I P.VRT. LIVR. I.
CHAP. XT.
en branle au passage de son corps. Dans son tombeau,, à Aix-la-Chapelle, le vieil empereur n'est pas couché, non, il est assis. Il a son épée sur ses genoux, et la tient dans son poing droit. Et cette épée menace encore la race païenne ^ !
Mais nous ne voulons pas tracer par avance tout le
portrait du plus grand et du plus Français de tous les
posséderions héros dc uos chansons. Il fallait, encore une fois, il fallait
peut-être , '
muionK^ ^^ homme de cette dimension pour que l'Epopée française ne pérît pas. Sans lui, nous aurions peut-être mérité le reproche stupide qui nous est souvent adressé: « La France n'a pas la tête épique. i> Avec lui, nous avons un avenir de deux cents épopées et de cinq cents ans de poésie épique.
Conclusion :
« Sans Charlemagne
nous ne