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CHAPITRE X

CHARLEMAGXE PERSONNAGE EPIQUE

La poesif-

nationale

des Frauks

n'avait plus

de sujets

ni de héros

dignes d'être

chantés par elle

elle était destinée à périr ,

Les cantilènes ont persisté pendant toute l'époque mérovingienne. Mais quels ont été leurs héros? Ceux dos rois franks qui ont eu le plus de véritable grandeur et qui par là ont été le plus épiques. Et les sujets de ces chants primitifs ont été les plus célèbres victoires de la race franke pendant les vi", vu'' et viir siècles. Hélas ! il faut bien le dire : après Clovis, le sujet ne fut pas riche, et les héros furent de petite taille. A défaut de grands triomphes, on se rejeta sur de beaux épi-

phase, à Uétalage scientifique, à l'égotisme et à vingt autres caractères. Peuton, par exemple, considérer comme réellement populaires les vers suivants sur la destruction d'Aquilée :

Ad flendos tuos, Aquileia, cineres, Non mihi ullse sufficiunt lacrymœ...

Est-ce qu'ils sont d'origine et de diffusion populaires, ces beaux vcrs^

sur Rome qui rappellent une des plus belles hymnes du Bréviaire romain :

0 Roma nobilis, orbis et domina, Cunctarura urbium cxcellentissinia.

Que dire de ce chant à un jeune homme :

0 admirabile Voueris idolum,

et de ces vers ampoulés que l'éditeur a intitulés : Chant des soldats de Modene :

0 tu qui servas armisista niœnia, Noli dormire, moneo, sed vigila :

Duni Hector vigil astitit in Troja...

Presque toutes ces œuvres sont dues à quelques beaux esprits de couvent, désireux de faire voir qu'ils connaissaient leur antiquité païenne. Rien, rien rien de popiUaire.

r.HAP. X.

CIiarlcMua paraît sauve notre

11 [1 sujet

iH ilfs héros

rpiqiios.

CHARLEMA(iNFi l'lir,SONN.\(;E É|»1QLE. ;

sodés comme celui de saint P'aron. Malgré louL, de > i-mit. uvn. r.

dignes sujets et de grands héros manquèrent de plus en

plus à nos cantilénistes. Bref, la Cantilène allait peu

à peu disparaître et jeter au vent ses derniers accords,

à moins qu'il ne sortît du sol quelque grand homme,

quelque géant accomplissant des prodiges, capable de

réveiller l'assoupissement des poètes et de la poésie de

son temps, véritablement épique en un mot, et de qui

la gloire fut assez ample pour fournir la matière de plus

d'une épopée.

Gharlemagne parut : l'Épopée ne périt pas. Il était temps : encore un siècle de petits rois et de petites w .IZfnoi guerres, et c'était fait de la grande poésie de nos pères, n. luifournissam Nous sommes très-persuadé que sans Gharlemagne nous ne posséderions pas nos chansons de geste'. Mais, tout au contraire, un observateur attentif n'a qu'à jeter un coup d'œil sur le Gharlemagne de l'histoire pour s'écrier aussitôt : « Voilà le plus épique de tous les grands hommes. ))

Il parut après que son père lui eut préparé les voies, i>m,-

dans lesquelles il entra avec une étonnante majesté. Il se ''" ^''£5"'"'''' fit une sorte de silence autour de lui, comme il s'en fail quand un grand homme se révèle. Et, jusqu'au dernier souffle de sa puissante poitrine, il ne démentit pas ce qu'on attendait de lui. Il fut à la fois grand conquérant, grand législateur, grand missionnaire. A la tête d'armées encore bien imparfaites, il traversa et retraversa l'Europe pendant plus de quarante ans, conquérant tout sur

' « Il est certain, nous nlijecle ici M. l'aiil Mcyer, que sans Charlemagtie nous posséderions beaucoup moins de chansons de geste, mais encore aurionsnous celles qui ont pour héros les Lorrains, Isembard et Gormond, Raoul de Cambrai, Godefroi de Bouillon, etc. » t Dibliotlicque de l'Ecole des Chartes, 1867. p. 327.) M. Paul Meyer ajoute qu'il y a eu des pei'sonnages vraiment épiques sous les Mérovingiens, et qu'il convient surtout de citer Dagobert et Charles Martel, dont notre épopée a réellement gardé le souvenir. Nous ne pensons pas, néanmoins, que ces exceptions infirment notre thèse. Car, sans Cliarlemagne, ces traditions mêmes n'auraient pas tardé à s'eftacer et à disparaître.

riiisloirc.

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ô6 CHARLEMAGNE PERSONNAGE EPIQUE.

son passage, et se hâtant d'organiser ses conquêtes. L'Allemagne, l'Italie, l'Espagne et la France furent le théâtre de ses magnifiques et nécessaires victoires. Dans ces quatre pays, il y avait avant lui je ne sais quelle faiblesse et multiplicité de gouvernement. Avec Charlemagne, il n'y eut bientôt qu'un seul roi, et les yeux de l'Occident chrétien se tournèrent vers Aix-la-Chapelle, avec un effroi mêlé de respect et presque d'amour. Charles contempla cette obéissance universelle, et crut que l'instant était venu de créer une unité chrétienne parmi ces peuples mal unis. Il se rappela qu'il y avait eu jadis un empire romain, et que le seul nom prononcé de ce redoutable empire faisait encore pâlir de peur les descendants de ceux qui l'avaient renversé. Il se crut assez gi'and pour honorer le titre d'empereur et n'en être pas diminué : il rétablit l'empire. Autant la pensée des Césars païens avait été jadis étroite et tyrannique, autant sa pensée fut vaste et généreuse. Il avait devant les yeux l'idéal de l'unité, et le poursuivait de tous ses efforts. Il réussit tant qu'il vécut : mais les mains de ses successeurs furent trop petites pour tenir le faisceau de tous les États de l'Europe chrétienne; ils le laissèrent tomber; tout se dénoua, et le grand éparpillement de la féodalité commença. Les conquêtes de Charles ne demeurèrent pas : ses lois restèrent. Il ne créa rien en matière de législation; mais, d'un fort coup d'œil, il découvrit, dans le chaos des lois barbares, tout ce qui était noble et durable. Il rendit la vie à ces bons éléments, et laissa mourir le reste. Tout ce corps de lois était incomplet, il le compléta, et la magnifique série de ses Capitulaires est la suite naturelle de la Loi salique et des autres lois germaines. Dans ses Capitulaires, il pense à tout ; il s'élève à tout, il s'abaisse à tout. Mais on sent, par-dessus toutes choses, que ce grand cœur aime l'Église et la veut

(.IlAIU.EMAf.NK l'KnSONNACE KPIQUE. 57

toute belle et toute pure, sine macula et sine ruha 1 1 l'iu- • '''^"'■- 1-'^"- '•

, "^ CIIAP. X.

Vile à relormer sa disciphne, mais il l'invite avec une ' "

douceur toute filiale, et en s'airenouillant devant sa mère. Cinq grands conciles, ceux d'Arles, de Reims, de Tours, de Chalon-sur-Saône et de Mayence, font circuler dans le corps du clergé latin les flots d'un sang heureusement purifié. Ghaiiemagne, d'ailleurs, vit clair pour l'Éghse dans l'avenir aussi bien que dans le présent. 11 comprit d'avance qu'au milieu d'un désordre possible sous ses successeurs, une Église sans temporel serait une Église sans liberté. Pour que l'Église fût indépendante, il la confirma dans ses propriétés, et il avait l'esprit trop vaste pour croire .sa couronne obscurcie par l'éclat de celle du Pape. On a fait gloire à Charles d'avoir créé l'Allemagne; il a fait mieux : il a créé le titre chrétien de l'Allemagne et de l'empire, qui consiste pour eux à rester toujours armés auprès de la Vérité désarmée. Ayant créé cet idéal et l'ayant légué à ses successeurs; ayant, lui qui savait si mal convertir, protégé dans tout son empire les travaux des \éritables et pacifiques missionnaires, Charlemagne crut que son rôle était fini et se prépara à la mort. Il jeta un dernier regard sur son immense empire : il l'arrêta sur Rome, où le représentant de Jésus-Christ était libre; il le fixa sur l'Allemagne, où des essaims de missionnaires évangélisaient de toutes parts, et, chantant d'une voix encore énergique les dernières paroles du Sauveur sur la croix, il mourut en saint et en roi. La majesté de sa mort surpassa celle de son couronnement.

Et maintenant transportons-nous en France quel- rôio

de Gliarlemagne

ques années après sa mort. Le sens historique n est pas dans

, . . , la légende.

ne au sein de ce peuple encore jeune et amoureux des légendes. Pourrons-nous jamais nous faire une idée de l'effet produit sur les intelligences du i.V= siècle par la grande figure de Charlemagne ? Ses lois, sa piété, ses

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