‹ Les Epis rougesChapitre 6 sur 12 · UN SOLDAT · texte numérisé non relu

UN SOLDAT

D'une entaille Dans tout le cœur. Sa femme ne lui écrit plus. L'amour, parfois, c'est un obus Qui déchire...

(Il s'éloigne. On eniend de nouveau la chanson de Matait),

LE BERGER (au Pêcheur)

Ensevelis tes pleurs

Et laisse-là ta peine.

Ne regarde que devant noui.

(Ils sont, tous les deux, debout devant l'horizon)

LE PÊCHEUR

La plaine Est noire. Des cadavres... des fossoyeurs...

LE BERGER

La plaine est couverte de fleur?^.

A l'assaut montent les étoiles !

LE PËCIiEUR Des corbeaux. .. des corbeaux...

LE BERGER

Ces corbeaux sont les voiles Des avions, vaisseaux du ciel !

LE PÊCHEUR J'entends les brancardiers...

LE BERGER

C'est le pas immortel Des dieux qui portent sur leurs ailes^ Les beaux vainqueurs qui les appellent !

Le chœur passe des mutilés...

LE BERGER

J'entends le vent pousser le blé Et le grain germer sous la terre !

(un temps).

LE PÊCHEUR

Nos yeux ne sont donc pas dans un même horizon ? Mais ces arbres tordus, mais toutes ces maisons Eventrées, ces massifs de croix qui s'accumulent !... Ta clarté ?... c'est encor un village qui brûle. Où te crois-tu, pour tant rêver ?

LE BERGER

Quand le soleil va se lever jamais je ne regarde l'ombre.

LE PÊCHEUR (bas, après un silence)

Mon âme est sombre.

Quelle lumière puis-je voir ?

LE BERGER Avec quoi combats-tu ?

LE PÊCHEUR

Avec mon désespoir.

Si tu savais !.., Deux mois que je n'ai pas de lettres ! Deux mois que je retiens ce qui peut disparaître ! Deux mois que ne m'a pas écrit Celle de mon amour...

LE BERGER

De quel pays

Es-tu ?

LE PÊCHEUR De la mer... vers l'étang de Berre.

LE BERGER

Nous sommes de la même terre.

LE PECHEUR Je suis pêcheur.

LE BERGER

Je suis berger...

Serre-toi contre moi. Je veux te protéger.

LÉ PÊCHEUR (avec toute sa confiance)

Ma femme se nomme Marie, Comme les Saintes de chez nous.

LE BERGER

C'est un nom aussi pur que le nom de patrie !

LE PÊCHEUR

Pourquoi ne m'écrit-elle plus ?... C'était si doux A l'heure du repos d'embrasser sa pensée.

LE BERGER (d'un accent de volonté)

Elle écrira.

Lorsque la fin de la journée Dispersait de l'azur les longues flaques d'or,

Elle attendait, devant le port,

Le retour de ma barque aux voiles goudronnées.

LE BERGER Elle écrira.

LE PÊCHEUR

Je revois la lampe éclairée Sur la table, dans la maison...

A la veillée,

L'épouse disposait les paniers à poissons Contre les murs et des filets serrait les mailles.

LE BERGER'

Elle écrira.

LE PÊCHEUR

Vois-tu, la plus chaude bataille Ne serait rien si l'on gardait le souvenir De vivre à deux lorsque tout seul on peut mourir.

(un temps)

Ma femme se nomme Marie Comme les Saintes de chez nous.

Veux-tu voir son portrait ?... Je le garde, jaloux, Sur ma poitrine.

(il montre un portrait)

Elle est jolie N'est-ce pas ?

Ces yeux, comme ils m'ont fait souffrir !

LE BERGER

Elle écrira.

On vient... Ce sont les Chefs.

(Deux chefs paraissent. Le Berger et le Pêcheur ont rejoint les groupes de soldats. Ils écoutent)»

LE CHEF (au second chef)

Vous tasserez vos hommes Devant le pont que fera sauter le génie. C'est comme

A la Marne. Si l'aile droite se replie, Vous maintiendrez le feu pour protéger sa route. Vous tiendrez jusqu'au bout.

LE SECOND CHEF Bien.

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