‹ Les épis [microforme]Chapitre 29 sur 65 · AGAR ET ISMAËL · texte numérisé non relu

AGAR ET ISMAËL

L'enfant est fatigué. Sur le cœur maternel

11 repose son front que dévore la fièvre.

Il a soif. La souffrance a fait pâlir sa lèvre,

Et sa bouche s'entr'ouvre ainsi qu'un lis. Agar L'enveloppe longtemps d'un triste et doux regard, Et son âme s'emplit d'une mortelle angoisse.

Un jour, au puits de Sur, un ange dit: Qu'il croisse, Un peuple sortira de lui qui sera grand...

Et dès son premier âge, hélas! la mort le prend, S'écrie en sa douleur la mère stupéfaite.

— Sara la vieille épouse, Abraham le prophète Pouvaient, dit-elle encor, le garder auprès d'eux, Et me rejeter seule en ce désert hideux;

Mais non, jusqu’à la lie il faut boire la coupe.

Comme un grand parasol un arbre se découpe; Il se découpe noir sur la molle blancheur Du ciel de l'Orient. C’est l'ombre, la fraîcheur. L'eau coule 1à peut-être... Oh! s'ils pouvaient l'atteindre! Une goutte d’eau vive, et le feu va s’éteindre Sur le front embrasé de l'enfant.

Au soleil, Le désert brille plus qu’un océan vermeil,

Et les pieds des Proscrits foulent des étincelles.

L'arbre semble un oiseau qui va ployer ses ailes. Oh! s'ils pouvaient l'atteindre et sous ses grands rameaux | Dormir, longtemps dormir, pour oublier leurs maux!

Elle pleure toujours, la belle Égyptienne,

Et la main d'Ismaël brûle et tremble en la sienne. Où vont-ils ? Qui pourra, s'ils meurent, les trouver ? L'enfant tombe souvent, Il ne peut achever

Sous l'implacable ciel sa longue course. Il râle

Et sa débile main cherche sa lèvre pâle,

Comme pour étouffer ce bruit qui lui fait peur.

Agar est, par instant, plongée en la stupeur, Et, par instant, ses cris navrent la solitude... Mais voilà que soudain, trompant sa lassitude, Elle prend dans ses bras l'enfant qui va périr Et, regardant au loin, afin de mieux courir,

Po Le palmier qui s'estompe au fond du ciel de flamme, Et Elle s’élance. EI Enfin, le désespoir dans l’âme, Ë Pt

Le regard obscurci par un sanglantfrideau, Ë Sous l'arbre elle s’affaisse avec son doux fardeau. Mais elle se relève. I1 faut qu'Ismaël vive! La

Il est peut-être ici quelque source d’eau vive. É Aga

meaux |

AGAR ET ISMAËL 143 ee

Elle cherche au hasard. Le sol est desséché.

Il est partout maudit comme un lieu de péché, Et le jeune Ismaël se tord dans le supplice.

— C'est Sara qui le tue et le ciel est complice, Pense la pauvre mère.

Et plus rien ne défend Contre le sort fatal le malheureux enfant.

Il paraît expirer sous l'ardente torture.

— Mon cœur s'est affermi, Seigneur, dans la droiture, # Prends pitié de mon fils et viens le secourir ! M Que je meure plutôt que de le voir mourir !

Dit-elle encor.

Et puis, dans sa désespérance, Pour n'être pas témoin de l’horrible souffrance Et de la triste mort du fils qu'elle aime tant, Elle s'éloigne un peu. Mais alors elle entend, Plus fort que ses sanglots, un langage céleste :

— Àgar, que fais-tu ]à ? Ne crains pas, Dieu te reste. La plainte d'Ismaël a monté jusqu'aux cieux.

Agar se dresse, écoute et promène, anxieux,

Ses yeux gonflés de pleurs sur l'immensité fauve. Soudain elle s’écrie:

— Oui, c'est Dieu qui nous sauve!

Je vois le puits limpide où boira le mourant!

Puissant fut Ismaël au désert de Pharan.

Bethléem

Par de'à Réphaim, au flanc d'une colline

Qui monte des vallons comme un brillant croissant, L'on voit une cité, chrétiens, et l'on s'incline... C'est Bethléem! C'est là, sur ce rude versant,

Que le Sauveur du monde en cette nuit habite. Rien ne réveille, au nord, les rochers assoupis.

Au midi, c'est le Champ où Ruth, la Moabite, Était venue, un soir, glaner de blonds épis.

Le temple de Janus est fermé. Le silence

Sur les champs de ba. ouvre une aile de plomb. L .igle romaine, enfin, jusques au ciel s'élance. Auguste, sur le monde a mis son fier talon,

Et vainqueurs et vaincus s’embrassent dans la haine. L'esclavage gémit dans ses fers mieux rivés:

La volupté s'endort chantant sa cantilène:

Juda ne règne plus...Les temps sont arrivés!

Tout homme a corrompu sa voie, et sur la terre, Les peuples aveuglés se façonnent des dieux.

Au souffle de l'orgueil la vérité s'altère.

La science égarée aux maîtres str.dieux

Amène vainement une ardente jeunesse.

Tout s'effondre malgré l'effort de la raison. L'esprit demeure avide et l'âme, avec tristesse, Cherche quelque lumière au brumeux horizon.

Et le peuple de Dieu, le peuple juif lui-même, Vendrait pour un peu d'or les tables de la loi. Son grand Prêtre à l'autel monte sous l'anathème: Le luxe et les plaisirs ont étouffé sa foi.

— Maudit soit Boéthos et maudite, sa lance!

Kantharos, sois maudit des générations!

Et sois maudit, Pharan!

Ainsi la foule lance Aux Pontifes pervers ses malédictions.

L'innocence rougit et le vice s'étale;

Le fort est sans pitié, le faible, sans appui.

Tout semble gouverné par une loi fatale,

Et nul ne sait encor qu’un nouveau jour a lui, Qui n'aura point de soir, mais une aube éternelle! Et nul ne sait encor comment l'humanité,

Brisant ses fers honteux, va déployer son aile Et monter pour jamais jusqu’à la liberté!

Isaïe avait dit dans un cantique insigne:

Les cieux feront pleuvoir la justice sur nous. Rejeton de Jessé, tu seras comme un signe,

Et les peuples viendront te prier à genoux!

Bethléem, s'écriait Michée, en voyant poindre Dans les siècles futurs le mystère immortel,

Des villes de Juda, non, tu n'es pas la moindre, Car c'est de toi que naît le guide d'Israël!

Par delà Réphaïm, au flanc d’une colline

Qui monte des vallons comme un brillant croissant, L'on voit une cité, chrétiens, et l'on s'incline. C'est Bethléem! C’est là, sur ce rude versant,

Que le Sauveur du monde en cette nuit habite. Rien ne réveille, au nord, les rochers Assoupis.

Au midi, c'est le Champ où Ruth, la Moabite, Était venue, un soir, glaner de blonds épis.

On a vu, tout le jour, monter les Caravanes.

Le khan est encombré. Lorsque le soir descend,

Jetant des flèches d'or dans les airs diaphanes, Il n'est plus un seul gîte où dorme le passant. Alors vers une grotte, au flanc de la montagne, Se dirige à pas lents un couple soucieux:

Joseph, de Nazareth, et sa jeune compagne.

La ville allait dormir, mais on veillait aux cieux.

On veillait aux cieux. Or, au-delà d'une gorge,

Au pied de Bethléem où dort Beit-Saour,

Dans la plaine où Booz moissonnait ses champs d'orge, Des bergers reposaient en attendant le jour.

Tout à coup resplendit une vive lumière.

C'était comme un lac d’or où flottaient, vaporeux,

Le buisson, le rocher, le troupeau, la chaumière. Un ange s'avançait. Il se pencha sur eux.

Il leur dit, — et sa voix n'était comme nulle autre: — Israël de son Dieu n'est pas abandonné.

Apprenez, Ô bergers! quel bonheur est le vôtre, Voici qu'aujourd'hui même un Sauveur vous est né. Il repose en l'étable, enveloppé de langes.

Vous le reconnaîtrez à ce signe certain.

Et l'envoyé céleste, après ces mots étranges,

Entra dans l'infini. Tel un soleil s'éteint.

Et soudain l'air vibra comme une immense harpe. Le ciel parut s'ouvrir. et le pâtre, rêveur,

Vit un rayon de Dieu flotter, comme une écharpe, Sur la grotte isolée où naissait le Sauveur.

Et puis une phalange invisible, impalpable, Descendit en chantant dans sa félicité:

— Gloire à Dieu dans le ciel! Sur la terre coupable Paix aux hommes qui sont de bonne volonté!

La mort du Christ

Pilate dit aux Juifs:

Voilà l'homme!

Et la foule Qu'on voyait ondoyer comme une immense houle, Et la foule aussitôt frémit, battit des mains.

— 0 fils du charpentier, la pourpre t'environne! Dit-elle en se moquant. Tu portes la couronne Comme les empereurs romains!

Pilate veut alors rentrer dans le prétoire,

Mais elle le retient:

— C'est un pécheur notoire,

Fait-elle avec blasphème, et si tu le défends,

Tu n'aimes plus César et ton pouvoir succombe.

C'est un faux roi, qu'il meure!et que son sang retombe Sur nous et sur tous nos enfants!

LA MORT Du CHRIST

Un calme horrible suit. Sur la foule inhumaine Le regard de Jésus lentement se promène, Et puis se porte au ciel, douloureux et Plaintif. On devine aussitôt l'amour qui veut absoudre, Mais le ciel a déjà sillonné de sa foudre

La tête orgueilleuse du Juif.

— Moïse est le prophète et sa loi sanctifie.

Qu'on prenne ce Jésus et qu'on le crucifie, Clame encore le peuple, il n'est pas notre roi!

Et le peuple triomphe; et sa clameur immonde, Dix-neuf siècles après, passe encor sur le monde En semant la honte et l'effroi.

La victime s’avance; elle marche au supplice! Jésus n'a pas voulu repousser le calice, Nous eut-il tant aimés, s’il n'eut souffert pour nous ? Mais celui qui soutient, 6 terre! tes deux pôles, Trouve la croix trop lourde, hélas! à ses épaules,

Et l'on voit fléchir ses genoux!

L'autre jour, ce chemin où son pied meurtri saigne Était jonché de fleurs.

— 11 vient, il nous enseigne!

Gloire au fils de David! criait-on en tout lieu. Maintenant dans les murs, aux portes de la ville, En son aveuglement, la populace vile

S'amuse à voir tomber un Dieu!

Une femme pourtant, que la douleur transporte,

Lève son voile sombre, écarte la cohorte,

Et vient coller sa lèvre au front du «criminel»,

L'enfer est stupéfait, le ciel ému contemple...

C'est le glaive prédit par le vieillard du temple Qui perce le cœur maternel!

Voici le Golgotha! Sur ce mont solitaire,

Au temps prophétisé, s'accomplit le mystère

Qui rachète le monde et le redonne au ciel.

Déjà le Christ est là, nu sur la croix sanglante!

Le premier clou s'enfonce en sa chair pantelante, Et sa soif s'abreuve de fiel.

Le premier clou s'enfonce et le sang d'un Dieu coule!.….

Et tous les astres d'or qu'un souffle divin roule

Ont entendu vibrer les coups maudits du fer!

Ils se sont arrêtés. Tous ces mondes sans nombre

Ont vu la terre alors s’avancer comme une ombre, Ont entendu rire l'enfer!

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