‹ Les Epis rougesChapitre 7 sur 12 · LE CHEF · texte numérisé non relu

LE CHEF

C'est l'ordre.

(La voix d'un soldat à laquelle se sont unies d'autres voix reprend la chanson de Magali. Le second Chef va les faire taire. Le Chef l'arrête) .

Laissez-les chanter. L'artillerie Ecrasera trop tôt cette sainte harmonie. C'est la France, serrée dans la voix de chacun, Qui prend toute la garde... Us sont devant Verdun.

(Les Chefs s'éloignent. Le canon au loin gronde. Le Berger et le Pêcheur se sont rapprochés).

LE PÊCHEUR (religieusement)

Situ vis et si je tombe,

Fais en sorte que ma tombe

Ait sa croix du côté que regarde la mer.

(Le jour se lève lentement. Des convois de ravitaillement, des fourgons d'artillerie passent à l'horizon) .

LE BERGER

La nuit s'écarte... Un tumulte de fer Vient labourer le paysage.

Cette bague, cette image, Tu les porteras à Marie Sans lui dire que j'ai souffert.

LE BERGER

Si c'est moi qui, pour la Patrie,

Meurt le premier, tu t'en iras

Vers le Rhône, devant les tours de Villeneuve.

A trois cyprès au bord du fleuve

Tu reconnaîtras ma maison.

Tu entreras et tu diras

A mère :

« Votre fils est mort à la guerre ; C'est du blé pour l'autre moisson. »

(un silence) LE PÊCHEUR

Embrassons-nous... J'ai repeuplé tout mon courage, Le Chef a dit : « Ils sont devant Verdun. » Vague énorme qui monte à l'assaut des rivages, Le grand pas de l'armée retentit. Un à un Les chariots portant les astres du carnage S'enfoncent dans le cirque aux murailles de fer. Les sillons sont gorgés de la fureur humaine Et le déluge de la haine Rassemble, en ce bûcher, le sang de l'univers.

LE BERGER Tu combattras à mon côté.

Voici l'aurore...

« Ils sont devant Verdun... »

LE BERGER

Embrassons-nous encore,

La maison devant la plaine provençale. Le matin.

Les cloches sonnent. On a dit une messe des morts dans l'église du village.

L'ENFANT

Dites, l'Ancien, les mains coupées repoussent-elles ?...

A combien de petits ont-ils coupé les mains?...

Dites, l'Ancien, a-t-on ce matin des nouvelles

Du Berger ? l'épouse a du chagrin.

J'ai vu des pleurs sur le visage de la Mère.

l'ancien

Si la mort des aînés t'accorde cette terre

Et te rend maître, un jour, du destin de ces champs,

En poussant ta charrue, en élevant

Ta faux, en conduisant vers les hauts pâturages

Tes troupeaux, en marchant dans le clair paysage De vignes et de blés qui cerne ta maison, Dis-toi que tu devras au sang toute raison, Au sang que tu devras le maintien de ta race. De sillons en sillons, d'espaces en espaces, Tu t'agenouilleras sous le soleil levant Et, liant dans tes bras ton labeur de vivant Tu l'offriras en gerbe aux morts de la victoire !

L'ENFANT

Si la douleur est la compagne de la gloire, L'Ancien, je ne voudrais jamais devenir grand.

l'ancien Il reste des héros ; prie Dieu de nous les rendre.

(Les cloches sonnent de nouveau)

l'enfant (regardant au dehors)

De l'église nos sœurs commencent à descendre. Entre les grands cyprès c'est un long chemin noir. Dans leur robe toutes les femmes portent l'ombre. Le jour a ses rayons dans les manteaux du soir.

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