LE CHEF
C'est l'ordre.
(La voix d'un soldat à laquelle se sont unies d'autres voix reprend la chanson de Magali. Le second Chef va les faire taire. Le Chef l'arrête) .
Laissez-les chanter. L'artillerie Ecrasera trop tôt cette sainte harmonie. C'est la France, serrée dans la voix de chacun, Qui prend toute la garde... Us sont devant Verdun.
(Les Chefs s'éloignent. Le canon au loin gronde. Le Berger et le Pêcheur se sont rapprochés).
LE PÊCHEUR (religieusement)
Situ vis et si je tombe,
Fais en sorte que ma tombe
Ait sa croix du côté que regarde la mer.
(Le jour se lève lentement. Des convois de ravitaillement, des fourgons d'artillerie passent à l'horizon) .
LE BERGER
La nuit s'écarte... Un tumulte de fer Vient labourer le paysage.
Cette bague, cette image, Tu les porteras à Marie Sans lui dire que j'ai souffert.
LE BERGER
Si c'est moi qui, pour la Patrie,
Meurt le premier, tu t'en iras
Vers le Rhône, devant les tours de Villeneuve.
A trois cyprès au bord du fleuve
Tu reconnaîtras ma maison.
Tu entreras et tu diras
A mère :
« Votre fils est mort à la guerre ; C'est du blé pour l'autre moisson. »
(un silence) LE PÊCHEUR
Embrassons-nous... J'ai repeuplé tout mon courage, Le Chef a dit : « Ils sont devant Verdun. » Vague énorme qui monte à l'assaut des rivages, Le grand pas de l'armée retentit. Un à un Les chariots portant les astres du carnage S'enfoncent dans le cirque aux murailles de fer. Les sillons sont gorgés de la fureur humaine Et le déluge de la haine Rassemble, en ce bûcher, le sang de l'univers.
LE BERGER Tu combattras à mon côté.
Voici l'aurore...
« Ils sont devant Verdun... »
LE BERGER
Embrassons-nous encore,
La maison devant la plaine provençale. Le matin.
Les cloches sonnent. On a dit une messe des morts dans l'église du village.
L'ENFANT
Dites, l'Ancien, les mains coupées repoussent-elles ?...
A combien de petits ont-ils coupé les mains?...
Dites, l'Ancien, a-t-on ce matin des nouvelles
Du Berger ? l'épouse a du chagrin.
J'ai vu des pleurs sur le visage de la Mère.
l'ancien
Si la mort des aînés t'accorde cette terre
Et te rend maître, un jour, du destin de ces champs,
En poussant ta charrue, en élevant
Ta faux, en conduisant vers les hauts pâturages
Tes troupeaux, en marchant dans le clair paysage De vignes et de blés qui cerne ta maison, Dis-toi que tu devras au sang toute raison, Au sang que tu devras le maintien de ta race. De sillons en sillons, d'espaces en espaces, Tu t'agenouilleras sous le soleil levant Et, liant dans tes bras ton labeur de vivant Tu l'offriras en gerbe aux morts de la victoire !
L'ENFANT
Si la douleur est la compagne de la gloire, L'Ancien, je ne voudrais jamais devenir grand.
l'ancien Il reste des héros ; prie Dieu de nous les rendre.
(Les cloches sonnent de nouveau)
l'enfant (regardant au dehors)
De l'église nos sœurs commencent à descendre. Entre les grands cyprès c'est un long chemin noir. Dans leur robe toutes les femmes portent l'ombre. Le jour a ses rayons dans les manteaux du soir.