ÉPIDÉMIES D'ASILES ET D'HOPITAUX
Jci nous n’aurons pas l'embarras du choix comme ‘dans les deux chapitres qui précèdent. Les observations de ces épidémies sont plutôt rares dans la littérature et c'est surtout pendant ces dernières années que Desplats, de Lille, en 1905, Euzière, Mongour et Got, en 1909, ont attiré l'attention sur elles.
Antérieurement à celte époque nous devons signaler l'épidémie survenue à l'asile d’indigents d'Albigny et que Rondel rapporte dans le Lyon Médical du 29 mai 1882. Il a vu en moins de six mois, sur un effectif de 640 pensionnaires, 69 cas de pneumonie adynamique sur lesquels il y a eu 59 décès. Douze malades entrés à l’infirmerie avant l'épidémie et pour d’autres affections ont contracté la maladie ainsi que 5 infirmiers.
Lancereaux, dont la Semaine médicale en août 1886 rapporte six cas de pneumonie observés dans une salle de son service à la Pitié. Cette salle était infectée par la présence de nombreux pneumoniques entrés pendant le mois de février, et la maladie se serait transmise par contagion. Nous citons d'après Jossu les quatre premières . observations :
1° OBSERVATION. — Le premier cas est celui d’un homme de 62ans soigné pour lésions syphilitiques. Début brusque, point de côté, dyspnée extrême; mort le troi- sième jour; pleurésie séro-fibrineuse suppurée à pneumocoques.
MORE Y 11° OBSERvATION. — Homme de 47 ans, très robuste, soigné pour paralysie saturnine, couché au n°54; pneumonie. Pas de crachats pneumoniques ; mort le 17° jour ; autopsie.
lle OBSERVATION. — Homme de 47 ans, couché au n° 50, soigné pour gastrite. Pneumonie, plusieurs frissons légers ; expecloration abondante sans caractère pneumonique ; subictère ; agitation, délire ; mort le 7° jour. Autopsie.
IVe OBSERVATION. — Homme de 57 ans, couché au n° 43. Soigné pour insuffisance hépatique. Pneumonie, mort à la fin du second jour. Autopsie.
Lancereaux fait remarquer la coexistence de ces pneumonies avec la grippe, du moins depuis le mois de mars.
L'épidémie que rapporte Desplats, de Lille, a trait à de nombreux cas venant du dehors. C’est par leur intermédiaire que des malades déjà en traitement à l'hôpital pour une autre affeclion auraient pris la pneumonie. Voici d'ailleurs les observations de ces pneumonies contractées dans le service. pe
[°° OBsERvATION (VI de Desplats).__ Dr... Arnould était en traitement dans le service pour rhumatisme articu- laire subaigu. Il avait eu plusieurs attaques antérieures qui lui avaient laissé une insuffisance mitrale, lorsque le 21 février le Hit voisin ful occupé par un vieillard atteint de pneumonie double (Obs. IT de Desplats). Ce malade mourait le 22. Le %, Dr... accusait un point de côté, un frisson, de la fièvre, et le lendemain il avait des crachats teintés. À l'examen, on constalait de la matité et du souffle à la base droite. C'était une pneumonie qui, graduellement, s’étendit et occupa tout le poumon et même se compliqua d'un épanchement qu'on dut ponelionner,
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Quatre jours après le point de côté il en accusait un second à gauche, et de ce côté aussi on constatait l’existence d’un foyer soufflant qui s’est résolu. Depuis, les douleurs rhumatismales sont revenues, mais la première pneumonie n'est pas encore bien résolue quoiqu'il y ait plus de fièvre depuis plusieurs jours.
OBSERVATION IT (obs. VIT de Desplats). — Del... Eugène, AT ans, entra le 25 février pour une bronchite el occupa le lit d'un malade (Obs. II de Desplats) qui avait succombé le 28 à‘une pneumonie et à une méningite pneumococcique ; 3 jours après le 28, il était-pris d’un violent frisson et d’un point de côté à gauche. Il avait 399.
1 mars. 387. On ne trouvait rien le matin. Dans la journée crachats sanglants, s. 39°5.
2 mars. 88”. Foyer soufflant à la base droite. Thé alcoolisé, benzoate de soude, cataplasmes. Le soir, morphine, s. 39°7,
3 mars. 382. Souffle intense à gauche, ràles crépitants, s. 38°6. Les crachats contiennent de nombreux prneumocoques.
4 mars. 384. Le malade a passé une assez bonne nuit. Dyspnée moindre, s. 38°5.
D mars. 3%8. Malade assez dyspnéique. Le poumon est libéré et respire bien. Du côté gauche. le foyer pneumonique gagne vers la base. Café.
6 mars. 37°1. Nuit meilleure, dyspnée moindre, crise urinaire et sudorale. La base du poumon se dégage, BARON ES à
7 mars. 37°5. Slalu quo. Le malade désire manger. On lui donne un œuf, s. 38°2,
8 mars. 37°6, Le souffle a presque disparu. Encore quelques petits ràles. Pouls régulier, calme. T. 38°3.
10 mars. La poitrine est bien dégagée. Le malade urine abondamment.
15 mars. Convalescence. ee
OBsERvATION HIT (obs. VIT de Desplats). — Der... Louis, 66 ans. Traité à l'hôpital pour bronchite suspecte depuis le 1° février, fut pris le 16 mars d'un point de côté à gauche, de toux et de crachals sanglants. Le soir, il avait 394. Le lendemain, on trouvait un foyer de pneumonie dans le bord inférieur du poumon gauche. T. m. STE 0 à
18 mars. T. 38%. Peu de dyspnée. L'examen des crachats montre presque exclusivement des preumocoques.
19 mars. Sialu quo! M. 377 ; s. 39°4.
20 mars. Un peu de souffle à gauche, gros frottements à droite.
22 mars. Pas de fièvre.
24 mars. Convalescence.
M. Desplats fait suivre ces observations des remarques suivantes qui sont d’un grand intérêt :
«Quoique les signes de lauscullation ne fussent pas douteux, j'ai tenu, dans plusieurs cas à faire confirmer le diagnostic par l'examen des crachats et loujours on a trouvé des pneumocoques. 5
«Pour expliquer cette grande fréquence de pneumonies, leur exceptionnelle gravité et leur évolution atypique, Je ne vois que l'épidémie grippale que nous venons de tra- Verser. »
Plus intéressante encore et particulièrement instructive est l'observation de M. le professeur-agrégé Euzière. Nous la reproduisons en entier.
«Le théâtre de cette épidémie fut l'annexe de l'asile installé aux anciens tramways Elle éclata en mars der-
nier el quoique par suite du transfert des aliénés dans le nouvel établissement de la route de Ganges, je n'ai pu avoir connaissance de tous les cas qui se sont produits, j'en ai pu néanmoins suivre douze. Je ne rapporterai pas le détail de toutes les observalions ; aussi bien certaines d'entre elles sont particulièrement intéressantes et j'aurai l'occasion d'en entretenir la Société. Mais, me plaçant aujourd'hui au seul point de vue de la contagiosité, je vais vous retracer la marche de l'épidémie. Son histoire peut se diviser en deux périodes : la première contient les quatre premiers cas. Ce furent quatre cas de pneumonie franche, absolument typiques, dans lesquels rien ne manqua pour porter le diagnostie avec cerutude. Depuis le frisson solennel du début jusqu'à la défervescence rapide, le tableau clinique fut absolument conforme au type classique. Dans les autres observations, la symptomatologie fut moins pure parce qu'un autre élément vint se mêler à l'élément primitif et qu'une épidémie de grippe qui apparut alors vint changer les pneumonies franches en pneumonies grippales.
La deuxième partie de l'épidémie devint par là même moins intéressante, car elle trouve son explication dans Ja combinaison de l'élément grippal à l'élément pneumonique et l’on connaît depuis longtemps et de façon parfaite ces associations d'infections grippales et d'infections pneumoniques. Mais si l'on considère maintenant les caractères bien différents de la marche de l'épidémie dans les deux périodes, on trouve leur succession particulièrement instructive.
Les quatre premiers malades, ceux qui prirent une pneumonie franche, furent, semble-t-1l, contagionnés direclement. Le premier atteint fut évacué sur l'infirmerie de l'Hôpital Général; son lit devint vacant et fut occupé
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par un autre malade qui fut le second atteint. La troisième victime coùchail dans le lit le plus voisin; la quatrième fut Finfirmier qui était chargé de la surveillance de la salle, c’est lui qui s'occupa le plus des trois malades avant leur transfert et il coucha dans le même dortoir. À suivre la succession de ces 4 pneumonies, l’idée de contagion directe vient immédiatement à l'esprit et semble parfaitement légitime si l'on réfléchit à Pimperfection avec laquelle les règles les plus élémentaires de l'hygiène sont observées par les aliénés. Comme dit en effet Azéma (1), dans les hôpitaux ordinaires, les pneumoniques sont bien rarement source de contagion, cependant ils ne sont pas isolés et se trouvent en contact direct et constant avec le personnel qui les soigne etles autres malades de la même salle. Mais le malade d'hôpital est muni d’un erachoir et les germes virulents sont pour ainsi dire détruits aussitôt qu'expulsés. Dans les familles, la contagion s'observe plus souvent, par suite de l'habitude de faire cracher les malades dans des mouchoirs ou dans des serviettes, ce qui, au point de vue hygiénique, est déjà très imparfait. Dans un asile d’aliénés, cette dernière précaution même ne peut pas le plus souvent être prise, le malade crache souvent en l'air et ses crachats ne retombent pas toujours sur son nez, mais parfois sur celui de ses voisins, sur les draps, sur le sol, etle germe, avant d'avoir rien perdu de sa virulence, va infecter d’autres organismes.
La contagion directe semble done devoir être mise en cause pour les premiers cas. Il n'en est plus de même pour ceux qui suivirent. Quant l'élément grippal fit son apparition, l'épidémie cessa d’être localisée à un coin de
(1) Azéma, Pneumonies par contagion. Gaxelle des Hôpitaux,
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dortoir ; elle se généralisa, frappa des malades qui n’a valent entre eux que des rapports assez éloignés eton ne peut plus parler que de contagion indirecte. Pour certains cas même, 1l est possible que l'apparition grippale puisse s'expliquer par une reprise de la virulence des pneumocoques qui chez certains individus sont des hôtes normaux de la cavité buccale.
Quoi qu'il en soit, l’histoire de cette épidémie m'a paru intéressante. Dans la première période, il y a contagion directe, le germe tombe sans intermédiaire sur un terrain que rien n'autorise à considérer comme prédisposé. il y détermine la maladie et il semble que lui seul, grâce à la conservation de sa virulence, joue le grand rôle. Dans le second, au contraire, le contage se fait plus indirectement, le pneumocoque à un plus grand voyage à faire pour aller infecter un autre individu ; 1l n'arrive à destination que considérablement affaibli, et s'il réussit à déterminer malgré tout une pneumonie, ce n’est que grâce à son alliance avec l'infection grippale qui lui prépare le terrain,
Et l’on voit ainsi que la pathogénie des cas varie dans l'une et dans l'autre de ces deux périodes : dans l’une le germe très virulent faisant à lui tout seul toute la maladie, dans l’autre au contraire affaibh, ayant besoin pour la provoquer de la complicité du terrain. Il y a en somme, dans l’histoire de cette épidémie, une application intéressante d’une des théories de pathologie générale les plus chères aux médecins d'aujourd'hui. »
Mentionnons enfin une épidémie de pneumonie sénile observée à Bordeaux dans l'Hospice général de Pellegrin par Mongour et Got. Elle débuta au mois de février 1909 et se fit remarquer par sa particulière gravité. Voici d'ailleurs quelques chiffres :
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Vicillards femmes hospitalisés au 1% février 1909. 130
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. La maladie évolua suivant le type classique de la pneumonie du vieillard.
« En pleine santé apparente, les malades accusaient subitement un point de côté léger, à peine douloureux, quelques efforts de toux sans fréquence et sans intensibilité notable ; frisson exceptionnel et toujours de courte durée. Le jour de l'invasion, la température axillaire ne dépassait pas 38,385 ; pendant la période d'état, elle atteignit exceptionnellement 39°, 39°5. » (Mongour et Got). Cependant l’état général devenait rapidement grave : les malades s'éteignaient dans l'adynamie. Chose remarquable les vieillards hommes, dont l'âge moyen était sensiblement le même que celui des femmes, furent épargnés. Leur pavillon était symétrique, de même exposition et dans les mêmes conditions d'hygiène générale. Mongour et Got ne s'expliquent pas cetle différence.