PAR QUI ÉTAIENT COMPOSÉES LES CHANSONS DE GESTE
Les Épopées françaises
sont l'œuvre
des
trouvères.
Elles sont laïques,
et n'ont
rien de clérical.
Les Épopées françaises ont eu pour auteurs des poëtes laïques : ceux-là même qu'on a appelés trouvères au nord de la France, troubadours au midi.
Nous avons déjà combattu et ne cesserons de combattre énergiquement la théorie de ces fantaisistes qui regardent nos romans comme une œuvre cléricale. Il est démontré, pour nous, que très-peu de clercs ont mis la main à nos Chansons de geste. Il n'y a, d'ailleurs, qu'à comparer, au point de vue religieux, nos plus belles chansons avec les œuvres des théologiens et des mystiques à la même époque. Un coup d'œil suffira. Nos poèmes nationaux n'ont rien de théologique : leur infériorité à cet égard est déplorable, et il faut un grand effort de notre intelligence pour nous persuader que l'auteur de la Chanson de Roland fut le contemporain de saint Anselme, et que la plupart de nos romans ont été écrits sous le règne de Hugues de Saint-Victor, de saint Bernard, de saint Thomas et de saint Bonaventure.
« Mais, nous objectera-t-on, s'il n'est pas vrai que les Chansons de geste soient une œuvre ecclésiastique', comment expliquerez-vous le début de certains romans où
' Voyez ce que nous avons dit plus haut des Chroniques latines qui sont citées par nos trouvères. Ils entrent, là-dessus, dans les plus minutieux détails :
Seigneurs, ceste chançon fait forment à prisier. Tout droit à Saint-Denis, en» ou inaisti-e luoustier,
LES AriF.VlîS DF.S CHANSONS DE (,ESTF.. 201
Ton fait honneur à des piètres ou à des religieux de la composition de ces longs couplets monorimes? Voici, par exemple, les Enfances Guillaume. Au commencement de ce poënie, il est dit que Fauteur ce fut un moine de Saint-Denis en France». Ce moine, d'ailleurs, se serait contenté de remanier un ancien poëme dont le manuscrit était depuis plus de cent ans dans la bibliothèque du monastère. Et le jongleur ajoute : « J'ai tant donné » à ce moine et lui ai fait de si belles promesses, qu'il » m'a montré et appris les vers de la chanson'. » Rien ne semble plus clair, et ce début des Enfances Guillaume n'est pas le seul document que nous pourrions citer. » Cet argument serait d'une grande force s'il n'était pas établi depuis longtemps que les trouvères, tout comme les jongleurs, étaient d'effrontés menteurs. Pour mieux débiter leur marchandise poétique, ils se plaisaient à répéter que telle ou telle chanson venait de ce monastère fameux où se rédigeaient les grandes Chroniques de France. C'était donner à leurs poëmes un beau vernis d'authenticité historique. Est-ce bien la peine, après cela, de relever toutes les inepties que contiennent les premiers vers des Enfances Guillaume? Qu'est-ce que ce moine agissant seul, faisant seul ses petites allaires avec un jongleur, exploitant à son profit les manuscrits de son abbaye et tendant honteusement la main pour recevoir de son éditeur un peu d'argent avec beaucoup de promesses? Contes que tout cela ; et n'oublions pas qu'un
En librarie, là où est mis le psiiullici', Illec ost la Croniquc du bon Dannois Uçricr, Comment il guerroia Cliarlcmaine le lier, etc.
(Ogiev le Danois, British Muséum, Bibl. du Roi, n" 15, E, VI.)
' Fist la uns moines de Saint-Denis en Franco...
Uns gentis moines qui à Saint-Denis ierl, Quant il oï de Guillaume parleir, .\vis li fut que fust enlr'oblies.
Si nos en ait les vers renovelés Qui ont el rôle plus de cent ans estais. Je li ai tant et promis et doné, Si m'a les vers enseignés et monstres...
CHAP. II
CHAP. II
Cependant
il ne faut pas
confondre
les auteurs
de nos chansons
avec les trouvères
lyriques,
avec les Bernard
de Ventadour
et les Thibaut
de Champagne.
pouvait dire proverbialement : ce Mentir comme im jonglem' *. )) Le môme proverbe doit, en toute justice, s'appliquer aux trouvères.
Du reste, le caractère de nos poèmes est un éloquent démenti jeté à toutes les assertions de cette nature. Les auteurs, les vrais auteurs se trahissent toujours par quelque endroit, et ces poèmes n'ont absolument rien de savant, rien de théologique, rien de clérical. Qu'un théologien les lise, et nous en donne son avis.
Toutefois, n'allons pas trop loin, et ne confondons pas les auteurs de nos poèmes nationaux avec les troubadours et les trouvères qui sont les auteurs de tant de chants lyriques. C'étaient, suivant nous, deux races complètement différentes, tout au moins à l'origine.
On connaît la vie désordonnée des Bernard de Ventadour, des Bertrand de Born et de tant d'autres. Les manuscrits nous ont conservé les biographies de ces illustres poètes qui, en général, furent de pauvres hommes. On les voit, d'adultère en adultère, se tramer misérablement jusqu'à la fin de leur dernière jeunesse et donner à Dieu, en entrant dans quelque monastère, les restes d'une vie que la débauche a déshonorée et remplie '". La
' Au commencement à'IIelias, le jongleur a bien Uaudace de nous dire que son poëme est fonde sur une Histoire écrite par Orable, par la femme de Guillaume d'Orange : « Ains vos dirai chanson qui n'est mie coursable : — Quar ele est en 1 istoire, c'est chose véritable. — En escript la fist mctre la bonne dame Orable, — Qui moult fu preuz et sage et courtoise et amable, — Dedenz lesmursd'Orenge,lagrantcitémirable.i> (Ms.de Turin, xxxviii, G, II, 16.)
- Voy. les Vies des troubadours, qui se trouvent, en tète de leurs chansons, dans les manuscrits de la Bibliothèque nationale 1392, 1749, 854. Dans la plupart de ces Biographies, les poètes du Jlidi sont représentés sous raspect méprisable de Lovelace et de don Juan. II est dit du comte de Poitiers : « Anet » lonc temps per lo mon per enganar las domnas. » Ces mots pourraient s'appliquer au plus grand nombre des autres troubadours. Généralement ils vont de château en château et se prennent d'amour pour chacune des châtelaines : « Enamoret se deela, et ela de lui. » Tel est le résumé de ces biographies, qui se terminent généralement par la même phrase : «Le poëte, sur ses vieux jours; se convertit et se fait moine, n C'est ainsi que, durant tout le xviii'" siècle, une foule de poètes frivoles, et plus que frivoles, ont terminé leur vie en traduisant les Psaumes.
IPAKT. LIVU It.
CIIAP. II.
vie des Thibaut de Champagne et des autres chansonniers français n'est guère à l'abri de ces reproches.
Rien de pareil, en général, dans la vie de nos plus n .v a d^^ux ccoios
i ^ ^ ' 1 (le poètes.
anciens poètes épiques. Tandis que les poètes de la Table ^gèlVpyul^pu'n ronde et du Roman d'aventures se confondaient, par les sn!Jtorum allures de leur poésie et par celles de leurs mœurs, avec "''"confo.idur' les auteurs de nos jeux-partis et de nos chansons d'amour, on vit, à l'écart, formant pour ainsi dire un groupe séparé de tous les autres, se tenir fièrement les auteurs de nos Chansons de geste. Ils se faisaient facilement reconnaître à leur air grave et presque dédaigneux, à la conscience qu'ils eurent longtemps d'être des historiens plutôt que des poètes ', à leur horreur pour la galanterie, à leur amour pour le fer, pour le sang, pour les batailles. Personne ne les confondait avec les autres poètes, et l'Eglise s'y trompait moins que personne. Dans un manusci'it du xm' siècle, où se trouve à l'usage des confesseurs une sorte de Traité des cas de conscience, on voit que les prêtres sont engagés à traiter charitablement les jongleurs de cette famille, lesquels sont uniquement occupés à chanter les héros et les saints, gi'sta principum et vitas sanctoruar, tandis que les représentants de Jésus-Christ doivent se montrer sévères envers tous les autres jongleurs. Ce texte, très-évidemment, doit s'appliquer à nos poètes : mais il est d'ailleurs trop important pour que nous n'ayons pas l'occasion d'y revenir.
Un certain nombre de nos chansons sont anonymes, ^^ CmhTc""'^ surtout parmi les plus anciennes. Quel est l'auteur de la sonrLwnj'n°e's'
' « Ce n'est pas fable que dire vos volon ; — Ansoiz est voirs atressi coin sermon. » (Amis et Amiles, vers 5, 6.)
^ « Sunt autem alii, qui dicuntur joculatores, qui cantant gexta principum et vitan sanctorum... Si... cantant gesta principum inslrumentis snis, ut faciant solacia iiominibus, bene posaunt sustineri taies, sicut ait Alexander papa. » (Summa de pœnilenlia, P.ibl. nat., Lat. 10419, anc. Sorb. 155''2 P 91, r", col. 1, ms. du xiir siècle.)
CHAP. II
Ce sont
géiicralciiiunt
les plus
aiicionnes.
Chanson de Roland? M. Génin ne s'est point senti embarrassé par cette question, et n'a pas hésité nn seul instant à proclamer que notre Homère s'appelait Théroulde. Et ce nom a été gloiieusement inscrit dans le titre môme de Tédition de M. Génin ; (l La Chanson de Roland, poëme » de Théroulde. » A tout le moins, c'est Touroude qu'il faudrait dire : nom très -normand.
Or, cette attribution s'appuie seulement sur le dernier vers du poëme : « Ci fait la geste que Turoldus declinet. » Comme on le voit, tout dépend du sens que l'on attache au mot décliner. Ici les philologues se recueillent, et leurs avis se partagent. Mais, alors môme que décliner signifierait seulement achever, notre incertitude ne diminuerait point. Ce Turoldus est-il un poëte qui achève de trouver, ou un scribe qui achève d'écrire, ou un jongleur qui achève de chanter? Il est à craindre que l'on ne sorte jamais de ces ténèbres et, malgré certaines probabilités en laveur de Touroude, il vaut peut-être mieux regarder, jusqu'à plus ample informé, la Chanson de Roland comme un poëme anonyme '.
Beaucoup d'autres le sont. C'est ainsi qu'on ignore quels sont les auteurs des plus anciennes branches de la grande geste de Guillaume; c'est ainsi qu'on se demande encore à quels poètes il faut faire honneur à' Amis et Amiles, de Jourdain de Blaives, d'Aiiberi le Bourgoinfi, de Girard de Roussillon, etc., etc. Bref, il est à remarquer que beaucoup de nos plus anciennes chansons sont anonymes. C'est qu'en effet les temps où nait la véritable épopée ne sont pas ceux où éclôt la vanité littéraire. Dès que l'amour-propre des auteurs
• « Le Roland a. été composé en Angleterre, après la conquête de 106G, par tin Normand qui était probablement originaire de l'Avrancliinais ou d'un pays peu éloigné du mont Saint-Micliel. » Telles sont les conclusions auxquelles nous sommes arrivé et que nous avons exposées dans V Introduction de notre 4e édition de la Chanson de Roland (Mame, 1875)
LES .vriErUS des chansons de ('.este. 205
apparaît, des qu'il les excite à se noinincr, adieu la uaïveté des temps épiques!
Appliquez ce })rincipc à l'histoire de uotre poésie, el vous en saisirez promptement la justesse. Par une de ces exceptions dont nous parlions tout à l'heure et entre lesquelles il convient de citer aussi la Chevalerie Of/ier ' dyecGariii le Loherahr, l'auteur, le premier auteur de Riioid (le Caiiihrai est nommé dans cette œuvre étonnante et qui est incontestablement un de nos plus anciens poëmes '\ Mais enfui l'usage de se nommer ne prévalut que plus tard. C'est ce qui a lieu, au xii'' siècle, pour \e Moniage Rainoart^ et la Bataille Lu qui fer '"^ \ c'est encore ce que nous avons lieu de constater, durant le règne de Philippe-Auguste, pour la seconde version des Enfances Godefroi^, pour les Saisnes', pour Girard de Viane^, pour une des rédactions des Beiives dllanstonne^, et pour deux poëmes du cycle de la croisade
' « liiiiiihers le fist à Taïkiré courage, — Chil de Paris, qui les autre? cnpasse; — Il n'est jouglerres qui soit de son lignaje... » (Ofjier, ms. de Durliaui, Hibl. de l'évè(|ue Cosin, vol. II, 17. Cf. le nis. de Paris : lîibl. iiat. fr. 158!. I 11 iniporle toutefois de remarquer que ces vers ne sont pas dans le manuscrit de Tours.
' .lelian de Flagy.
' « Derlolai.s dist que chançon en fera : — Jamais jouglercs tele ne chantera .. — Moût par fu preus et saiges l>3rtolais — Et de Loon fut-il nez et eslrais... — De la bataille vi tôt les gregnors fais; — Chanroii en list, n'oreis milor jamais : — Puis a esté oïe en maint palais...» illaoul de Cambrai, édit. Leglay, p. 96.)
* « Or vous les a Guillaume restorcz, — Cil de Balpaumes qui tant est liien usez — De chansons faire et de vers accsmez...» (MoniiKje llainoarl, Dibl. nat. fr. 368, f" 258.)
' « Geste chanson est faite granl pièce a : — Jeiideus de Brie qui les vers en trova — Por la bonté si très bien h garda. » [fiataille Loquifer, Bibl. nation, fr. lus, r290.)
" C'est un trouvère du nom de Renaut qui serait l'auteur de cette version, où il ne faut guère voir qu'une sorte de plagiat.
' Œuvre bien connue de Jean Bodel d'.\rras. Critiquant les jongleurs de son temps, l'auteur des Saisnes observe naïvement « qu'il ne sevent mie les riches vers noviax — 'Se la chançon riméc que fist Jeliam Bordiax. u (Édit. Fr. Michel, p. 3.)
* * « A Bar-sur-Auhe, un chastel scignori, — Lai cist Bertrans, en un vergier, pensi, — Uns gentis clers ke ceste chanson fist. » (Bibl. nation, fr. 1 148, T 1.)
" C'est celle ([ui est conservée dans les manuscritsde Venise et de Borne: «A Bar-xur-Auhe, desus une colonbe, — Se sist Bertren desoz un pin, en rombre,
I PAUT. LIVU.U.
OHAP. n.
CH,\P. II
auxquels on a attribué les noms d' An t loche et de Jcriisalcm\ C'est enfin ce qu'on voit se passer, à une époque mal déterminée, mais probablement durant le cours du XIII'' siècle, pour la Destruction de Rome -, Foulques de Candie^ et la Mort d' Aimer i de Nar bonne ^ ; pendant la seconde moitié de ce siècle, pour Berte ans rjrans pies, Beiives de Commarcis et les Enfances Ogier''^, et, au commencement du siècle suivant, pour Charlcmagne^ et y Entrée en Espagne''. Sur cent et quelques chansons de geste dont le texte nous est parvenu, dix-neuf
— Si coin la geste le devise et ritconte. — Un coutel tint dont paroit une pome : — Lors, li rcnienbrc de Biievon de Hanslonne — Et de sa mie, Josienc la blonde — Et dou destrier .\rondcl d'Arragonne... — Vilains juglicres ne vus en set respondre. » (Rome, Vat.; Reg. 1032, PU» v".) = Dans le ir.aniiscrit de Venise, la forme est un peu différente : « A Bar-stir-Aube, en droite ore de nonc,
— Astoit Bertrans k'estoit belle personne; — El se porpense de maint gentil proudome, — Tant qu'il li menbre de Bucvon de Hanstonne, — De Josianne qui est en grant essoine — Et d'Arondcl, un destrier d'Arragonne. » (Ribl. de Saint-Marc, niss. français, n" XIV.)
' Un contemporain et, sans doute, un témoin oculaire de la première croisade,/iic/i«/Y/ le Pèlerin, avait écrit une première chanson que nous ne iiossédons plus, mais qui fut renouvelée un siècle plus tard par Graindor de Douai : Il Cil qui la chanson fist sot bien dire les nous ; — Ricars li Pelerina de qlii nous la tenons. » (Antioche, éd. P. Paris, II, p. ::Î60.) Et ailleurs : « Mais Grains (for de Douai ne rvcut mie oublier — Qui vous en a les vers tous fais renoveler. » {Ibid., I, 1' couplet du poëme.)
- « La chanchon est perdue et la rime faussée ; — Mais Gautier de Douaij à la chière membrée — Et h rois Louis dont ralme est trespasséc, — Par lui et par Gautier est restoire aiinée — Et la chanchon drescie, esprise et aluniée.» (Ms. de Jabibl. municipale de Hanovre, n° 578. — Publié par Grœber, Romania, II, 6.)
' « Oés bons vers qui ne sont pas frarins... — Ilerbers les fist le Duc à Dammartin. » (Édit. P. Tarbé, p. I.) = Le manuscrit de Boulogne-sur-mer (P 207) offre une variante notable ; mais qui, sans doute, est le résultat d'une erreur du scribe ; « Oies les vers qui ne sont pas frarin ; — Aine nés troverent Berton ne Angevin : — Guihert li clers les fist à Dammartin ; — Ses fist escrire en un brief baudcwin. »
* (( Mes hom la fist de l'anciicnevie ; — IIucs ot non, si la mist en un livre... » (Bibl. nat. fr. 24369, anc. Lavall. 23, f" 23.)
" Ces trois remaniements sont l'œuvre d'Àf/enès le Roi, qui a dit de lui-même au début de son Cleomadès : « Cil qui fist d'Ogier le Danois — Et de Bertain qui fu ou bois. — Et de Bueves de Commarcis, — Ai un autre livre entrepris. »
" L'auteur est Girard d'Amiens qui s'est nommé deux fois dans le cours du poème. (Bibl. nat. fr. 778, f209 r°, et f° li3 r».)
■ « Mon nom vos non dirai, mais sui Paiavian, — De la citez qo fist Antenor le Troïan, — En la joiose marche del cortois Trevixan, — Près la mer, à -X' lieues, o il est plus prosan... " — Et plus bas: n Et comme Nicolas à rimer l'a complue... » {Entrée en Espagne, Mss. fr. de la Bibliothèque Saint-Marc, à Venise, n-XXI, f° 2U et P 304.)
seulement ne sont pas anonymes. C'est le cinquième "'""aup "m " "' à peine. Mais, comme on le voit, la plupart de ces chansons sont relativement d'une époque récente \
Quand l'auteur d'une chanson est complètement in- on peut fixer connu, quand on ignore jusqu a 1 époque a laquelle il a d-^ne chanson vécu, il ne reste plus à la critique qu'à préciser cette defma^scrifs" date d'après d'autres éléments. La paléographie, tout t,£^. d'abord, établira nettement la date des manuscrits où ce poème est conservé. Il est vrai (nVil ne faudrait pas faire trop grande estime de cette sorte d'indications, qui ne sont pas suffisamment précises, et tel poème du xii" siècle, comme Acquin, peut nous être conservé dans un seul manuscrit qui soit du xv'. La langue, la grammaire, le 2° D-après vocabulaire nous serviront ici d'excellent cnïermw; mais et sa vérification. la versification nous otTrira un élément de critique infiniment plus précieux : suivant que la chanson sera assonancée par la dernière syllabe ou par la dernière voyelle accentuée, nous la déclarerons plus ou moins ancienne. Et nous ne parlons pas de tous les caractères intrinsèques qui permettent de dire, à la lecture de telle ou telle épopée : (( Elle doit assurément être de telle époque. y> C'est ainsi que, placés devant un monument roman ou gothique, nous pouvons, d'après certains caractères, déterminer l'âge exact de toutes les pierres qui le compo-
' Il y a des attributions douteuses et dont nous ne saurions parler ici sans une extrême prudence. Telle est l'attribution des Quatre Fils Aijmonk un jongleur du nom d'Huon de Villeneuve : " Iliion de Villenoeve l'a molt estroit gardée; — N'en volt prendre ciieval ne la mule afellrce, — Peliçon vair ne gris, niante], chape furrée, — Ne de buens paresis une grant lienepée. — Or, en ait-il maus grez qu'ele li est emblée...» (Manuscrit cité par Fauchet. Cf. Hist. Utléraire, XVIII, p. 722.)= Le poëme sur la croisade qui a été récemment analysé par M. Paul Meyer {Romania, 1875) est attribué à IJaudri, archevêque de Dol : « Un clers provencel l'a primes latinée; — En fist un grant liver o Baudris l"a trovée, — LWicPvesquex de Dol qui molt niielz l'a ditéi- — Et, selonc le langage, en romance treslornée. » Et ailleurs : « Baron, selon l'estoire que Baudri a ditée, — Fu Jcrsalcm assise. )> Mais M. Paul Meyer a fait contre cette attribution certaines objections dont il faut tenir le plus grand compte et que nous aurons lieu de discuter un jour. = Il est probable quWimeri de Nui bonne est de la même main que Girard de Viane; mais ce n'est qu'une probabilité.
CHAP. II
:{" Dapri-s ccrtilins détails archcologiques.
sent. Il importe que nous arrivions sur ce point à une grande subtilité de critique. Certain numismate, enlevé prématurément à la science, se faisait (dit la légende) présenter une pièce de monnaie du moyen âge, et, les yeux fermés, se contentant de la palper, s'écriait d'un ton affirmatif : « Cette pièce a été frappée dans telle ville, à y> telle époque. » Voilà où la critique littéraire ne doit pas désespérer de parvenir, et comment elle en arrivera peut-être à déterminer l'âge de nos chansons de geste anonymes. Les costumes, les armes, les monuments de toute nature, qui sont décrits à chaque page de nos romans, sont pour nous autant d'éléments de critique. Nous ne placerons pas avant la fni du xir siècle, avant le commencement du xiii% un poëine où il serait question de cottes d'armes et de gamboisons. Nous ne ferons pas honneur au xur siècle d'une de ces chansons de la décadence où il s'agit de luiubcrfjeons. Mais, tout au contraire, nous aurons bonne opinion d'un texte où nous trouverons constamment employés les mots nasel, cercle et broigne ou brunie. Nous prenons au hasard cet exemple, et en pourrions citer mille autres' : car avec les seuls textes de nos romans on pourrait écrire un Traité fort complet de notre archéologie nationale '^
' Rien n'est pins difficile à préciser que la date de la Chanson de Roland, et l'on a peut-être contribué à l'éclaircir par des arguments empruntés à cet ordre d'études : « Il est absolument certain, avons-nous dit, que les armures décrites dans notre poëme sont antérieures au rèirne de Philippe-Auguste. El, comme il n'est pas question de chausses de mailles dans le Roland, il est encore possible que cette belle chanson soit antérieure à l'époque où ces sortes de chausses ont pénétré dans notre costume de guerre. Or, cette époque est la seconde moitié ou le dernier tiers du xi" siècle, et il y a déjà plusieurs chausses de mailles très-nettement indiquées dans la tapisserie do Baveux. » (Vetiista Monumenta, Londres, 1835, pi. XI et XII. Cf. la Chanson de Roland, i° édil., Marne, 1875, p. 415.)
- La connaissance de l'archéologie peut, à tout le moins, nous aider à fixer l'âge exact d'un manuscrit d'après le caractère de ses miniatures. Or, pour fixer l'époque de la composition d'un poëme, il est fort important d'établir la date du plus ancien manuscrit où il nous a été conservé. M. de Longpérier, ayant à dater le manuscrit où il a trouvé une Suite d'Ogier le Danois, a remarque qu'une miniature y représentait les chevaliers armés de l'ailette, et s'est aisé-
Lt:S AUTliURS DES CHANSONS I)K OESTi:. 209
Quelquefois, d'ailleurs, raulcni' (l'mic chanson ano- "''^^■;i''^,';","" iiyme trahit naïvement, si ce n'est son nom, du moins ~^ '. r~ son temps. C'est ainsi que, dans Aimeri de NarOonnc, ' I'.Sh, .If" * il est question d'André de Hongrie, qui régna de i204 à 1235 : donc, cette chanson ne peut être antérieure à 1204. C'est ainsi que, dans toute la rédaction du roman d'Acrjuin, il est question de V archevêque de Dol : or, l'éolise de Dol avant été soumise en 1199 à la métropole dîTours et ayant alors, tout naturellement, cessé d'être elle-même une métropole, la rédaction de notre roman doit être antérieure à la fin du xii'" siècle. C'est encore ainsi que, dans Aiol et Mirabel, le poëte, se plaignant amèrement des vices de son siècle, en vient à s'écrier : « On fait mes deus enfans de douze ans asan- ))blcr ; — Prendés garde que oirs il pevent engendrer.» Ces deux enfants, selon M. Paulin Paris (je n'en suis pas aussi certain que lui), n'étaient autres que Blanche de Castille et Louis YIII, mariés en 1200'. Dans le môme poëme, le duc de Venise Gracien joue avec ses Vénitiens un rôle considérable : n'est-ce point une allusion évidente au nMe historique que les Vénitiens ont joué dans la quatrième croisade? Lorsque, dans \es Enfances Vivien, le jeune héros du poëme s'informe « des grans batailles »
ment convaincu que o le pins ancien exemple fie railcttc est de 1*287 ». = M. Demaison, se proposant de classer clironologiqucment les différenls manuscrits d'Aimeri de Xarbonne, a également tiré parti de leurs miniatures : il a observé que celles du manuscrit du Dritisli Muséum 20 D XI nous oflraient le costume de 1340. Etc., etc.
' M. Paulin Paris a fait remarquer ([u'il existe plusieurs versions des Enfances Godefioi et qu'il est aisé d'en déterminer la date, grâce à un certain passage qui est réellement des plus curieux. Dans ce poème, la mère de Cornumarant, la vieille Calahre, est animée de Pesprit de prophétie. Et Pauteur des Enfances, usant de la liberté qui est accordée aux poètes, met sur les lèvres de son héroïne l'annonce de tous les laits qui se sont réellement passés jusqu'au moment de la composition de son poëme. Or, dans la première version du poëme (Bibl. nat. nis. fr. 12058), la propbétesse annonce seulement la prise de Jérusalem par Godefroi. Dans la seconde version (mss. 1G21 et 12569), elle prédit la croisade de Louis le Jeune. Enfin, dans certains manuscrits plus récents île cette même version (787, 7'J5), elle va jusqu'à prophétiser l'expédition de Philippe- Auguste et le siège de Saint-Jean d'Acre. (Cf. VHistoire liltéraire, XXll, 401.) 1. 14
CHAP. II
qui ont lieu « clans Constantinnoble », il nous est également fort difficile de ne point penser à l'expédition dont Villehardouin nous a laissé la très-dramati({ue histoire. Est-ce que Gaidoii n'est pas daté d'une façon plus précise par ce seul fait qu'on y voit figurer des Dominicains et des Franciscains ? Voici un autre poème, Garin de Montglane, où les mécréants sont qualifiés « d'Aubigois » : ce poëme ne saurait raisonnablement être placé avant cette terrible guerre des Albigeois qui a rempli une si grande partie du règne de Philippe- Auguste. Enfin, dans une Suite d'Ofjier le Danois, dont on a publié tout récemment un fragment intéressant*, on jette l'anathème sur « les maus Templiers que y> Damedieu cravent, — Qui dedans xVcre l'alerent traï- » sant. » Or, la prise d'Acre n'eut lieu qu'en 1291, et la Suite d'Ogier n'est certainement pas antérieure à cette date. Jamais le vrai critique ne négligera de tels traits.
La tàcho Et maintenant, en quoi consistait la tâche de nos
de nos épiques .. , . „
consiste d'abord pOCtCS CpiqUCS t à s'inspirer ...
des anciens S a2;it-il dc uos plus aucicnnes chansons : Le premier
chants populaires o i x
'""^^'orlif'""" travail du trouvère était de prêter l'oreille à toutes un'podnÏÏqToffrè l^s voix dc hi tradltlou, de recueillir parmi le peuple les ""''un'iié!''''''' anciennes chansons, de s'en inspirer, et, au lieu de les réciter banalement l'une après l'autre , d'y trouver le sujet, l'enchaînement et les péripéties d'un poëme qui sortit à la fois de la tradition et de son cerveau. En d'autres termes, l'auteur d'une chanson' de geste avait à transfigurer les anciennes cantilènes et à en faire un tout véritablement harmonieux et vivant. C'est le caractère de nos plus beaux poëmes ; c'est celui de la Chanson de Roland, œuvre d'nn génie puissant et qui, même
' Journal des savanla, aviil 187G, ailicle dc M. dc Loiigpéricri
1 l'AUT. LlVIt. II.
CHAI'. II
Mais bienlôt
les
trouvères
se contentent
(l'amplifier,
de délayer les
anciens poëmes
eu iiiiilaut, sait demeurer vigoureusement original. Celle heureuse époque ne dura point longtemps et la tache de nos trouvères ne conserva pas longtemps cette élévation, cette noblesse. Car enfin ce procédé primitif était plein de respect pour la tradition, pour le passé; et l'on pouvait encore appliquer à ces poëmes les mots de Jornandès : 2)6)16 historico ritu. Les trouvères développaient la tradition, mais sans l'altérer. On les écoula quelque temps avec plaisir : mais quand ils eurent mille et mille fois répété leur Roland et leur Aliscans, faut-il le dire? on s'ennuya. On se cacha d'abord pour bailler ; puis, on ne se cacha plus. Un grand cri, sorti de tous les rangs de la société du xif siècle, s'éleva vers les trouvères : « Nous voulons du nouveau, nous voulons du nouveau. )> Ils firent du nouveau. Leur tâche ne fut plus la môme : les poètes commencèrent à devenir des arrangeurs.
Ils se contentent, tout d'abord, d'allonger les vieilles chansons et de les délayer avec une sorte de rage. Raimbert n'avait consacré que 3000 vers aux Enfanc6s Ofj'wr : Adenès, ravi de son œuvre, en produit 8000. On prodigue les descriptions, les discours, et surtout les récits de bataille qui prêtent si bien à l'amplification. Cependant on ne touche pas au fond du poëme.
Bientôt on y osa toucher. On commença, non sans Et ns finissent par
, . . , ^ , . -, . ■ inventer
quelque timidité, par ajouter un prologue; puis, on m- complètement tercala un ou plusieurs épisodes. Enfin on se dépouilla eties^hcros de tout respect pour l'ancienne tradition , et l'on se 'cms chansons. lança dans la composition de poëmes entièrement nouveaux. Môme on alla jusqu'à en fabriquer sur des héros complètement fabuleux, tels qu'Anseis de Garthage. C'était le dernier decçré de la hardiesse. Mais comme on avait affaire à un public qui, tout à la fois, voulait de Tancien et du nouveau, de l'ancien qui fut historique et du nouveau ([ui fût intéressant, les trouvères, aucom-
CHAP. II
mencement de leurs poèmes, durent indiquer leurs sources, et mentirent avec une impertinence rare : « Tout )) ce que nous allons vous raconter est absolument » neuf», crièrent-ils à leurs auditeurs. «Seulement, les » anciens poëtes étaient des ignorants qui ont laissé ces » exploits et ces héros dans une regrettable obscurité. )) jMais nous voici : nous avons rassemblé les anciens )) manuscrits; les moines de Saint-Denis nous ont mis » au courant, et vous allez entendre des merveilles '.» Ce qui voulait dire en bon français : « Il n'y a rien d'antique dans toute notre chanson; c'est une œuvre de pure imagination. » Et, en effet, après avoir commencé par chanter gravement des poèmes presque historiques, nos épiques en arrivèrent à composer de vrais contes. La geste de Guillaume au court nez, dont la plus ancienne chanson est le magnifique récit d'Aliscans, se termine par un conte de fée, la Bataille Loquifcr.
Ces inventions, d'ailleurs, ne coûtaient pas beaucoup à la cervelle de nos poëtes. Ce ne sont, le plus souvent, que de pauvres et plates imaginations, et tous ces récits sont jetés dans un moule uniforme. D'autres fois, pour paraître plus dignes de foi, nos auteurs se donnent la joie de traduire la Chronique de Turpin ; s'ils veulent paraître tout à fait critiques, ils annoncent qu'ils combineront entre elles plusieurs chroniques, plusieurs documents historiques'". Mais, fort souvent, nos trouvères n'y
' « Seigneur, oés, qui chanron demandés, — Soies en pais, et si m'oez conter
— Cornent les gestes vinrent à décliner, — Les anciennes dont on soloit parler. — Cil trouveour les ont lessiez ester : — Huiniés orrez du lignage parler x, etc., etc. {La Mort cVAiiueri de \iirbo)ine.)
- C'est ainsi que l'auteur de l'Entrée en VEspagne déclare avoir emprunté la matière de son roman aux Chroniques de Jean de Navarre et de Gautier d'Aragon qu'il a savamment combinées avec la Chronique de Turpin : « Ce que il trova (Turpiiii, bien le vos rantcron. — Bien dirai plus à chi'n poise e cliinon;
— Car dous bons cierges, Gan gras et Gauteron, — Gan de Navaire et Gauter d'Aragon, — Ces dous prodomes ceschuns saist pont à pon, — Si coin Caries 0 la fière françon — Entra en Espaigne conquerre le roion... » (Manuscrit de
mettaient pas tant de façon: ils iinilaienl, iitiilaienl, inii- 'i-^i't ;,iv.<.n. talent. C'est ainsi qne l'anleur (ïAsprcinonl a, dans son personnage d'Eanmont, maladroitement copié le personnage de Roland ' : Eaumont sonne du cor, tout comme le neveu de Charlemagne, et en des circonstances tout à fait analogues. C'est ainsi que le départ de Gui de Bourgogne, dans la chanson de ce nom, est signalé par les mêmes présages que la mort de Roland lui-même -. Dans le Covenant Vivien on voit le petit Guichardet, frère de Vivien, échapper à ses gardiens et rejoindre à Aliscans l'armée de Guillaume ; dans Aspremont, le petit Roland échappe tout semblablement à son gardien et rejoint ainsi Tarmée de Charles \ Olivier, aveuglé par le sang qui coule sur ses yeux, frappe Roland qu'il ne voit pas : cet épisode de Roland est reproduit dans le Covenant Vivien et mis sur le compte de Guillaume et de Vivien. Nous pourrions multiplier ces exemples\
Mais ce sont là des imitations légitimes. Les trouvères ns
descendaient parfois jusqu'au plagiat. Deux versions des jusqu'au piagiat
, . . ", cl jusqu'à
Knfances Gode/roi sont arrivées jusqu'il nous : l'une ^ la compilation, est un évident plagiat de l'autre". C'est ce que M. Pauhn
Venise, fr. XXI, f^ 51 r" et v°.) Et, un peu plus loin, le même auteur fait preuve (l'un véritable sens critique, chose tellement rare que nous ne croyons pas l'avoir rencoutiée une seconde fois dans nos Chansons de geste : « Les troi outor — Sont en accoid d'un dit et d'un labor. — L'uns ne contrarie l'autre de nul coller. • — Une novclle queviegne de longor — Com honi aporte o Irai o quatre ancor, — S'adonc s'acordcnt les dos al' prini ditor, — El' quart contraire tenuz vient fableor. — ■ Car bien savomcs que devant un rector — Plus d'un sol homes vient creii ploisor. »
' Bibl. nat. fr. 2495, f 107, et fr. 25529 (anc. Lavall. 123), f^ 170-173.
- « Que sans i est pleiis endroit midi soné ; — Et li soleus esconse quant midi est passé. — Lorsdiont par la terre : Li mondes est linez...» — (Gui de Bourgogne, édit. Guessard et Michclant, p. 10, vers 307-309. j
' Bibl. nat. fr. 25529 (anc. Laval!. 123), f" 193.
' Dans Ogier, notamment, on voit le héros du poemî mettre une pierre sous la tète du géant Brelius, afin qu'il dorme plus commoilément ; or cet épisode se retrouve plus tard dans VEntrée en Espagne, où Roland met également une pierre sous la tète du géant Ferragus. Mais il faut se hâter d'ajouter que toute celte partie de rE)ttrée en Espagne est une traduction exacte de la Chronique de Turpiii.
^ Bibl. nat. fr. 11)21 . — " Bibl. nat. fr. 12558.
"chIpI'T' "■ Pt'ii'is a nettement démontré'. Les poètes de ce temps étaient d'ailleurs assez contumiers de ce fait. L'auteur d'un poëme sur Gharlemagne, Girard d'Amiens, copia le Cléomadès d'Adenès, lui donna un autre titre : Meliachin, et le lança dans le monde comme s'il était l'œuvre originale de Girard d'Amiens -.
Enfm certains auteurs ne se sentaient même pas la force d'imiter les autres. Ils étaient de ceux de qui l'on pouvait dire : « Au peu d'esprit que le bonhomme avait — )) L'esprit d'autrui par complément servait. » Ils étaient de la grande famille des compilateurs. Nous possédons plusieurs de ces compilations. V Entrée en Espagne, que nous avons jadis publiée par extraits, peut ici nous servir de modèle. Elle est écrite tantôt en décasyllabes, tantôt en alexandrins. La première partie est tout entière calquée sur la Chronique de Turpin ; la seconde est toute fabuleuse. Évidemment l'auteur avait deux ou trois manuscrits devant lui, et en copiait des épisodes entiers qu'il reliait ensuite par de méchants vers de sa façon \
Comment Supposons maintenant la tâche du trouvère entière-
s'éditaient ^ -,• r^ •,•^ • i i i
les Chansons meut accomplic. Qu il ait voulu remonter aux chants
de £resto?
populaires et aux sources les plus vénérables, ou bien qu'il se soit contenté de remanier servilement un ancien poëme, son œuvre est achevée : la voilà.
' Histoire littéraire, XXII, 400, 401.
- Cf. les inss. de la Bibl. nat. i'r. 14.55 et 14.56 : le premier renferme le Meliachin et le second le Cléomaden. C'est ce même Girard d'Amiens qui, dans son Charlemagne, a imité G;aucheinent plusieurs de nos vieux poëmes, et notamment le Mainet, dont M. Gaston Paris a tout récemment publié un fragment important (Romania, IV, 305 et suiv.).
^ Après avoir fait une étude fort attentive de ce même manuscrit de la Dibliothèquo Saint-Marc où est conservé ce roman, nous nous sommes persuadé que l'Entrée en Espagne se compose au moins de deux poëmes distincts dont le second commence au ï" 213 v°. Nous citerons ailleurs plusieurs autres exemples de compilations épiques.
Si correcte, si austère que Ton puisse concevoir la vie de nos anciens trouvères, il ne faut cependant pas leur demander un désintéressement que n'ont jamais connu les tiens de lettres, ni même les poètes. Il est tout naturel d'imaginer que les auteurs de nos chansons vivaient de leur poésie aussi légitimement que le prêtre vit de Tan loi. Une fois donc son poëme terminé et transcrit sur le parchemin, le trouvère se mettait en quête d'un éditeur.
(( Un éditeur ! dira-t-on. C'est un mot bien moderne. » Il est nécessaire d'expliquer notre pensée.
Souvent il arrivait que les trouvères s'éditaient. Ils s'éditaient en colportant leurs poëmes, en les chantant, en les exploitant eux-mêmes. Ils s'abattaient sur tel ou tel pays et le parcouraient dans tous les sens, s'arrêtant dans tous les châteaux et sur les places publiques de toutes les villes, récitant des extraits de leur chanson; puis, ne craignant pas de tendre la main et de faire la quête. Ils portaient soigneusement avec eux le très-précieux manuscrit qui contenait toutes les espérances de leur fortune; ils le cachaient, et ne le communiquaient à personne. Surtout ils se mettaient en garde contre les jongleurs, de qui la probité littéraire n'était point proverbiale, et fuyaient leur compagnie dangereuse. Et, avec un peu de persévérance, les trouvères, parfois, faisaient fortune. C'est ce qui arriva au premier auteur de la Bataille Loqidfer. Il s'appelait Jendeus de Brie, et s'entendait en affaires autant qu'en poésie. Il vit que la France était peuplée de trop de poètes et de trop (Y éditeurs: il partit en Sicile et y exploita sa chanson qui, paraît-il, lui rapporta d'excellents revenus. Il est, dans toutes nos Chansons de geste, peu de passages aussi intéressants que celui d'où nous tirons tous ces détails'.
' « Geste chanson est faite grant pièce a : — Jendeus de Brie qui les vers en trova — Por la bonté si très bien la garda, — Ains à nul hnnie ne Taprist
PAIiT. LIVR. n.
ClIAP. H.
Certains trouvères
éditaient euxmêmes
leurs propres ouvraires.
^il() LKS AUTEURS DES CHANSONS DE GESTE.
CHAI'. II
Mais les trouvères, tout comme les auteurs de notre lemps, n'aimaient pas à se donner tant de peine, et préféraient confier tant d'embarras à leurs éditeurs. Ils gagnaient moins, mais se reposaient davantage.
Or, les vrais éditeurs du moyen âge, en matière de chansons de geste, ce sont les jongleurs \ Mais, Les jongleurs allaient trouver les poètes en renom, et
en général, 011 peut , ,. ., .,,,. -^ii
considérer Icur aclietaieut soit laproi)riete pleme et entière de leurs
les jongleurs . . .
degeste œuvi'cs, soit Icur exploitation durant tant d'années. Le
comme les éditeur.^ ' '■
de nos chansons, plus souvcut, Ics autcurs sc réscrvaicnt la propriété, ct la transmettaient à leurs fils ou à leurs autres héritiers : c'était une véritable propriété littéraire. Rappelons-nous l'extrait des Enfances Guillaume, que nous avons cité plus haut. Il y est question d'un jongleur qui va trouver un religieux de Saint-Denis, et lui achète une chanson. Acheter e^ihmi le mot, quoique l'auteur, paraît-il, ait été payé en grimaces autant qu'en argent. Nous avons montré que l'intervention du religieux était un conte in-
n'cnscii;ii;i : — Mais l;imuI avoir eu ol et recovra — Entor Secilc là oii il conversa.— Quant il iiiorut à son fils la laissa », etc., etc. (BataiUe Loquifer, lîihl. nation. IV. Ili8, f' :290.) M. Gaston Paris, dans un article récent de la Uonutvia (IV, -171), rapproclie de ces vers ceux de Rendus de Montauban, sij^nalés par Eauchot, et que nous avons dû nous-mêmes citer plus haut : « lluon de Villenoevc l'a molt eslroit gardée : — N'en volt prendre cheval ne la mule afelti-éc, — Peliçon vair ne gris, mantel, chape forrée, — Ne de bucns paresis une grant henepée. — Or en ait il nuuis grez, qu'ele li est emblée. » On peut enfin rapprocher de ces deux passages les vers suivants de Foulques île Candie : M Geste chanson ne vient pas de mensonge; — Herbert le Duc qui tient promesse à songe — En fist ces vers : encore eu tient la longe... — Vilain jongleur qui Damedieu mal donge — Me sevent tiex. » (Voy. Foulques de Candie, édit. P. Tarbé, p. 52.)
' Il importe de remarquer ici, jiour la seconde fois, qu'il y a toujours eu plusieurs classes de jongleurs, et surtout que, suivant les époques, les jongleurs ont eu ])lus ou moins d'importance. Dès le xiii" siècle on les vit tous dégénérer en bateleurs; mais, au xii*, ils avaient encore quelque respect pour leur métier et savaient l'honorer. Nous ne parlons donc que des jongleurs de la bonne époque et de ceux qui, ayant une certaine fortune, ont eu une véritable respectabilité; nous parlons de ceux qui étaient appelés jongleurs de geste; qui chantaient « les vies des saints et les exploits des princes » ; qui étaient en ])ossession de Eestime uiiiverscllo et que l'Église ell;>mème aimait ù favoriser. (Voy. le char pitre de notre siîcoml vohnne, intitulé : Comment se propageaient les Chansons de (jesle.)
LES AUTEUnS DES CHANSONS DE GESTE. 217
veillé par le juiiijleiir pour (louiier plus de prix ù sa marchandise ; mais, en la place de ce moine, mettez un auteur laïque, et vous aurez un récit qui nous paraît de tout point authentique. Ces quelipies vers jettent une singulière lumière sur toutes les relations entre les jongleurs et les trouvères, relations dont on a si peu parlé jusqu'à ce jour ' .
Les jongleurs imposaient sans doute certaines conditions à leurs auteurs. Ils leur recommandaient tout d'abord de bien déprécier, au début de leur poëme, les autres jongleurs leurs confrères. Ils leur reconuuandaient encore d'écrire en vers, de distance en distance, un appel à la générosité, à la bourse de leurs auditeurs. Et quand les jongleurs avaient été mal reçus dans tel ou tel pays, ils se permettaient quelquefois de faire insérer, dans les chansons qu'ils déclamaient, des injures violentes ou des allusions désagréables à l'adresse de ces grossiers pays qui ne savaient pas reconnaître le mérite des jongleurs !
Les jongleurs exploitaient à la fois plusieurs poëmes, et le désir toujours croissant des nouveautés littéraires les mit dans la nécessité de savoir par cœur les extraits d'un grand nombre de chansons. C'est ce que nous voyons dans la fameuse pièce intitulée : les Deux Troveors rihauz. Mais nous sommes persuadé que, pendant longtemps, chacun de ces éditeurs populaires ne chanta que trois ou quatre poëmes, dont l'exploitation luiétaitconcédée par les auteurs. L'éditeur du Moniarjc Ruhioart met ses confrères au défi de savoir un seul mot de son poëme, s'il ne consent à le leur communiquer'. Et, de fait, les
' Nous replaçons de nouveau ces vers, en raison de leur importance, sous les yeux de nos lecteurs : « Fist la uns moines de Saint-Denis en France... — Uns gentis moines qui à Saint-Denis iert, — Quant il oï de Guillaume parloir, — Avisli fut que fust entr'obliés. — Si nos (^n ait les vers renovelés — Qui ont cl rôle plus de cent ans cstcis. — Jk i.i .\i t.\nt et promis et doxé — Si m'.\ les vers ENSEIGNÉS ET MONSTRES... » (Enfiiiices GuilUiutue, Bibl. nat. fr. 1448, P 68.)
- «Vilainsjuglcres ne cuit que ja se vant — Un mot en die se je ne li cornant...» {Mon'HHje Rainoiui lîihl. nat. fr. l-i-18, P 89.)
1 l'AliT. LlVIl. n.
CHAP. "K
CHAP. II
jongleurs consentaient quelquefois à se communiquer mutuellement les poëmcs qu'ils éditaient. Ils faisaient des échanges. 11 faut nous les représenter enfin comme de vrais éditeurs, mais comme des éditeurs ambulants : disons le mot, comme des colporteurs.
Encore aujourd'hui, dans nos villages, on voit arriver de temps en temps, surtout aux beaux jours, des hommes conduisant de petites voitures ou portant sur leurs épaules de larges coffres qui excitent la curiosité générale. Ils arrivent sur la place, en face de l'église, et là détalent leur marchandise. Ce sont des livres ; ce sont, encore aujourd'hui, les livres de la Bibliothèque bleue, les Quatre Fils Ai/mon, les Conquêtes du grand Cliarlewagne , roi de France, etc., etc. ; bref, ces mômes romans que d'autres colporteurs chantaient à cette même place il y a cinqousixsiècles. Les paysans arrivent; ils contemplent, ravis, les magnificences qu'on développe sous leurs yeux ; ils se laissent séduire par le sourire engageant du petit marchand, et emportent chez eux toute l'histoire des anciens héros, Roncevaux et Roland, Aliscans et Guillaume, le géant Ferragus et le cheval Bayard....
Les choses se passaient à peu près de même au moyen âge. Le jongleur arrivait, tout poudreux, dans une petite ville, ou môme dans un villasrc ; on signalait de loin son arrivée : «Voilà, voilà le jongleur ! » Il allait jusqu'à la place, tirait sa vielle de son étui, et, après avoir préalablement imposé silence à son auditoire haletant d'impatience et de joie, il se mettait à chanter quelque extrait du Moniage Rainoart, ou de la Bataille Loquifer, ou des Enfances G((illaume. Au milieu de son récit, il s'interrompait, et réclamait son salaire en bons termes.
C'est ainsi que s'éditaient les Chansons de geste.
Al'l'ENDlCE AU CHAPITRE II.
T.vp.LEAi' indiquant : l" les titres de toutes les Chansons de geste connues, soit inédites, soit publiées; — "1° la date probable de la plus ancienne version qui est parvenue jusqu'à nous; — et 3" les noms de leurs auteurs.
1 PAP.T. Livp.. ir.
<.IIAI>. II.
Acqiiin.
Aimeri de Narbonne.
*Mol cl Jlirabcl.
*Amis et Amilcs. Anseïs de Carlhagc.
Anseis fils de Girberl.
*Antioche.
tAispremo7il.
iAiibcrl le Bourgoinq.
Aiibcvon.
*Aye d'Avignon.
Hiilaitte Loquifer.
linstavl de Bouillon.
*Beandouin de Sebourc.
*Berta de li gran pié (ms. xiri de Venise).
*Derle nus grans pies.
Betonnel fils de Beuves d'Hanstonne et Daurel le jongleur (provençal).
*Iieuves de Commarcis.
neuves d Hanslonne.
DATE pr.OP.ABLK
DE LA VERSION'
QUI EST PARVENUE JUSQU'A NOUS
Dernières années du xil" siècle.
— On y parle de rarchevèclié de Dol, supprimé on li'Jl).
Première moitié du xill* siècle.
Il est question, dans ce poème, d'André 11, qui fut roi de Hongrie de 1204 :i 1235.
Premières années du XIII^ siècle.
— On y menlionno (?) le maria;^o de Louis VllI avec Blant-lie de Cas'.illo. Un rôle très-important y est donné au duc de Venise, et c'est Li une allusion transparente aux faits de la quatrième croisade, etc.
xil" siècle. ^^ Nous no possédons pas la version primitive.
xil« siècle.
XIII^ siècle.
XIIl" siècle.
Sous le rè^ne do Pliilinpe-Aug'uste. Ce n'est pas une chanson indépendante. — Voy. Chevalier au Cygne.
xn« siècle (?).
Xll« siècle.
xii[« siècle. — C'est un prolou'ue de Huon de Bordeaux, et qui lV)i-me une chanson à part.
Seconde moitié du xil« siècle.
XII* siècle.
xiv^ siècle.
XIV siècle.
Fin du XII'' siècle.
Seconde moitié du xiif^ siècle.
:= Il existe à Venise mic autre version de la fin du xil"^ siècle :
lier la de li gran pié. — Voy.
ci-dessus.
XIII* siècle. — Calqué sin- un oripfinal français qui est peu antéieur.
AUTEUP.S CONNL'S.
On a quelques raisons pour l'attribuer à l'auteur de Girard de Viane, à lier- Irand de B.ir-sur-Aube (?).
Seconde moitié du xill* siècle.
Il existe ])lusieurs versions, loid la [ilus ancienne est du xii« siècle. =^ Le Bovo dWnlone est une œu\Te anonyme des dernières sur-Aube années du XII' siècle (voy .plus loin)
Pierre du lîii-s n'est pas un poète, mais un scribe.
L'auteur est Giaindor de Douai; mais il ne fait qu remanier un poème île Pu chard le Pèlerin, lequel était contemporain et li!
moin oculaire de la pre niière croisade.
.Jendeiis de Brie (?).
Adenès 11' P.oi.
Adenès le Roi.
Les manuscrits do Rome et de Venise dcsiifneut trèslairementBei'lrand de Bar-
I [>Ar.T. ijvn. II.
r.ii.M'. II.