JJ
A L'ERMITE DIBERVILLE
Révérend père ermite, en ce jour, devant vous, Le front humilié, je tombe k vos genoux, Mais suivons de saint Paul le conseil salutaire, Et l'un à l'autre, ici, confessons-nous, mon père. Je sais qu'en ces écrits où je me baptisais D'un nom italien, ou d'un nom écossais, Sans guide m'écartant des routes ordinaires, Je tombai quelquefois dans de larges ornières ; Et que rempli d'orgueil, on m'a vu dédaigner De suivre le chemin qu'on voulait m'enseigner; Mais il faut vous l'apprendre, ici, par parenthèse (G;t axiome est sûr, plus que votre hypothèse;, Je crois que le rhéteur et le logicien Qui dirigent vos pas, ne vous guident pas bien,
Et que votre lumière, en passant par un prisme,
N'a pas même l'éclat du moins brillant sophisme:
Ainsi donc reprenez le chemin fréquenté,
Si le ciel vous en laisse encor la liberté.
Pour moi, tel est l'excès de mon orgueil extrême,
Qu'en donnant des conseils je n' en prends pas moi-même,
Et que sur le sommet, aux Muses consacré,
Sans peine et sans terreur, je me trouve égaré.
Là, selon que Vénus, ou qu'Apollon m'inspire,
A l'ombre des forêts je chante ou je soupire ;
Et j'aime mieux encor, quand je.suis monté là,
Cueillir quelques lauriers pour le front d'Attala,
Que d'aller, pour rimer, la traînant en carrosse,
M' embourber, comme vous, sur la route d'Ecosse.
Oui, je reste au Parnasse ; et c'est de sa hauteur,
Que je vois à son pied ramper un faible auteur.
Vainement, pour gravir au séjour d'Uranie,
Aux règles d'Aristote il soumet son génie ;
L'œil hagard, et les bras tendus vers Apollon,
Il reste, haletant, au bas du double mont.
Heureux, si revenu d'un funeste délire,
Il reprend le râteau qu'il quitta pour la lyre ;
Et fuyant de Phébus les doctes étendards,
Sur un champ moins aride il porte ses regards,
Et laisse des travaux peu faits pour sa nature ;
Mais sur l'écueil témoin de sa mésaventure,
Élevé par ses soins, puisse un brillant fanal
Préserver ses pareils d'un naufrage fatal.
Qu'un travail plus utile occupe son génie,
Et consacrant son temps à la géographie,
Qu'il trace la limite où finissent les mers,
Et qu'il ne vieune plus, çn planant dans les airs,
Nous rappeler du haut d'une nue éclatante,
Le malheureux Icare, et sa course imprudente ;
Mais qu'il reste si bas, que jamais les brouillards
Ne puissent dérober la terre à ses regards.
La même ambition vous séduit et vous charme,
Et pourra vous coûter, frère, plus d'une larme.
Mais puisse votre cœur, épris de ces erreurs,
Les expier au moins en versant quelques pleurs.
Moi., suivant vos conseils, errant dans l'Elysée,
Je hume à chaque pas les fleurs de l'Odyssée ;
Et je laisse la menthe, au duvet argenté,
Pour cueillir la pensée au tissu velouté ,
Le jasmin odorant, à pétale dorée ;
Et vos convohules à corolle azurée ;
Mais, avec soin, pour vous je laisse tous les lis,
Le pavot somnifère, et les tristes soucis.
Là, si mon tendre amour, embrasant ma maîtresse,
Dans le cœur le plus froid faisait naître l'ivresse,
Cette Niobé même, en se laissant toucher,
Prouverait que je puis attendrir un rocher ;
Et que j'en sais autant que votre statuaire,
Qui fait vivre l'ivoire, et fait mouvoir la pierre.
Ce n'est point au Thibet que nilustre Jason,
Cher ermite, a conquis sa première toison ;
Mais, là, pour retenir une langue indiscrète,
11 mit dans ses gâteaux, non du miel de l'Hy mette ;
Mais un suc bien plus doux, que par un art nouveau,
Ce héros sut tirer des veines d'un roseau.
C'est avec cet appât, qu'en sa grotte écartée,
Votre grand Mènèlas eût attrapé Protée !
Ah ! que ne puis- je, hélas! vous apaiser aussi
Avec quelques gâteaux pétris par Matossi.
Mais je déploie en vain toute mon éloquence :
Vous êtes sans pitié, comme sans indulgence,
Et Brutus littéraire, en fier républicain,
Vous maintenez les droits d'un sévère écrivain ;
Avec vous c'est en vain que changeant de langage,
Je fais de vos talents un pompeux étalage : -
La louange qui fut fatale à tant de rois,
Près de vous n'ose pas faire entendre sa voix.
Aussi, je le veux bien, résistant à la mode,
Restez toujours fidèle à votre antique code.
De vous séduire, hélas ! je tenterais en vain :
Le plus habile Grec y perdrait son latin.