‹ Les eopeés françaises (volume 2)Chapitre 67 sur 180 · CHAPITRE XX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX

1 PAItT. LIVR. I.

CHAP. XX

Ce n'est pas sans une certaine joie que nous noas La plus ancienne

trouvons en présence de nos Epopées françaises, après ""' '^i!'^",^""* avoir lentement parcouru une route parfois si triste et c-esiu Roiand.

r r Puis viennent

si décourageante. Mais nous oublierons bien vite les '^Se?''^

aridités du chemin dans les joies de l'arrivée. cJuauml

Toutefois ce n'est pas encore ici que nous nous lais- de cambrai.

serons aller à notre désir de parler longuement de l'es- i"- Loherain.

'■ "^ . Oniev le Danois,

prit de nos Chansons de seste, ni de leur lé2fende, ni de Amis et Amies.

r O ' C ' Jourdain

leurs héros. Nous voulons seulement, en quelques lignes ''^S,T' rapides et claires, indiquer les principaux caractères de '"e^c""'"""' nos premiers poëmes nationaux. Et nous ne pouvions guère terminer autrement le récit pénible de toute cette période de leur formation. Après avoir assisté pendant l'hiver à tous les progrès un peu lents de leur germination, il est consolant de les contempler en fleur sous le beau soleil de leur printemps.

Nous possédons un nombre très-restreint de ces épopées primitives : et encore sommes-nous à peu près certains, pour la plupart d'entre elles, que nous possédons seulement leur seconde ou troisième rédaction. Les observations qui vont suivre ne s'appliquent donc qu'à une dizaine de poëmes, parmi lesquels nous nommons en première ligne la Chanson de Roland. Comparés à cette Iliade de la France, les autres Chansons de geste,

I PART. LIVn. I.

CHAP. XX

L2 vers de no? premiers pocincs

est le décasyllabe.

Ce vers

est assonance

par la

dernière voyelle

acccntuce,

rt non par la

dernière syllabe.

si belles et si antiques qu'elles puissent être, méritent qu'on leur applique la fameuse parole : Longo proxima inlervallo.

Après le Roland, dont il serait difficile de placer la rédaction avant le dernier tiers du xf siècle, mais qui seul représente toute la pureté de notre première période épique, il est presque uniquement permis de citer les anciennes branches de la geste de Guillaume d'Orange, telles que le Charroi de Nîmes et le Moniage Guillaume; puis, Ogier le Danois, Raoul de Cambrai, Garin le Loherain, Amis et Amiles, Jourdain de Rlaives, et enfin ce Girart de Roussillon, qui fut écrit sur la limite des deux langues d'oc et d'oïl.

A ne considérer que leurs caractères extérieurs, tous ces poëmes ont un air de famille. Le vers de nos premières épopées est toujours le même ' : c'est le vers de dix syllabes avec un repos nécessaire après la quatrième-. Vers qui est rapide sans être sautillant, facile sans être lâche ; plus grave et plus épique que le vers octosyllajjique ; moins fatigant, plus léger, plus vivant que l'alexandrin; essentiellement propre à l'épopée.

Tous LES VERS DE NOS VIEUX POEMES SOM ASSONANCES, ET NON RIMES.

Or, la rime atteint la dernière syllabe ; mais l'assonance NE s'applique qu'a LA DERNIÈRE VOYELLE ACCENTUÉE ^.

C'est ainsi que le mot arbre rime avec pasme, es guarde, altre, visage, haste, vasselage, arme. Caries, Arabe, algues \ C'est ainsi que terre rime avec bêle,

' Il faut excepter le Voyage de Cliarlemagne à Jérusalem. - Quelquefois après la sixième. Nous revieudrons en détail sur la vevsificalion des Cliansons de geste (I" partie, livre II). ^ Il faut remarquer que certaines diphthongues sont assimilées aux voyelles.

* Hait funt li pui e mult balt (sunt) les arbres.

Quatre pernins i ad hiisanz de marbre ; Sur l'erbç verte li quens KoUanz se pasmet.

Auvergne, vespre, herberges ^ ; c'est ainsi ([iic riche ''''n7;p''xx'' '' rime avec haronnie, prime, cisne, marine et virent "' ; ~

c'est ainsi que force rime avec Cordes, ftote, orent et Rosne'^) c'est ainsi que lune rime nxec paslure, cremue, desruhes'', etc.

Mais ce n'est pas ici la place de parler tout au long de cette importante question de notre versification épique; ce n'est pas le lieu d'en écrire le traité. Arrivons rapidement aux caractères intimes de nos premières Chansons de geste.

Uns Sarrasins tute voie l'es^uardet,

Si se feinst mort, si gist entre les altros. ^

Del sanc luat sun cors e sun visage,

Met sei en piez e de curre se hastet :

Bels fut e forz e de grant vasselage.

Par son orgoill cumencet mortel rage.

Reliant saisit o sim cors e ses armes,

E dist un mot : « Vencuz est H niés Carie,

Iceste espée porterai en Arabe. »

En cel tirer li Quens s'aperçut alques.

(Chanson de Roland, éditions Millier et L. G., vers 2271-2-283.)

Vet s'en Guillaumes o sa compaigne bêle ; A Dell commande France et Es la Chapelle, Paris et Chartres et tote l'autre terre. Passent Borgoigne et Berri et Auvergne : Au gué des pors sont venu à un vespre ; Tendent i très, paveillons et herberges.

(Charroi de Nîmes, édit, Jonckbioet, 783-788.)

- En la cité est un evesque riche,

Riches hom fu et de grant haronnie.

Il se leva un juesdi devant prime.

Esbanoier s'en va lez la marinne, A douz faucons ontabatu un cisne :

Lors s'en repaire contreval la marinne.

L'escring chuisii'enl ; devant, ferré le virent.

(Jourdain de Dlaives, édil. G. Hoirmann, 2269-2271'..

' Des. III. M. homes fu moult grans li esloires:

En mer entrarent à baudor et à joie, n passent Rune et desrivent à Cordes, Et puis s'arrivent enz en l'iave dou Rosnc;, Par mer salée s'en vont à moult grant Ilote. Un mois esrorcnt à baudor et à force, Qu'il n'i perdirent ne dommaige n'i orent.

[Jourdain de Blaivcs, 1. 1 , 2137-21 43 )

« Donez-moi, sire, Valsoré et Valsure,

Doncz-moi Nymes o les grans tors agues,

Après, Orenge, celé cité cremue.

Et Nemenois et tote la pasture.

Si com li Rosnes li cort par les dcsrubes. »

Dist Loojs : o Beau sire, Dex aïne.

P.ir un seul home iert ccle honor tenue, x

Et dit Guillaumes : « De sejorner n'ai cure;

Chovauclierai au soir et à la lune. »

(Charroi de Mines, \. I., 502-512.)

Nous no donnons ici, à dessein, que des exemples enipruDtés ù des coup)» Is féminins. Us sont plus frappants que les autres.

I l'ART. LIVR. I.

CHAP. XX

Le style de nos premières épopées est surtout spontané, populaire, sans art.

Elles n'étaient faites

que pour être chantées.

Ces vieux poënios

ont

des profondes

ressemblances

avec ceux d'Homère:

opithètes homériques, descriptions d'armées ; récits de combats .singuliers, etc.

Et d'abord parlons de leur style.

Ce style a des allures rapides, militaires, dramatiques, mais surtout populaires. Il est sans nuances, il est spontané. Pas de travail, pas de faux art, pas d'étude. C'est à ce style surtout qu'on peut appliquer les paroles de Montaigne : « Il est sur le papier tel qu'à la bouche. ))

Et, réellement, ces vers sont faits pour être sur des lèvres vivantes, et non sur le parchemin froid et mort d'un manuscrit.

(( Même quand l'oiseau marche, on sent qu'il a des ailes. )) Même quand nous lisons la Chanson de Roland, nous sentons qu'elle fut faite pour être chantée : œuvre destinée à la voix plutôt qu'aux yeux de l'homme. Les plus anciens manuscrits que nous possédions de nos Chansons de gestes sont de petits manuscrits de poche à l'usage de ces chanteurs ambulants qu'on appelait joculatores, jongleurs. On ne saurait trop le répéter : la décadence de notre poésie épique devait commencer le jour où l'on devait la lire, et non plus la chanter.

C'est dans le style de nos premières chansons qu'éclate surtout leur étonnante ressemblance avec les autres épopées, mais surtout avec l'épopée grecque. On a dit qu'Homère était par excellence le poète de la constatation. Il a vu certain jour Achille courir, et, depuis lors, a toujours dit de son héros : « Achille aux pieds légers », même quand Achille était assis.

Eh bien ! nos premiers épiques ont procédé absolument de la même façon ; ils ont des enfances toutes pareilles à celles d'Homère. Charlemagne, dès qu'il n'est plus entant, est toujours à leurs yeux : « L'emperere à la barbe chenue. » Le nom de toutes les femmes est toujours suivi de ces mots : « Qui tant ot cler le vis. » Et les chevaliers sont toujours <.( à la chiere hardie » . Et les

CAlîACTfaiKS ni:S FHK.Mlfir.Ks CIIAN.MJN.T DK (,i;STi:. \:,i

palais sont toujours « marbrins ». Et les coupes sont toutes « d'or cler ». Et les villes sont toutes appelées « (le forts cités vaillans » . Procédé d'enfant, encore une fois; mais procédé éminemment épique '.

L'épithète homérique fleurit donc en nos épopées autant que chez Homère lui-môme. Cependant les auteurs de nos vieux poëmes ne connaissaient rien d'Homère et l'imitaient sans le savoir. C'est cette ressemblance singulière qu'a voulu mettre en lumière un des érudits qui ont le plus hâté parmi nous le progrès des études sur les origines et l'histoire de notre littérature nationale, quand il publia une traduction du premier chant d'Homère en langue poétique du xii" siècle, « d'après les meilleurs textes de nos Chansons de geste » :

Chante l'ire, ô déesse, d'Achile fil Pelée Greveuse et qui douloir fit Grèce la louée Et choir ens en enfer mainte ame desevrée, Taillant le cors as chiens et oiseaus en curée. Ainsi de Jupiter s'accomplit la pensée Du jour où la querelle se leva primerain D'Atride roi des hommes, d'Achille le divin-.

Oserons-nous dire que cette traduction de M. Littré ne nous satisfait pas complètement, et que, sans doute, aujourd'hui, elle est bien loin de le satisfaire lui-même?

' Ces épithètes, dont l'auteur du Roland n'a pas abusé, se lisent presque à chaque vers de nos autres chansons. Voy.,par exemple, le couplet suivant cVAmis et Amiles : « Monte en la selle dou destrier arragon; — A son col pant un escu 1) à lijon... — Li rois i va et 11 autre baron — Et la roïnne sor unmurl arragon. » — Fransois armèrent le Iraïtor félon — ]De hlanc haubert et d'iaumc point à » jlor. — Ceinte a Fespée dont à or est lepons;— Monte en la selle dou bon des- )i trier gascon. » etc., etc. (Vers 1(U8 et suiv. de Tédition Conrad HofTMiarin.) = Cf. Girars de Viane, dont la date est plus récente : « Pleiist à Dieu, le fd sainte )) Marie, — La vostre foi m'en fust ore plevie, — Que sous Viane, la fort cité » antie, — Vendrés an l'Ile tuz seul, sans compagnie, — Et conbatrons as espées » forhies, — Je por Girartà la chiere hardie, — Vos por Charlon à la barbe <' ftorie. » (Édit. P. Tarbé, p. 100.)

- Littré, Histoire de la langue française, I, 352. Ce travail avait paru, quelques années auparavant, dans la ftevue des deu.r mondes.

I fwvr. i.ivii. I.

(MM-. x.\.

PAnr. Livn. i.

CIIAP. .\x.

On pourrait faire cent objections sur la date de cent mots employés par Fauteur de YHistoire de la langue française; mais surtout cette traduction est beaucoup trop littérale. Il nous semble que, si l'on voulait traduire exactement Homère dans la langue de nos épopées, il faudrait employer de préférence le système des équivalents. Nous avons essayé de traduire autrement le même passage :

Oiez chaiiçon, plus )3ele n iert chantée : Ce est d'Achille à la chiere inemhrée ()Lii tant duel lit en Gresse la loée, Par qui tante anme en enfer fut logée, Tant cors as chiens geté por la cuirée Ou dont oisel ont la char dévorée.

Jupes le volt, c'est vérité provée.

Quant se leva la noise et la nieslée Del fier Achille qui fut lils de Pelée Oveque Atride à la harbe nieslée. . .

D'ailleurs, nos trouvères n'ont pas seulement imité Homère dans l'emploi de ces épithètes constantes et naïves. Assurément, vous avez dans l'oreille cette belle énumération de l'armée des Grecs, qui se trouve au chant second de Ylliade. Dans notre Roland \ vous trouvez l'énumération toute seiublable des différentes échelles de l'armée de Charles et de l'armée des infidèles. Prétendrez-vous que l'auteur de Roland, sur son pupitre, sur son letrin, avait l'œuvre d'Homère ouverte au bon passage? Non, non; tous les poètes primitifs et tous les enfants se ressemblent : ils aiment à voir défiler des régiments.

Nous voici au plus ardent d'une bataille. Deu.Y héros sortent des rangs : ils se défient, ils s'élancent, ils se précipitent l'un sur l'autre. Vous croyez sans doute qu'après un tel élan, ils vont se massacrer sans retard.

' Cliftnmi de Roland, éditions Millier et l. C, 2y8:-;J095 et 3'214-32(U.

Point; ils commencent par s'adresser de beaux ''''c,7v,.''xx' '"

discours. Oui, beaux, et même un peu longs. Est-ce ' '

d'Homère que nous parlons? Sans doute; mais c'est

aussi de nos premières Chansons de geste. Voyez

plutôt, à la fin de la Chanson de Roland, la terrible lutte

de Gharlemagne et de l'émir Baligant. Il faudra cjue le

ciel se mêle de ce duel gigantesque, et que Dieu envoie

un de ses anges au secours de notre Empereur menacé.

Mais les deux adversaires ont d'abord pris le temps de se

montrer beaux parleurs : (c Charles, dit Baligant, penses-

» y bien ; détermine-toi à te repentir envers moi. Tu as.

3) tué mon fils, tu viens injustement me disputer ma

» terre. Deviens mon homme, etc. )) p]t Charles répond :

(c Ce serait grand déshonneur. Je ne dois ni amour

y> ni paix à un païen. Reçois la loi que Dieu nous

)) donne, etc.' » N'est-ce pas encore un peu l'usage des

enfants? Avant de se battre, ils se défient et s'injurient

longuement. Ils se frappent longtemps de la langue

avant de se frapper du poing.

Qu'est-il besoin de pousser plus loin la constatation de cette singulière ressemblance entre le poëme homérique et l'épopée française? Ouvrez, ouvrez Homère, lisez-en quelques pages ; puis, sans délai, ouvrez quelqu'une de nos premières Chansons de geste. Cette ressemblance vous éblouira.

Sans doute on constatera dans nos épopées posté- n»* i'Ins^îcux rieures cette même ressemblance, mais de moins en ""'," ':•''? .

' coiiaii la tliL'orjo

moins vivante, de plus en plus réduite à l'état de for- ,nouif"pùiue .-

mule. La formule est le signe des époques de déca- "'"'formule"''''"'

dence. C'est à elle que l'on doit, en grande partie, la laeonvemion. déplorable mort de notre poésie épique. Nos poètes,

' Chanson de Roland, 3Ô8J-3G0I,. — Voy. le combat d'Hector et irAchille, précédé aussi de longs discours, Iliade, chant XXll, vers SSO et suiv. (édit. Didot, p. 258).

I PAnT. LIVR.

ClIAP. XX.

Les pprsoiiiiagos

de nos

plus anciens

POL'IIICS

sont vivants

et naturels ;

ceux lies chansons

plus récentes

sont iuimobiles,

il'uuc seule pièce,

et

se ressemblent

tous.

je devrais plutôt dire nos versificateurs, finirent, aux xiif et XIV* siècles, par créer ce que j'appellerai un « moule épique )^. 11 fut convenu qu'une chanson de geste commencerait par un Conseil de Charlemagne et de ses barons ; se continuerait par un défi de quelque émir sarrasin et par les péripéties monotones d'une épouvantable guerre ; se terminerait par la trahison odieuse et ridicule de quelque princesse infidèle, et par la prise d'une ville païenne dont tous les habitants recevraient le baptême ou auraient la tête tranchée. C'est ainsi qu'il fut convenu, au xvii" siècle, que dans toute tragédie il y aurait nécessairement un songe. C'est ainsi qu'il fut nlors convenu que l'on ferait rentrer en France toutes les œuvres dramatiques dans la rigueur d'un même cadre, et que l'on exige encore dans chacune d'elles la présence d'une ingénue, celle d'un traître, celle d'un père noble. Exigences ridicules et mortelles ! Le plus grand ennemi de l'art, c'est la convention, c'est la formule.

Rien de tout cela dans nos premières épopées. Nous n'avons pas encore de recueil de formules épiques, nous n'avons pas encore de moule uniforme. Aussi tout vit, tout se meut simplement et librement. Les caractères ne présentent pas non plus, dans ces poëmes primitifs, cette immobilité défigures de cire qu'ils affecteront dans les épopées du xiii" et duxiv^ siècle. Si nous ouvrons Parise la duchesse, et même, disons-le, des poëmes plus anciens, tels que les Lorrains et Amis et Amiles, nous verrons que, dans ces romans, le traître est toujours traître. C'est quelque parent de Ganelon, quelque Hardré, quelque Alori qui entre dans le roman comme nos traîtres de mélodrame entrent sur la scène, farouches, efi'arés, avec une voix terrible et des projets plus terribles encore. Et cette allure, ils la garderont toujours, ils ne s'en dépouilleront jamais. Jamais un seul instant la lutte

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