Cyurin de Montgiane, Bibl. Xat. fr. 24403, f" 106 r
ANALYSE DE GAHIN DE MONTGLANE. 167
(( démons », dit-il alors, « accourez, accourez tous. C'est <( vous que j'appelle, c'est vous que j'aime ; je suis votre « homme lige, je suis votre serviteur, je suis à vous » ! En ce moment le bâtiment fait eau de toutes parts, s'effondre, descend lentement dans la mer. Gaumadras essayait encore de prononcer le nom du démon lorsque l'eau lui entra^dans la bouche. C'est ainsi que mourut le neveu du duc Gaufroi '. Le récit de cette mort n'est pas sans beauté dans notre poëme ; il y est plein d'une originalité sauvage : peut-être même ne trouvet-on rien de semblable dans nos autres Chansons ".
1. Garin de Montglane, Bibl. Nat. tV. 24403, f» 106 V, Gaumadras est peint sous les couleurs les plus odieuses : « S'amoit miex uu garchon avoir à son costé — Que luicelle vivant, tant eiist graut beauté », etc.
— 2. La mort de Gaumadbas {Traduction littérale). Gaumadras a dit aux siens : « Hàtez-vous de me suivre, seigneurs; car lorsque viendra Garin, — « S'il nous trouve ici, il nous taillera en pièces ». — Il les conduisit l'apidement vers un grand cours d'eau- — Le félon et les siens y entrèrent sur-lechamp : — II les embarqua dans une nef qu'il trouva sur la rive. — Or, écoutez ce qu'imagina le maudit : — « C'est moi », dit-il, « c'est moi qui « veux vous conduire moi-même ». Il saisit le gouvernail et s'éloigne de terre. — Les voiles sont levées, et le vent les frappe — Qui était très-vif. Et le vent a gonflé la voile, — Si bien que la nef va plus vite qu'oiseau qui vole. — L'eau était forte et faisait de grandes vagues. — Gaumadras voulut aborder sur l'autre rive, — Car il y vit une roche, — Et le misérable entreprit d'y faire heurter sa nef. — « Elle se brisera, et c'est ainsi que je les fe- « rai tous périr ». — II adresse [alors] plus d'une prière au Diable d'enfer,
— Afin que quand il les aura tués, ce Diable emporte toutes leurs âmes — Dans le feu de l'Enfer où il veut les conduire lui-même. — Car, s'il le peut, il n'entrera jamais dans le Paradis; — 11 n"a jamais fait, il ne fera jamais le bien ; — Jamais son ârne n'ira à bonne lin. — Quant à son corps, il le tuera lui-même, et il ne verra pas la fin du jour. — Sans tarder, il s'achemine droit vers la roche, t— Un marinier le vit, et s'écria : — « Seigneur ! « vous nous conduisez mal, et la nef va heurter. — Si Dieu n'a pitié de « nous, nous sommes morts ». — A peine Gaumadras a-t-il entendu ce mot « Dieu » — Qu'il vient au marinier et le jette à l'eau. — Puis, il retourne en arrière, au gouvernail, — Et pense à cingler droit vers la roche.... — Et quand la nef en fut tout proche, — Les gens qui étaient dedans tremblèrent de peur. — Les uns réclamèrent doucement l'aide de Dieu ; — Ceux-là, Gaumadras, le félon Gaumadras, les assomma tout aussitôt. — Mais il réconforta tous ceux qui ne croyaient pas eu Dieu : — « Ne craignez rien ; si « Dieu nous fait défaut, — Le Diable sera près de nous pour nous porter se- « cours ». — A ces mots, il se lève tout debout. — Il fait de la main gauche le signe de la croix à i-ebours. — Il les donne tous aux diables d'enfer,
— Et, en ce moment même, la nef donne un si grand coup contre la roche,
— Qu'elle se fendit et brisa en plus de cent parties : — « Ah » ! s'écria Gaumadras, « accourez. Diables, accourez. — Prenez tout en une fois : c'est
II PART. I.IVR. I CHAT. IV
Il l'ART. I.IVn. II.
( IIAP. IV.
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Cependant, (iaufroi vit toujours.
a Reprendre Montglane », telle est Tidée fixe du vieux Duc. Il ne rougit pas de s'allier, pour atteindre ce but, avec un misérable dont le nom^même est trivial et repoussant. Caupelé, quand on lui demande : (( Qui es-tu » ? ne manque pas de répondre : <c Je suis d'une famille où u personne ne meurt dans son lit : mon aïeul a été pendu, « mon père étranglé, mon frère noyé, et ma mère m'a « toujours prédit que je serais pendu moi-même ». C'est de cet oblique et cynique personnage que Gaufroi va fain> le ministre de sa vengeance contre Garin. Comme un ser})ent, Caupelé se glisse dans le château de Montglane où la pauvre Mabille est depuis longtemps restée seule. Il rampe jusqu'aux fenêtres, s'accroche aux lierres, se colle contre les murs ; mais Dieu, qui veille, avertit Mabille par trois songes successifs, et la met en garde contre le danger qui la menace '. Elle ouvre sa fenêtre, aperçoit les envahisseurs nocturnes, les crible de pierres; puis, avec une énergie rapide, va prévenir ses chevaliers et les arme. En ce moment, un grand bruit s'entend au dehors : c'est Gaufroi qui cerne Montglane et ordonne l'assaut. Alors les défenseurs de Mabille perdent la tête et, en vrais couards, parlent de se rendre sur-le-champ à l'ennemi de Garin, et de lui offrir humblement les clefs du château. La jeune fille se traîne à leurs pieds : u Pitié, pitié » ! dit-elle, « Garin « va revenir ». Ils ne veulent pas l'écouter et désirent avant tout de vivre, redoutant neu de vivre infâmes. Là-
« pour vous une bonne aubaine. — Il vous a fait un beau présent, celui qui « a brisé c^-tte nef sur cette rive. — Si vous m'abandonniez ici. ce serait « une vilenie, — Car il y a longtemps que j'ai bien mérité votre amour, — « Et je suis votre homme lige ». — Gaumadras est noyé... (Bibl. Nat. fr, 24403, f" 107 V'.)
1. Garin de Montglaae, Bibl. Nat. fr. 24103, f" 109. Mabille croit voir un singe hideux qui grimpe contre le? murs du château et ronge le « maîstre colombel », etc.
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dessus, ils font parvenir au Duc leurs propositions de paix : « Laissez-nous la vie sauve et Montglane est ii u vous ». Mais Gaufroi prend une attitude terrible et refuse superbement les offres de ces lâches, qui seront forcés de se battre : ils ne méritent plus le nom de chevaliers. Fort heureusement, Mabille a des amis plus dévoués; autour d'elle, comme une garde populaire, quarante ferres s'empressent, donnant et recevant les meilleurs coups. L'assaut, d'ailleurs, est effrayant. Le bourg de Montglane tombe au pouvoir des assiégeants, qui se déshonorent en massacrant les petits enfants et les femmes. Ils s'approchent du donjon, qui ne peut plus leui' opposer une longue résistance : « Envoyez un mes- « sager à Garin », crie-t-on de toutes parts à Mabille. Elle y consent, mais il est peut-être trop tard '.
Non ; le messager arrive à temps, et Garin se hâte de secourir son amie en danger. Cependant, à l'aspect de l'innombrable armée de Gaufroi, notre héros n'est pas sans être épouvanté. 11 n'a. jamais vu tant de chevaliers ensemble, et naïvement fait le signe de la croix. Une voix douce le réconforte alors et lui dit d'espérer : c'est celle de Perdigon.
Il importe que l'enchanteur intervienne ici comme le Deus ex machina, et précipite le dénouement de cette trop longue action.
Le magicien jette un charme sur le duc Gaufroi et sur ses chevaliers : soudain leurs yeux sont troublés et ils croient voir devant eux une armée de cent mille hommes : « C'est Charlemagne, c'est le grand empe- « reur qui est venu au secours de Garin ». Ils reconnaissent l'étendard impérial, et ils tremblent. Comme ils sont occupés à réfléchir sur cette péripétie inattendue,