‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 68 sur 180 · C.vnAGTÈRES DKS IMiEMIÈRES CHANSONS Ï)V. (;ESTb:. ir,r · texte numérisé non relu

C.vnAGTÈRES DKS IMiEMIÈRES CHANSONS Ï)V. (;ESTb:. ir,r

morale, le repentir, ni mèine le remords, n'apparaissent ' 'clilp.'xx!' '' dans ces âmes, ni sur ces visages stupidement inipas- '

sibles. Le sang humain ne circule pas dans ces corps qui ont des rouages au lieu de veines et des ressorts au lieu d'àme. Voyez au contraire le Ganelon de la Chanson de Roland. Certes, si jamais poëte du moyen âge dut se plaire à enlaidir un traître, c'est bien l'auteur de ce chefd'œuvre, et c'est bien à Ganelon qu'il convenait d'infliger cet enlaidissement mérité. Mais le génie qui a écrit ou plutôt qui a chanté Roland, génie essentiellement spontané et prime-sautier, connaissait l'âme humaine ; il avait regardé son cœur et savait de quelles extrémités notre nature est capable. C'est pourquoi, avant de faire tomber son Ganelon, il n'a pas craint de nous le représenter courageux, fier, magnifique. Voilà ce que vous ne retrouverez presque jamais dans les autres chansons de geste. Dans les plus anciens de nos poëmes, les perî^onnages se promènent et vivent : c'est le printemps ou c'est l'été. Dans nos épopées postérieures, c'est l'hiver, et, pour ainsi parler, les héros sont gelés. On ne saurait trop le répéter : la convention et la formule sont l'hiver de l'art. D'ailleurs, le ton général de nos premières chansons est sinsfulièrement orrave. Le poëte est dans un â^e de viumem

COI < , eomiqiie

fer: il n'a pas envie de rire et ne rit pas. Une seule fois, ^^ .^ol tremières dans le Roland, nous trouvons un élément comique : c'est ^p^p'""' lorsque Ganelon, reconnu coupable, est livré aux garçons de cuisine. Ce comique fait un peu trembler '.11 manque tout à fait de finesse : ce sont de grosses plaisanteries de caserne. Plus tard nous verrons l'élément semi-comique s'introduire dans nos épopées et y produire

' Il en sera de même dans beaucoup de nos épopées postérieures. Doon, après avoir arraché la peau du front à Hermant le traître, lui dit en riant : <' Qu'est cheu? sire Hermant, où avez-vous esté? — Vous rescmblés mouton » que on ait escorné...» {Enfances Doon de Maijence, édit.A. Pey, vers 444^-1443 j Kt, quand il a blessé Herchanibaut : « En riant li a dit : Vous estes conroimés

"'cHrp.''xx'! '■ des beautés encore sauvages, mais moins terribles. La plaisanterie homérique est-elle d'ailleurs beaucoup plus fine que celle de nos premières épopées? Nous ne le pensons pas.

Du style, passons aux doctrines, et demandons-nous quelles sont, sur Dieu, sur la patrie, sur l'homme, les idées de nos premiers poètes épiques. Il importe de le savoir. « Que pensez-vous, qu'avez-vous pensé sur Dieu, sur la patrie, sur Tàme humaine? » Yoilà ce que nous sommes en droit de demander à toute littérature. C'est plus que notre droit : c'est notre devoir.

no l'idée de DiiM. Dans nos primitives Chansons de geste, l'idée de Dieu pii.s'anciens cst chréticnne. Elle n'est pas métaphysique, elle n'est

roninns.

Ils sont' pas théolooique; mais elle est rudement et simplement

profondement i o i -> i ^

ci.réticns chrétienne, et c'est bien là la foi du charbonnier.

sans avoir rien de '

""■°'"-'''"'- Les auteurs du xiif siècle, au contraire, raffineront un peu ; mais ils mêleront h l'or un peu brut des premières épopées mille scories impures. Il est certain que, dans la Chanson de Roland et dans les autres poëmes des xi' et XII' siècles, on constate infiniment moins de superstitions que dans les romans postérieurs. La légende celtique n'est pas encore scandaleusement à la mode; elle n'a pas encore envahi notre poésie nationale; elle reste dans les romans de la Table ronde, où elle eût dû rester toujours. Pas de ces géants, pas de ces enchanteurs, pas

On > trouve (le ccs fécs, oui sont d'orisfine orientale ou bretonne.

|i:utout ' ^ ^

le surnaturel. MauGfis scra l'uu dcs premiers représentants, et nous au-

et non pas ~ II"

le m 1 veilleur. y\qy{^ voulu qu'il fùt le dernier, de cette race ridicule. Rien de plus malheureux, après tout, qu'un tel mélange de légendes païennes et de traditions catholiques; et cela

» — Coni un preslre nouviax, et si n'en savés grez — A evesque qui soit. Grant « lionour i avés, — Quant rouge caperon envo teste portés... » (/èir/., veis 5094- 5097. j II serait facile de multiplier ces exemples. Mais, à côté de ces poëmes farouches, il y a, dès le xii"' siècle et {)eut-ètre auparavant, de vrais poëmes liéroï comiques, comme le Moni(i(}p Rainoart et le Vnijage à Jérusalem.

dans le tissu triiii même ouvrage. Pounjuoi avoir ainsi préféré le merveilleux au surnaturel? Car enfin nos poètes de la bonne époque ne se lassaient point d'employer, le plus naturellement du monde, cet élément surnaturel. Ils avaient les anges à leur portée, comme nous les avons, et les invitaient volontiers à descendre dans leurs poëmes. Un ange est sans cesse aux côtés de Charlemagne '. C'est un ange qui vient près d'Amis, etlni indique le terrible remède dont il doit se servir pour n'être plus lépreux. C'est un ange qui intervient victorieusement dans le combat entre Charles et Baligant-. Les anges s'abattent en foule autour de Roland qui meurt ^ Et, jusque dans notre cycle de la Croisade, on voit les anges épier la mort des guerriers chrétiens pour prendre leurs âmes entre leurs invisibles mains et les présenter à Dieu \ Certes, rien de plus vrai que toutes ces interventions. Mais il semble que les Français ne puissent pas aimer la vérité longtemps : car ils ont, un beau jour, ressenti je ne sais quelle subite horreur pour les anges, et les ont très-désavantageusement remplacés par des fées. Et alors nous avons eu des poëmes qui ne méritent plus le nom d'épopées, mais celui de contes, comme la Bataille Loquifer. C'est là que l'on voit le fameux Rainoart transporté dans l'île d'Avalon, où il trouve Artus, Gauvain, Perceval et Yvain, avec la fée Morgane; et Rainoart épouse la fée, et de leurs amours naît un diable nommé Corbon, etc., etc. Nos premières épopées ne sont pas déshonorées par ces fictions inutiles autant que ridicules ; le surnaturel les éclaire, le merveilleux ne les obscurcit pas ^.

' Chanson de Rolaml, vers 2452.— - Ibid., vers 3610.— ' Ibid., vers 2393-2396. — * Bibl. nat., 12569, P 195, etc. — '' Voy. L'idée religieuse dans la poésie épique du moyen âge (Paris, Victor Palmù, 1808). Nous renvoyons le lecteur au chapitre intitulé : Du surnaturel et du merveilleux (pp. 32 et ss.)

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(' Cependant, nous objectera-t-on, les poètes postérieurs à Roland ont connu les croisades. Ils en ont parlé et ont dû, par conséquent, en recevoir une inspiration plus chrétienne. » Il est vrai que l'élément des croisades n'a été introduit qu'assez tard dans nos poëmes épiques \ et, comme l'a si bien dit M. P. Paris, (( il y avait déjà plus d'un siècle que les places publiques retentissaient de nos chansons de Garin le Lohcrain, d'Ogier le Danois, de Girart de Roussillon, de Guillaume d'Oranf/e et des Quatre fils Aimon, quand arriva l'heure des croisades ^ » Voilà qui est fort bien dit , et nous partageons ce sentiment; mais si les Cantilènes et les ih sontnnimcs premièrcs de nos Chansons de geste sont antérieures au

de l'ospril /'•.Il • •! ' • »ii

des croisades, tait dc la gucrrc sanitc, u est certam qu elles sont animées de son esprit. En vérité, l'esprit de la croisade anime, remplit, soulève tous les vers de Roland. On pourrait dire de l'auteur de ce poëme que c'était un Godel'roi de Bouillon maniant une plume au lieu d'une épée. Rien ne se ressemble plus que cette plume de notre poëte et cette épée de notre Godefroi. Quand, sur le champ de bataille de Roncevaux, la voix de l'archevêque Turpin se fait entendre, et quand il termine sa harangue ou son sermon militaire par ces deux vers : (c Se vos murez, esterez seint martir, — Sièges avrez el )) greignur Paréis^», est-ce que l'on ne sent pas dans ces paroles l'écho de la voix de Pierre l'Ermite ou d'Adhémar de Monteil? S'il n'en était pas ainsi, pourquoi, avant l'heure des croisades, pourquoi avoir ainsi transformé,

' « La première croisade eut lieu en un temps où la poésie vulgaire était déjà florissante : elle est arrivée à point pour raviver l'imagination des jongleurs et fournir à leurs chants une matière aussi riche que nouvelle. Les récits légendaires des guerres de Charlcmagne contre les Sarrasins furent rajeunis à l'aide des souvenirs d'outre-mer... « (P. Mcyer, Romania de janvier 1876, p. 1.)

' Histoire littéraire, t. XXII, p. 352.

' Chanson de Roland, 1134, 1135.

CAKACTËnEs i)i;s i'r.E.Mir,r>i:s chansons dk gestk.

I PART. LIVU. I.

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dans tous ces poëmes, tous les ennemis de la France en infidèles, en païens, en Sarrasins'? Pourquoi, dans tous ces poëmes, cette haine prodigieuse contre l'islamisme ? Non, non : parmi toutes les chansons qui nous restent, il en est bien peu qui, dans leur état actuel, ne soient postérieures au fait des croisades ; mais il n'en est pas une qui ne soit pleine de leur esprit.

Telle est, dans les premiers poëmes épiques de la France, la physionomie ordinaire du sentiment religieux. N'oublions pas enfin que les trois personnages qui sont les centres de nos trois grands cycles ont été, comme nous l'avons dit, honorés d'un certain culte au sein de l'Église, et que de nombreuses générations ont invoqué saint Charlemagne, saint Renaud et saint Guillaume de Gellone. Quant à Roland, sa mort est à la fois, chose rare, celle d'un conquérant et celle d'un martyr.

Je n'ignore pas qu'on a prétendu que l'amour de l'Église est singulièrement défavorable, nuisible même à l'amour de la patrie, et que ces deux amours peuvent dire l'un de l'autre ; Oportct illuni crescere, me autcm ''''de|t,P,''i"''° minui. Rien n'est plus faux. Nos premières épopées notamment prouvent vigoureusement le contraire, et ce sont là d'éloquents plaidoyers. Jamais on n'a plus aimé la France que ne l'aimèrent l'auteur de notre Roland et les poètes ses contemporains. On aurait pu s'imaginer qu'à la fin du xf siècle, au milieu de l'éparpillement féodal, au milieu de tant de guerres privées et de tant d'effusions du sang français , l'amour de la France n'avait point dans les cœurs cette admirable vivacité que nous lui voyons aujourd'hui. Eh bien! non ; on ne sait ce qui domine le plus dans la Chanson de Ro-

be l'iJùo do 1.1 pati'ic

dans

les premières

Chansons

de sreste :

pour la France

des

les xi«

et xu« siècles

' Dans Asprenwnt, les clievalicrs de rarmée de Charlemagne vont jusqu'à coudre des croix sur leur armure : « Et à lor armes vont la crois acousant: — 1 Por ce sera Fun Tautre conoisanl. » (Bibl. nat., ms. 2595, f" 125 v°.)

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CHAI'. XX

konl : ramour de l'Église ou celui de « douce P'rance )). Ces deux mots sont perpétuellement associés. Dans ce môme poëme, que nous aimons d'un si vif amour, notre France est appelée « la terre libre » par excellence'. Ce dont s'inquiète le plus le neveu de Charles sur le point d'expirer, c'est de l'honneur de la France 'l Ses yeux demi-éteints jettent un dernier regard : c'est sur la France. Son dernier souvenir est pour « douce France »:

De plusurs choses à remembrer li prisl, De dulce France 3...

Il ne pense qu'à la France ; il ne parle que de la France, et tous font de même. Ce seul mot France brûle leurs poitrines et produit dans leur sang des bouillonnements que plusieurs ne s'imaginent pas avoir été possibles avant la fin du dernier siècle. Ah ! comme ils se trompent, et comme la France était aimée dès la fin du XI' siècle ! Si son unité politique n'était pas entière, elle avait je ne sais quelle unité morale qui ralliait, qui fondait tous les cœurs. Écoutez plutôt ce merveilleux commencement d'un de nos plus anciens et plus beaux poèmes, d'un de ceux cependant qui sont le moins connus : (c Quand Dieu fonda cent royaumes, le meilleur fut douce France, et le premier roi que Dieu envoya en France fut couronné sur l'ordre de ses anges. Et c'est pourquoi toutes terres dépendent de France ^ »

Nous reviendrons plus tard sur ce noble sujet. Mais, dès à présent, nous pouvons affirmer que cet amour de

' K Jamais n'iert tel en France la sou'e. » {Chanson de Roland, \cts 2311.) ' « Damnes-Dcus "père, nen laissier hunir France. » {Chanson de Roland, •frs2337.) ' Chanson de Roland, 2377, 2379.

Quant Dex osliit nouante nt. x. roiaiimcs,

Tôt le raeillor lorna en douce France, elc, etc.

[Couronnement Looys, édit. Jonckbloet )

CAUACTÈKES DES l'IlEMlÈRES CHA^iSU^S DE GESTE. 1(31

I l'AUT. 1,1 Vit.

CllAP. XX.

la patrie ne sera pas si vif, si naturel, si spontané dans nos épopées postérieures. Et c'est encore un caractère qu'il faut ajouter à ceux qui distinguent nos premières Chansons de geste. Nous n'avons pas, d'ailleurs, à examiner si cet amour du pays est d'origine germanique. Mais dans le Roland tout semble germain, si ce n'est la religion. Le duel, le jugement de Dieu, les cautions, les otages, la solidarité entre tous les membres d'une môme famille : autant d'éléments barbares, évidemment barbares'. Il en est ainsi des Assemblées politiques, et de ces Conseils où - Charlemagne mande tous ses barons, et deces longues délibérations où les pairs s'expriment avec tant de liberté devant l'Empereur, qui les laisse dire"-: tout cela n'est pas moins germain, comme nous avons eu plus haut l'occasion de le faire remarquer. Les auteurs de nos Chansons de geste imiteront longtemps ces particularités qui se trouvent dans nos premiers poèmes ; mais ils les imiteront maladroitement. Ils parleront des mœurs et des institutions germaines, parce que leurs prédécesseurs en ont parlé. Ils ne les connaissent que par ouï-dire : ils ne les ont pas sous les yeux.

Quand elles ne reflètent pas l'esprit germain, les plus cnactèic anciennes de nos épopées reflètent au moins l'espri t féodal, lequel est né de l'esprit germain. Raoul de Cambrai et les Lorrains nous transportent au sein de la société féodale des x'et xr siècles. Ces horribles poèmes sont un portrait trop ressemblant de ces siècles. Ils sont d'un réalisme qui nous révolte; mais il y a peu de difl'érence entre ce réalisme et la réalité. Qui peut lire Reuves d'Hanstonne et les Lorrains sans frémir? Les Lorrains, c'est l'Iliade de la guerre privée, de la haine féodale. On y voit deux puissantes familles se précipiter l'une contre l'autre, et

' Voyez, dans le Roland, le procès de Ganclon. Cf. Amis et Amiles, etc. - Chanson de Roland, V, 163-336.

ilu nos plus

VIUIIX pOClDCS.

I PART. LlVi; CllAP. XX.

De l'idco

(le la Royatilé

dans nos premiers

romans :

la lig^iirc

do Cliarlcmagno

n'y est

jamais amoindrie.

De l'idée

de la femme

dans la Chanson

de Roland

et

dans les poames

du xi= siècle

ou

du commencement

du XIP.

chacune d'elles semble dire à l'autre : « Je boirai de ton sang. )) Rien de pareil dans les épopées du xiif siècle. La féodalité y est moins cruelle, et ce n'est qu'une cruauté d'emprunt. La guerre privée n'apparaît plus que comme un accident; elle ne fait plus le sujet de tout un poème. En revanche, Charlemagne, dans les nouvelles chansons, perd tout l'éclat qu'il avait dans les anciennes. AFépoque où écrivait l'auteur de la Chanson de Roland, la figure du grand Empereur éblouissait encore tous les yeux : et de quel mépris n'eût-on pas couvert le poëte téméraire qui se fût permis d'enlever à la figure de Charles un seul rayon de son auréole ! Mais, avec le temps, on oublia la majesté du fils de Pépin ; on crut qu'à une telle distance, l'ingratitude était permise. Les jongleurs, au reste, qui chantaient les poèmes, et les trouvères qui les composaient, s'adressaient surtout aux seigneurs et étaient payés par eux. Or, les seigneurs ne durent point se montrer fort mécontents de voir un peu diminuer le prestige d'une royauté qui les menaçait de plus en plus. Il y eut des mains qui ne craignirent pas de crayonner la caricature de Charlemagne \ On en lit une sorte d'Agamemnon ridicule, changeant burlesquement d'avis à toute minute ; se tournant tout d'une pièce tantôt vers le bien, tantôt vers le mal ; ayant, au lieu de volonté, une grosse voix; des accès de colère au lieu d'énergie et une ridicule gloriole au lieu de dignité. Toutes les fois que vous verrez, dans une chanson de geste, un Charlemagne ainsi défiguré, soyez certain que cette œuvre est d'une époque relativement récente.

Ce que nous disons de Charlemagne peut s'étendre à tous les portraits qui sont tracés dans nos Épopées françaises, et plus généralement encore, à tous les types qui

' (» Laissomes ce viellart <iui tous est assotez », dit Roland en parlant de Gharlemagne, dans le poëme de Gui de Bourgogne, qui est du xu^ siècle.

y sont représentés. La femme paraît peu dixns\e Roland et dans nos plus anciens poëmes ; mais elle y parait sous un beau jour. La galanterie est tout à fait bannie de cette poésie véritablement primitive. La belle Aude apprend la mort de Roland : elle tombe roide morte. Dès la seconde moitié du xif siècle, nos poètes eussent été, suivant nous, absolument incapables d'une aussi simple et aussi magnifique conception. On les voit, même dans Amis et AmileSy créer un type de jeunes filles qui eût révolté profondément l'âme candide de l'auteur du Roland. Ces' jeunes filles sont encore très-germaines de physionomie et d'allure ; mais ce sont des Germaines de la seconde époque et, pour ainsi parler, de la seconde manière : elles ont pour habitude de se jeter aux bras du premier jeune homme qu'elles aiment, de lui faire toutes les avances, de l'enflammer par leurs paroles, et, comme dernier argument en faveur de cet amour plus qu'ingénu, d'aller se placer la nuit à ses côtés'. Certes nous sommes bien loin de la belle Aude ^ de cette admirable Berte, femme de Girart de Roussillon ^, et même de l'Ameline de la Chanson d'Aspremont \ Dans Roland, Olivier dit quelque part à son ami : « Par ma barbe, si je peux jamais revoir ma sœur, belle Aude, — Vous ne serez jamais entre ses bras couché ». Le mot est rude, mais la pensée est chaste. Dans tout ce poëme, il n'y a pas

' Ainsi nous apparaissent Belissent, dans Amis et Amiles; Seneheult et sa mère Guibourc, dans Auberi le Bourgoing ; Rosemonde, dans Elle de Saint- Gilles; la fille d'Isoré, dans Anséis de Carlhage, et beaucoup d'autres sur lesquelles nous aurons lieu de revenir avec beaucoup plus de détail.

- Chanson de Roland, 1719-1721.

^ Voy. la traduction de Fauriel, au tome XXll de l'Histoire littéraire, p. 172. Le texte original se trouve au tome V du Lexique roman de Raynouard, pp. 176 et suiv. Voy, les articles et la traduction inachevée de Paul Meyer dansla Revue de Gascogne, tome X, novembre 1869; tome XI, avril 1870; tome XIV, juillet

* Chanson d'Aspreuiont, p. 17 du fascicule publié par M. Guessard, vers 65 et suiv.

l'AUT. uvn-

CHAP. .\X

De l'idée de .riiommo eu général :

les héros

' ''cHAP.''x.v' '■ U116 seule peinture de la beauté physique. C'est tout au plus si, clans nos meilleures chansons, le poëte se permet de dire, en parlant d'une jeune fille ou d'une femme : (c Sa beauté illuminait tout le palais \ » Il n'en est pas de même dans les romans postérieurs. Les peintures y abondent : elles sont rarement obscènes, mais elles ne sont pas toujours chastes ^.

Dans nos plus anciens poëmes, le chevalier a des défaillances, des faiblesses, des humanités, si je puis parler

'"''""romaiir"'"* aïusi. Il pcut dirc enfin, par avance, le mot de Corneille :

sont beaucoup plus

humains Je rends 2:râces à Dieu de n'être pas Romain,

que les héros i i m •

des épopées Pour conservei" encor quelque chose d humain.

postérieures.

Ce Roland; cet invincible Roland qui a conquis tant de royaumes à Charlemagne, il pleure facilement, il sanglote, il se pâme à chaque douleur qui traverse sa grande âme. Charlemagne aussi a ses larmes et ses pâmoisons. Ici je reconnais l'homme, je reconnais l'âme humaine. Dans les chansons plus récentes, nous verront des chevaliers qui sont des machines à bataille et ne savent que porter des coups ou en recevoir. « L'eau du cœur » ne vient plus à leurs yeux; ils se garderaient bien de s'évanouir : leur dignité en souffrirait. Ils restent guindés dans leurs grosses armures. Et il semble que ces armures ne recouvrent plus un cœur d'homme, un cœ.ur comme les nôtres, un cœur qui s'émeuve, qui pleure, qui se montre faible avant d'être fort, qui soit déchiré, qui saigne, et qui soit enfin la preuve vivante de la misère en môme temps que de la grandeur de l'homme !

' On peut citer comme exemple, comme type de ces peintures, le portrait de llosemoudc, dans Elle de Saint-Gilles.

- Dans plusieurs de ces poëmes, relativement modernes, il y a cependant des obscénités que les poètes n'ont pas cherché à déguiser. C'est ainsi que dans Garin de Montglane, Mabille reçoit de sa meschine des conseils dont Timpudicité n'a pas de voiles.

CARACTÈRES DES PREMIÈRES THANSONS DE f.ESTE.

lOc

Nous nous arrêtons ici, et iic voulons pas étudier en détail les différents types de nos premiers romans, puisque nous devons consacrer h cette étude toute une autre partie de ce livre. Il importait cependant de dire par avance ces généralités nécessaires ; il importait de montrer quels sont, dans leur forme extérieure, dans leur styl3, dans l'expression de leurs idées sur Dieu, sur la patrie, sur l'àme, quels sont les caractères distinctifs de nos premières épopées et à quels signes on les peut reconnaître. C'est ce que nous venons de faire.

Mais, en histoire littéraire, rien ne vaut la lecture des Oeuvres que le critique entreprend de faire connaître, et surtout de celles qu'il veut faire admirer. Les théories sont toujours insuffisantes, et le lecteur est impatient de connaître par lui-même le livre qu'on lui vante. Nous allons donc, pour servir de commentaire à toutes les pages qui précèdent, citer ici, en les traduisant, les fragments les plus remarquahles et les plus populaires de la plus ancienne de toutes nos épopées, de la Chanson de Roland. On peut affirmer que nous sommes ici au centre de notre cycle le plus national : en aucun temps, chez aucun peuple, aucun chant n'a été l'objet d'un enthousiasme plus durable, plus profond, plus légitime.

...Les Français ont été trahis par Ganelon; leur arrière-garde, commandée par Roland, est cernée dans le défilé de Roncevaux par quelque cent milte Sarrasins. Tous les soldats de Gharlemagne meurent l'un après l'autre; pas un ne fait défaut à ce martyre. Tous les pairs sont frappés, Olivier expire, Turpin va rendre l'âme ; il ne restera bientôt sur le champ de bataille que Roland, frappé à mort. Roland seul représente l'Église et la France ; seul il met en fuite les païens. Mais ici taisons-nous et écoutons notre Iliade.

I l'AP.T. I.IVIi. J.

CIIM'. XX.

Extraits

de la Chatisoii

db Roland

pour servir

de commentaire

aux the'ories qui prdcèdeiit.

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