GUILLAUME AU MIDI DE LA FRANCE; IL PREND NIMES
(Le Charroi de Nîmes '.)
Analyse du Cli'irri, de ytiixos.
Le mois de mai est de retour ; les prés sont verts, les bois sont ])eaux. Gnillaume revient de la chasse. Il
' NOTICE IIISTOniQrE ET BIBLIOGRAPHIQUE SLR LA CIIAXSON DU
CHARROI DE NIMES. I. BIBLIOGRAPHIE. !<> Date de la compositiox. Le Charroi de Nimes est un poëme qui, dans sa rédaction actuelle, ne pai-ait i)as remontei- plus haut que la seconde moitié du douzième siècle. D'après le début du manuscrit de Boulogne : « Phtsor vus ont de Gn.iUaiœie canté — De Renouart et de sa grant fierté; — Mais orendroit en ont il oublié — De ses enfances, etc. », il paraît probable que le Charroi n'a été rédigé qu'un certain temps après Aliscans. — 2° Auteur. Cette Chanson est anonyme. Nous avons relevé plus haut l'erreur de M. Jonckbloet qui, s'ap]uiyant sur ces deux vers du manuscrit de la Bibl. Nat. fr. 24369 : El dit Geraiimes, or est droit c'on avise — C'oni faitement la cité soit conquise, s'est laissé aller à écrire : « Ce passage est extrêmement curieux : il nous apprend probablement le nom du jongleur du quatorzième siècle, Geraume, qui arrangea le texte de ce manuscrit » (Guillaume d'Orange. II, 204). Or Cieraume est tout simplement le nom de ce chevalier, nommé Garnier par d'autres manuscrits, qui donna à Guillaume le conseil de preuilre la ville i)ar le stratagème des tonneaux. — 3'' Nombre de vers ET NATURE DE I. V VERSiFiCATioi'i . Daus le mauuscrit 774. le Charroi de Nîmes l'enlenno 1330 vers, mais il laut y signaler une lacune duii feuillet (160 vers). Dans le manuscrit 144S, le Charroi contient 1475 vers; dans le manuscrit 368, 12:^0 vers (mais un feuillet de 270 vers manque au début) ; dans le manuscrit 1449, 1490 vers ; et dans le manuscrit 24369 (auc. 23 La Vallière) 1510 vers (mais 70 vers font défaut au commencement). Ces vers du Charroi sont des décassyllabes assonances : les tirades n'y sont pas munies du petit vers final. — 4° Manuscrits connus. II nous reste huit manuscrits du Charroi de Nirnes : a. Bibl. Nat. fr. 1448 (du* 1'° 91 V au f" 99 v^), treizième siècle. — b. Manuscrit du British Muséum, Bibl. du Roi, 20 D, XI (du f» 112 v» au fo 118 i-o;, quatorzième siècle. — c. Bibl. Nat. fr. 774 (du f" 33 v" au f« 41 vo), treizième siècle. — d. Manuscrit de Boulogne (du f^SS r" au f" 47 v»), treizième siècle. — e. Biijl. Nat. fr. 1449 (du !'-> 38 v» au fo 47 v"), treizième siècle. — /: Bibl. Nat. fr. 243G9, auc. 23 La Vallière (du f' 91 r" au f" 99 v»),
ANALYSE DU CHÀllHOI DE .SUIES.
est accompagné de quarante fils de princes ou de ducs, escorte vraiment royale. Les meutes de chiens font
II PART. I.IVR. II
CH.VP. XV.
quatorzième siècle. — (/. Bibl. Nat. fr. 368 (du f^ 163 r" au f" 166 v»), quatorzième siècle. — h. Milan, Bil^I. Trivnlziana (treizième siècle). =; Ces manuscrits se divisent en deux familles. Dans la première, on ne peut classer que le manuscrit 1448 (anc. 7535); à la seconde appartiennent les autres manuscrits, ou, tout au moins, ceux de France. = Dans le manuscrit 1448, le Charroi de Nimes est intimement soudé avec le singulier abi'égé du Cokronnement Looys dont nous avons précédemment p^lé. Le début du Charroi, dans ce même texte, oflfre avec le début de tous les autres manuscrits des difiérences assez considérables et qu'il convieni. de relever. Elles se montrent surtout dans cette longue énumération de ses services passés que fait Guillaume devant TEmpereur tremblant.
Dans le ins. 1448,
Dans ?es autres manuscrits.
Guillaume se vante : 1° d'avoir conquis à VEm- Guillaume ênumère aussi tous
pereur Sainl-Gille, « Toute Valterre, Toscane et ses services : X" Il a combattu
Romenie »... (f" 91 r^. les païens sous les murs de Rome
2" D'avoir vaincu Rainibaud de Frise (Ibid.). et a eu le nés coupé par le géant
3" D'avoir combattu à Aspremont les rois Cor- Corsolt fvers 134-153 de l'éd. de
saut, Giboé et Eràfle. C'est ce dernier, dit-il, Jonckbloet).
rpH lui a coupé le nez {Ihid.). 2° -Il a livré bataille contre
4." D'avoir livré une grande bataille sur la Gi- Dagobert à Pierrelatle, et l'a fait
ronde aux Basques, aux Pa'iens et à ceux de prisonnier (154-162).
Pierrelarge ; de s'être emparé de Dagobert « qui 3° Il a couronné Louis, et as-
estoit de Beaueaire » (î° 92 r°). Le trouvère a ré- , sommé le traître Hernaut (163-
pété deux fois cet épisode sous une forme un 182).
peu différente. Dans la seconde laisse, notre hé- 4° lia tué « l'orgueilleux Nor-
ros se vante d'avoir en outre tué les onze fils de mand » qui avait défié l'Empe-
Borel. reur, et s'est emparé plus tard
^° D'avoir fait couronner le petit Louis ma\gï& de Richard le T'/ctw (183-203).
la résistance et les railleries des Français, et 5° Il a fait à Rome une seconde
d'avoir presque assommé un archevêque « qui expédition contre Gui d'AUema-
dut faire lou signacle — [Et] s'entarga qu'il n'en gne (204-213).
volt mie faire » (f" 92 r°. 11 n'est aucunement ques- 6° Il y a fait (?) une troisième tion d'IIernaut d'Orléans).
6° D'avoir tué, en présence du Roi, le « Normand orgueilleux» qui était venu le défier ; et d'avoir fait prisonnier le vieux Richard le Roux, père du Normand (f° 92 r°)
7° D'avoir engagé de nouveau un grand combat « devers la mer salée » (le poëtc ne dit rien de plus précis), et d'avoir livré au lîoi un incomparable butin {i° 92 r").
8° D'avoir été à Rome avec Louis, d'avoir fait le guet près de la tente de l'Empereur et de lui avoir sauvé la vie. alors que les Romains avaient envahi le camp impérial et que l'Empereur lui-même fuyait jyiteusement devant eux (f° 92 v").
De la comparaison des deux testes que nous venons d'analyser, on peut tirer les conclusions suivantes : a. Le texte du manuscrit 1448 ne parle pas de l'expédition de Gui d'Allemagne, et attribue au roi Érofle ce que les autres manuscrits mettent sur le compte du géant Corsolt : c'est qu'en effet, dans son abrégé du Couronnement Looys, l'auteur de celte version n'avait raconté ni l'un ni l'autre de ces deux épisodes. — b. Le texte du manuscrit 1448 se tait sur Hernaut d'Orléans, et le remplace fort maladroitement par un archevêque qui est à moitié assommé par Guillaume. Et cependant,
et dernière expédition, contre Othon (??). C'est là qu'il a sauvé de la mort le fils de Chavlemagne surpris par les Romains et qu'il a définitivement conquis Rome à l'Empereur (201-252).
372 ANALYSE DU CllÀIlROl DE NIMES.
uiT. i.ivR. ji. g-raïul bruit autour des chasseurs, les faucons demeu-
ciiAr. XV. "^ '
rcnt immobiles sui' le ponigau poing, les bacheliers sont
quelques couplets i)lus liant, dans l'abrégé du Couronnement Looijs, la trahison d'Hernaut avait été racontée tout au long par le renianieur. — c. Nonseulement le texte du C/j«)T02 dans le manuscrit 1418 est eu désaccord avec la version complète du Courou/iejneni; non-seulement il otfre des lacunes et des erreurs regrettables, mais il est en général peu précis et reste dans le vague. Qu'est-ce, par exemple, que ce grand « combat devers la mer salée », etc.? On sent dans tout ce teste l'embarras d'un copiste qui a jugé bon de passer les trois dernières parties du Couronnement, et qui essaye de modifier le début du Charroi de manière à le rendre intelligible à tous ceux qui ne connaissent j)as la Chanson précédente dans toute son intégrité. — d. En résumé, le manuscrit 1448 ne mérite pas, suivant nous, la confiance que le manuscrit 774 et ses congénères doivent inspirer. Le seul trait légendaire qu'il pourrait fournir, ce serait peut-être cette guerre prétendue de notre Guillaume contre Raimbaut de Frise ; mais encore la chose est-elle douteuse. — Édition imprimée. Le Charroi de Nimes, iont Catel avait donné quelques extraits dans son Histoire des Comtes de Tolose {\ii23, p. 51), a été publié en 1854 par M. Jonckbloet (Guillaume d'Oranr/e, I, i)p. 73-111). qui, eu 1867, en a donné en l'rançais moderne une traduction complète {Guillaume d'Orange, le Marquis au Court Ne:, pp. 1.33-165). Nous regrettons que, dans cette traduction, M. Jonckbloet ait jugé bon de supprimer toutes les répétitions épiques, — ce qui enlève toute couleur à son interprétation, — et (le passer un certain nombre de vers qui sont ceux en général dont l'intelligence est le plus difficile. — 6" Travaux dont ce poiïme A ÉTÉ l'objet, a. Nous avons nommé Catel. Dans son Histoire des Comtes de Tolose (p. 50), il cite le Charroi sans ce malheureux dédain qui était propre à son temps. — b. En 1750, dans sa belle Histoire de Nismes (I, p. 110), Ménard emprunte à Catel la connaissance de notre Chanson, et dit, avec beaucouj) de bon sens : « Certains Romans faits à l'occasion des exploits militaires de Guillaume au Court Nez, V\xn desquels est intitulé le C/iarroîcZe j\7.v»iw, ont avancé que les Infidèles s'emparèrent des villes de Nismes et d'Orange. Ils ajoutent que Guillaume reprit la ville de Nismes sur les Sarrasins par un stratagème qui paroit avoir été imaginé d'après celui du cheval de Troyes. Cette circonstance n'a pas plus de fondement que le fait principal ». — c. M. P. Paris, dans le tome XXII de ['Histoire littéraire (1852, pp. 488-495), a analysé le Charroi et chei'ché le premier dans un fragment de Justin la source du stratagème employé par Guillaume. — d. En 1854, M. Jonckbloet, au tome II de son Guillaume d'Orange (pp. 63-79), s'est particulièrement attaché à étudier la légende qui sert de dénouement à notre Chanson, et a rapproché avec raison, du fragment de Justin, un passage de la l'ie de saint Meiniverc, évèque de Paderborn (Voy. plus haut, \>\^. 86-87). — e. M. Dozy {Recherches sur l'histoire et la littérature de VEsjKig ne pendant le moyen dge, 2^ éd., 1860, Apjiendices du t. II, p. xcvi) a cherché à établir l'origine normande du Charroi. Nous avons plus haut (p. 81) essayé de réfuter son système. — f. g. Ludwig Clarus {Herzog Wilhem von Aquitanien, pp. 216-220) a donné, en 1865, un résumé de cette même Chanson que M. Jonckbloet, deux ans après, a traduite « en langage moderne ». — h. En 1877, M. Paul Meyer a donné, dans son Recueil d'anciens textes (2e partie, pp. 237 et ss.) un texte critique des 421 premiers vers du Charroi. — /. En 1879, M. Gisaide a paraphrasé le magnifique début de la vieille chanson en une pièce fort colorée, intitulée : la Colère du Riron. (Vov. le Parnasse du 15 mai
en joie. Quant à (Inillaunie, il est satisfait de sa jour- upart. livr. n née : il a tué denx cerfs ! ■
1879). — 7° Version ex pr.ose. Le Cliarroi de Nimes est un des éléments do la grande compilation en prose du manuscrit français 1497 de la Bibliothèque Nationale (1°^ 165 vo-lG8 v°). — 8» Diffusiox a l'étranger, a. Il est certain que ^^'olfram d'Eschenbacli connaissait notre vieux poëme : il y fait dans son M'ilhehalm une allusion évidente : « Je fus marchand »,ditle héros du poëme allemand, « et j'ai pris Nîmes avec des charrettes », etc. — b. Le compilateur des Nerbonesi a raconté le Charroi de Nimes (Liv. IV, cap. IV, édit. d'Isola, t. I, p. 377; voy. à la p. suiv.) et c'est peut-être la partie de toute son œuvre où il a reproduit le plus fidèlement un original français. — 9'* V.\LEUR. LirrÉRAiRE. Le Charroi de Nimes pourrait passer pour le type des Chansons de geste de la bonne époque. Depuis son premier jusqu'à son dernier vers, elle est sincèrement primitive. Le début du poëme est un des plus beaux fragments de l'Épopée française. Ce fier et indomptable Guillaume qui accab'e de reproches l'Empereur tremblant; puis, qui, plein d'un beau sentiment de la justice, refuse tour à tour les fiefs que Louis voulait enlever pour lui à des enfants sans défense; cet abaissement du fils de Charlemagne qui projiose à son rude vassal la moitié de son royaume; ce désintéressement du fils d'Aimeri qui repousse un tel présent et ne veut accepter que des terres appartenant encore aux Sarrasins : tous ces traits sont vraiment épiques. Ils seraient comparables aux plus beaux traits d'Homère, si la langue et le style de la Chanson française étaient à la hauteur des sentiments qui y sont exprimés. La fin du Charroi, d'ailleurs, n'est peut-être pas moins remarquable que son début. Il y domine un ton héroï-comique du plus grand naturel et tout-à-fait conforme aux lois de la poésie primitive : rien n'est mieux comparable au cheval de l)ois qui prit Troie que les tonneaux auxquels les Sarrasins de Nimes dui'ent leur perte... Nous espérons pouvoir publier prochainement la traduction complète du Charroi : le fragment de 400 vers que nous reproduisons ci-dessous donnera, en attendant, une idée suffisante de cette belle et antique Chanson.
II. ÉLÉMENTS HISTORIQUES DE LA CHANSON. On ne peut scientifiquement établir que les ])ropositions suivantes : a. La ville de Nimes est réellement tombée avx rnuias des Sarrasins. Alsamah, gouverneur d'Es- "pufjne pour Omar II, s'en enipara vers la fin de l'an 719 . — b. Elle fut rcpi ise en 721 jiar Eudes, duc d'Aquitaine. — c. Anibissa, successeur d' Alsamah, la reprit en7 24; les habitants se rendirent à lui sans combattre. — d. Enfin, après avoir vu en 737 leur ville saccagée et leurs inurs abattus par Charles Martel, les Nimois finirent, en 752,p)ar chasser définitivement les païens de tout leur piays el se donnèrent d Pépin (Voy. les sources indiquées par Ménard, Histoire de Nimes, I, pp. 100, 102, 103, 110: D. Vaissete, Il iitoire générale du Languedoc, I. pp. 390 et 687; Reinaud, Invasions des Sarrasins en France, p. 16 et suiv.). — e. Il n'y a aucun élément historique dans le récit du stratagème employé ixtr Guillaume poicr pénétrer dansJS'iines. — f. C'est ci tort, comtyie nous l'avons fait voir (l'« édit., pp. ^6, 87), que MM. Paulin Paris et Jonchbloet ont vie l'origine de ce stratagème dans un trait obscur de l'histoire de Marseille, raconté par Justin d'après Trogue Pompée et Diodes dePéparethe (Historiœ, lib. XLIII, cap. iv). — g. C'est également sans fondement sérieux que M. Jonchbloet a voulu trouver cette source dans un épisode encore plus obscur de la vie de saint Meinwerc, evéque de Paderborn (\ oy. 1" édit., p. 87). — h. Ce conte est un de ceux que l'on retrouve dx>eu
37i ANALYSE DU CHARROI DE NDIES.
Il i-ART. LivR. II. Tout ce bruyant cortéffe fait sa rentrée à Paris par
CHAP. XV. • O 1
le Petit-Pont. A la rencontre de Guillaume s'avance
prés sous la même fortne chez tous les peuples et ci toutes les époques 'primitives : c'est l'équivaleAt dit cheval de Troie, etc. — i. Le Guillaume du Charroi est probablement Guillaume Téle-d'étoupe, qui, en 950, reçut de Louis IV le duché d'Aquitaine et le comté d'Auvergne au détriment du FILS de Raimond Pons. Seulement le héros de notre Chanson se montre plus généreux que Guillaume Caput-sluj^œ; il refuse fièrement le fief du petit Béranger que lui propose le fils de Charlemagne.
III. VARIANTES ET MODIFICATIONS DE LA LÉGENDE. 1° Nous avons relevé plus haut, avec le plus grand soin, les différences assez importantes qui existent entre le texte du manuscrit 1448 et la version des autres manuscrits (p. 371). — 2° Les seules variantes et modifications qu'il convienne ensuite de relever sont celles que nous off"rent : 1° les Nerbonesi (quatorzième siècle) et 2" la traduction en prose française du quinzième siècle (ms. fr. 1497 de la Bibliothèque Nationale) : elles n'atteignent, d'ailleurs, que le style et la physionomie littéraire de la vieille Chanson.
1° L'auteur des Nerbonesi a vivement traité le Charroi de 2\imes, et n'a pas trop délayé ce charmant petit poème héroï-comique. Par malheur, cet Italien, qui n'avait pas le sens épique, n'a pas hésité un moment ;\ sacrifier le magnifique début de la Chanson française. A tout le moins, il l'a singulièrement modifié. Voici Guillaume à la cour du roi Louis. Ce libéi-ateur de la France, ce puissant tuteur du fils de Charlemagne a connu bien rapidement le supplice que l'ingratitude cause aux grandes âmes. Parmi tous les enfants d'Airaeri, il est le seul qui n'ait pas été pourvu, et les méchantes langues l'ont déjà surnommé « Guillaume sans teiTe », Une telle situation finit par le mettre en rage, et il demande au roi une armée pour aller s'emparer d'Orange et de Nimes. Déjà ingrat, Louis ne consent à lui donner que deux mille chevaliers ; mais Bertrand est là, Bertrand, le fils de Bernard de Busbant, qui a fait ses preuves de courage et demande à accompagner son oncle. Un tel homme vaut mieux que toute une armée. Départ de Guillaume (Liv. IV, cap. II, édit. d'Isola, t. I, pp. 309-372). Arrivée de Guillaume et de Bertrand sur le territoire de Nimes. Ils rencontrent un païen nimois qui leur suggère l'idée, la fameuse idée des tonneaux. Aussitôt dit, aussitôt fait. Bertrand se déguise en charretier et Guillaume en marchand. Sous le prétexte de vendre une belle armure au roi Arpirot, ils pénètrent dans la ville (cap. III, pp. 373-377). Au signal que donne Guillaume, les chevaliers chrétiens sortent de leurs tonneaux. Mort d' Arpirot, prise de Nimes, baptême des Nimois (cap. iv, pp. 377-382).
'^'^ Pour le manuscrit 1497, nous nous bornerons à en citer ici un fragment qui mon ti"ei"a jusqu'à quel point la légende primitive était déjà défigurée au quinzième siècle : « Comment Guillaume, le fils Aymery, conquist la cité de Xismes, par subtilité qu'il trouva, d l'aide des gens que le roi de France lui bailla Les tonneaulx [estoient] tous aprestés, et ceux ordonnés et choisis qui l'endemain dévoient estre es tonneaulx musses et effonciés. Et si avoit Guillaume choisis et esleus ceulx qui dévoient estre charretons pour les conduire et mener, et pour parler aux Sarrasins de Nymes et pour leurs vies advanturer des premiers.... Au plus matin fut l'endemain l'embuschement fait en deux lieux ausques près de la cité, si proprement que
nul ne s'en guetta Et, quand les saudoiers et vassaulx furent bien em-
buschés et Guillaume et ceulx qui lui dévoient aller aidier s'en furent retournés, ils amenèrent leurs charrois adonq par le plus grant chemin, et à
Bertrand, son neveu : « Vous arrivez îi propos », lui n iart. Livn.n dit-il. « L'Empereur est occupé à distribuer tous ses — —
tant de gens qu'ils rencontrèrent deraandoient des nouvelles et enqueroient se marchans povoient aller seurement par icellui pais ; à quoy on leur respondoit que ouy, pourveu que ils eussent sauf conduit et que ils paiassent l'acquit et le treu qu'il convenoit payer en la manière acoustumée.... [Le gouverneur de Nymes, nommé Guitran] se mist à chemiu lors et vint jusques sur la porte amont, comme celui qui vouloit tout le charroi veoir. Et vist Guillaume qui premier estbit, voire en la boue jusques près de my jambe, car ainssi le vouloit il faire tout de grè et voulentiers. Et rien ne lui povoit grever à tout grans estinceaulx que il avoit chaussez pour myeulx faire le charreton. Sy le mist à raison adonq, disant : « Quel avoir est ce qui en « ces tonneaulx est chargié, charreton »? fet il. « A il rieng dedans pour « desploier dont vous voulsissiés faire argent en ceste cité »? Guillaume, qui gueres ne fut de parler esbahy, respondi ausques hai'diement : « C'est avoir « de poix, sire », fet il, « et de mercerie meslée. Sy a des cordouans, d'a- « lum, d'espicerie et de riche pelleterie que nos maistres ont chargiée en « Flandres. Si en pourrés avoir quant nous serons en la cité entrés en ac- « quittant le truaige que nous devons. Et si nous convendra sauf conduit « avoir alfin que nous puissions plus seurement aller par le pais. Et si vous « me demandiés qui par cestui chemin nous adreça, je vous respondroie que '< ce fut le renom du bon logeis et du bon vin que l'eu dit que vous avés en « ceste cité >•>. Et, quant Guitran entendi Guillaume qui ainssy parla à luy, il commanda la porte ouvrir et le pont abaisier ; et lui meesmes vint au devant à la barrière pour les denrées myeulx aviser, et pour sa mauvaise voulenté mettre à exécution. Mais autant lui en garda le vaillant chevalier Guillaume, car, quant il vist l'entrée ouverte, il fist faire hay aux chevaulx le plus diligemment qu'il peust, à ce qu'il peust son entreprise mener afïin souhet ainssy comme il avoit jjencé. Et le Sarrasin Guitran les regardoit, disant à soy mesmes que bon butin avoit fait pour cellui jour. Or avoit il à l'entrée de la cité ung grant hostel ouquel Guillaume commanda les premiers charrois logier, car leans avoit grant court spacieuse et large, et si avoit estables si grans comme pour cent ou .IIII"- chevaulx recepvoir. Et lors appella Guillaume ung escuier nommé Bertran auquel il conseilla tout bas et fist signe des tonneaulx deffoncer. Si fist son commandement, et quant les tonneaulx furent deifoncés, lors s'en issirent les nobles hommes qui dedans estoient, si que bien aperceurent les Sarrasins que en ce fait avoit trahison et mauvaistié. Grant fut le bruit que meurent les Sarrasins quant ils aperceurent saillir des tonneaulx gens armés et [irests pour corabatre. Ils s'en retournèrent vers la porte loi'S, crians et braians, comme gens courouciés et espardus pour leur cité qu'ils veoient en dangier et voie de pardittion. Et quant Guitran les ouy et vist, il vint vers le pont pour le cuidier refermer à ce que plus n'y entrast rien qui leur sceut nuire. Mais, Guillaume qui de son fait estoit tout avisé et qui jà avoit l'espée sachiée du fourrel, l'assena amont sur le chief tellement que jusques en la poittrine lui conduisy le taillant. Puis, saisi ung cor qu'il avoit avecques luy dont il avoit donnée la cognoissance à ses hommes, et le sonna si haultement que bien le peurent ouir de l'embuschement ouquel il les avoit mis. Sy devés croire que, en peu d'eure, saillirent hors et vindi-ent vers la cité asprement chevaulchans. Mais tandis ne dormoient mie Guillaume ne ceulx qui es tonneaulx avoient esté muciés ; ainçois s'esvertuoient de tout leur povoir aux Sarrasins combatre, detranchier et occire, en criant à hault ton : « Montjoye, Saint Denis »! Et les païens fuioient devant eulx, criant par les rues de la cité : « Trahy! trahy! aux armes! aux armes, qui
anciens services.
376 ANALYSE DU Cn.iRROl DE NIMES.
i. PART. i.ivR. ,1. (( fiefs à ses barons. Deux ont été toiit-à-fait oubliés,
CHAP. XV
- — (( deux seulement : vous et moi »! — « C'est fort
« bien », répond Guillaume avec un rire étrange; « je
« vais parler à Louis ». Il y va.
Louis oublie Dans la salle royale, on entend tout à coup un bruit
Guillaume dans '' ^
la distribution fomudablc et qui fait trembler tout le palais. C'est
de ses hefs. 1 i
du fiisï\inien, Guillaumc qui, de plus en plus colère à la pensée de au RoTtouïis t'iwt d'ing-ratitude, escalade d'un pied brutal les degrés de marbre. A sa vue, tous les barons pâlissent. Jamais aspect n'a été plus terrible, et il y a encore là un beau sujet de tableau que nous osons recommander à nos peintres. Ce géant, cette sorte d'Hercule français et chrétien, qui s'arrête sur le seuil, rouge de colère, indigné, terril)le ; ce jeune roi épouvanté qui essaye de désarmer une fureur aussi légitime ; ces courtisans qui pensent voir entrer leur châtiment vivant et sont près de s'enfuir, cet ensemble nous paraît essentiellement pictural. Si les Allemands possédaient des épopées telles que le Charroi de ISlrncs, il se serait trouvé parmi eux
aura le loisir » ! Sy se armèrent lors ceulx qui rien ne savoient de l'effroy, et comme gens non asseurés, et qui nulle conduitte n'avoient, se mirent arrengiommeiit ou marchié, attendans que on les venist là assaillir ou que ils fussent advertis quelle part ils dévoient aller. Tandis que les crestiens venoient de l'embuschement au secours de ceulx qui es tonneaulx estoient venus en la cité, et que les payens se metoient en estât par la cité pour euls defîendre, se prépara Guillaume pareillement et se mist en armes comme les aultres qui la porte gardoient en atendant leur secours, lequel metoit toute diligence d'aprouchier, et fist tant de fait que en Nysraes vindrent plus de six mil qui, sans homme ne femme es[)argner, occirent à doulleur, excepté ceulx qui haptesme vouloient requérir, dont moult en y eust, comme dit l'istoire : car quant l'agait fut entré dedans, Guillaume et ses compaignons tirèrent avant en conquestant jusques ou marchié, auquel lieu estoient les paiens assamblés, lesquieulx ne se combatirent mye longuement quant sur eulx virent si grox peuple venir ; ains se mirent à garant en leurs maisons pour leurs vies avoir saulves. Et de fait se rendirent à mercy ceulx qui mort ne voulurent recepvoir. Sy n'y eust si hardi lors qui plus osast son mandement contredire. Ainçois se loga qui peust, et fut le peuple converti, baptisié et remis en son lieu, excepté que le gaing fut aux souldoiers et gens de guerre départi, car Guillaume n'en voulu sinon l'onneur et le non. Comme vous clés fut la cité de Nismes conquise par Guillaume, le filz Aymery de Nerbonne, qui tant en fut joyeux que merveilles » (Bibl. Nat. fr. 1497, fo^ 165 yo-lGS r").
des Cornélius ou îles Kaulback pour les faire vivre sur la toile !
Guillaume élève la voix : « Sire Louis », s'écrie-t-il, <( as-tu oublié tant de services que je t'ai rendus^ la « lance au poing ' « ? Louis balbutie une excuse : « Prenez quelque patience, sire Guillaume ; après Thi- « ver viendra l'été. Un de mes pairs mourra quelque « jour, et je vous donnerai sa terre... avec sa femme, « si vous la voulez ' ». — « Triste chose », répond Guillaume, « que d'avoir à espérer la mort d'autrui! « En attendaut, je n'ai pas seulement de grain à donner « à mon cheval. Que n'ai-je accepté les propositions « du roi Gaifier qui me voulait donner sa fdle avec la « moitié de son royaume? Avec une pareille terre, je « serais aujourd'hui de force à faire la guerre au roi « de France ». — « La guerre contre moi », s'écrie le roi Louis, qui rougit enfin et sent s'éveiller sa fierté. « Il n'y a pas un seul homme qui aurait la témérité de « me la faire. Et, en tout cas, avant un an, celui-là « serait mort ou exilé ^ ». Comme on le voit, cette scène est d'un grand effet, et le poète nous montre un admirable crescendo dans la colère de ses deux héros.
Guillaume monte alors sur un foi/er, et s'accoude sur son arc d'aubier. L'arc ne peut soutenir un tel poids, et éclate par le milieu; les tronçons en volent jusqu'aux poutres du plafond et tombent aux pieds du Roi. Cependant le terrible vassal n'est pas encore apaisé, et ne se sent pas disposé à épargner le fils de Charles. C'est alors qu'il entreprend la belle et longue énumérationde tous les services qu'il a rendus à Louis. 11 faut
1. Le Charroi de Nîmes, éd. Jonckbloet, d'après le ras. fr. 774 de la Bibl. Nat., avec les variantes des mss. 24369 (anc. La V'allière 23) et 368, vers 1-72. Cf., pour les 421 premiers vers, Tédition de Paul Meyer {Recueil d'anciens textes) (2e partie, 1877, pp. 237 et ss.). — 2. Ibid., vers 73-79. — 3. Ibid., vers 80-112.
n l'ART. LIVR. II.
CHAI». XV
II PART. ] CIJAP
378 ANALYSR DU CHARPxOl DE ^'IMES.
se le représenter, en costume de chasse, adressant ce long discours au pauvre roi qui est tout tremblant et se fait tout petit devant lui : « C'est moi », dit-il, « c'est
moi qui ai combattu pour toi le géant Gorsolt, sous ( les murs de Rome, et c'est dans cette lutte que j'ai
conquis, hélas ! mon surnom de Guillaume au Court ( Nez. Il ne t'en souvient pas ?
(( C'est moi qui, pour toi, ai livré la bataille au gué ( de Pierrelatte, et qui me suis emparé de Dagobert ( de Carthage, de ce redoutable ennemi. Il ne t'en ( souvient pas ?
« C'est moi qui me suis proclamé ton défenseur quand ( les Français voulaient faire de toi un clerc ou un
abbé; c'est moi qui ai abattu le traître Hernaut ; ( c'est moi qui t'ai mis la couronne sur la tète. Il ne ( t'en souvient pas?
« C'est moi qui t'ai encore débarrassé du fds de Ri- ( chard le Normand, et qui t'ai livré Richard lui- ( même. Il ne t'en souvient pas?
« C'est moi qui ai lutté contre Gui d'Allemagne et ( qui ai jeté dans le Tibre le corps de cet insulteur de ( ta couronne. II ne t'en souvient pas?
« C'est moi, enfln, qui t'ai défendu avec sept mille
< Français contre plus de quinze mille Romains ; c'est
< moi qui t'ai remis leur chef entre les mains, et c'est à moi que tu dois le le maître-fief de Rome. 11 ne
( t'en souvient pas ' » ?
A chacun de ces reproches sanglants que la grande voix de Guillaume adresse au pusillanime héritier de Charlemagne, celui-ci baisse la tête et rougit. Jamais peut-être, dans tous nos poëmes, on ne voit un vassal tenir à son seigneur un langage plus fier. Jamais la