‹ Les Epis rougesChapitre 8 sur 12 · L'ANCIEN · texte numérisé non relu

L'ANCIEN

Qui nous dira le nombre

De ceux qui sont tombés depuis le premier jour ?

L'ENFANT

Marc, le bouvier, a la médaille militaire,

Je l'ai vu qui marchait vers les trois carrefours.

L'ANCIEN Il allait embrasser son père.

L'ENFANT Jean, le vannier, n'a plus qu'un bras.

l'ancien

L'autre est resté dans un combat Sur la Moselle, à Rozelieures.

l'enfant

Marthe, la lavandière, pleure Toujours.

l'ancien

Son époux ne réviendra pas.

(Ils sortent).

LA FIANCÉE (lisant)

...Nous remojitons en ligne. La lutte sera encore dure mais nous tiendrons jusqu'au bout , jusqu^ à la divine paix,.. Travaillez comme nous travaillons -.bien serrés ^ bien unis... Gardez la maison ; nous gardons la France...

Cette lettre combien de fois l'ai-je relue ?

J'en nourris mon angoisse et ma vaine fierté.

Que d'ombre la recouvre !... Elle m'est parvenue

Depuis un temps lointain que je n'ose compter.

Tout me rejette dans ma peine.

Lorsque j'interroge la plaine

Je ne rencontre qu'un désert.

Les champs sont dépouillés et le soc des charrues,

N'ayant à labourer qu'un paysage amer,

Se rouille devant l'étendue.

A chaque, aube, je vais, anxieuse et fidèle,

Sur la route écouter les pas du messager

Qui doit m'apporter les nouvelles.

Et rien depuis des mois. Toujours sur l'horizon

Ce mur contre lequel vient se briser mon front.

Aucune voix d'amour abattue sur les pierres

N'écoule sa clarté dans les plis de la terre. Les ténèbres sur moi continuent à peser. Mon maître vivez-vous ?... Mon cœur est écrasé Par la meule de sang que fait tourner l'absence...

Si vous ne viviez pas, pourtant ?... Dans le silence

Mes songes réveillés cheminent lourdement...

Où suis-je ? En quel pays d'éternel dénuement

Mes pas m'emportent-i's ?... O sombre multitude

Des convois de la servitude,

O peuple mutilé dressé sur mon chemin !

Le visage creusé, les mamelles taries,

Près des enfants crevant de faim.

Je vois les mères accroupies.

— D'où venez-vous ?... Eiles me montrent, de leurs mains

Décharnées, les hameaux et les forêts qui brûlent.

Dois-je encor avancer ? Faut-il que je recule ?...

Voici l'espace du combat.

(Dans une exaltation croissante)

Mon époux ! mon époux ! je vous offre mes bras ! Que je suis près de vous dans l'horreur du carnage ! Pourquoi ne tournez-vous vers moi votre visage ? Pourquoi ne regardez-vous pas Mes yeux hallucinés et ma bouche meurtrie ?

6o LES ÉPIS ROUGES

Ne suis-je pas votre patrie ?

Montez la garde près de moi.

(En proie à sa vision, à son délire)

Des cris .. un ouragan contre la place forte... O France, ma rivale, il me quitte pour toi ! L'assaut le prend, l'assaut l'emporte...

Pitié ! pitié ! pitié !... v

Je marche entre des croix Et je cherche, courbée sous les astres qui grondent. Celui que ma jeunesse a voulu posséder. Mon époux ! mon époux !... Que les vivants répondent !... Contre mon corps le sang commence à déborder. J'interroge la boue. Etes-vous dans son ombre O mon berger?... Appelez-moi !...

Vous vous taisez.

Dans ce terrain mouvant que l'héroïsme encombre Sans me lasser, dois-je creuser ?

Je m'épuise à fouiller dans les lambeaux du monde, Comme un oiseau de nuit au bec ensanglanté. L'urne est trop vaste et trop profonde Dans laquelle pourrit la chair de nos étés. Sorcières à la faux, parques inassouvies, A la mendiante de la vie Jetez l'accent de vérité.

Je suis prête. Frappez !... Ma douleur vous convie... Je ne vous entends pas... criez !... hurlez plus fort !...

TROISIÈME ACTE — L'ATTENTE 6i

Taisez-vous, taisez- vous !...

(s'abatiant)

Il est mort, il est mort...

(On entend la cloche de l'Angélus. Il semble que chaque coup qui sonne dépouille de ses ténèbres la pensée de la Fiancée. Elle relève la tête. Elle est égarée dans la lumière de la vie.)

Midi, l'heure où jadis je le voyais venir

Dans la maison rejoindre la table commune !

Le pain que se passaient, lentement, les mains brunes

Des hommes était pur et doré comme l'air.

Le vin clair

Des coteaux ruisselait dans les verres,

Et les lèvres gardaient l'odeur de la lumière,

Et les yeux recelaient les rubis du printemps.

J'étais encor la Fiancée. En se poussant

Du coude les anciens regardaient mon visage

Et celui du Berger à mon cœur si promis.

Mon amour ressemblait à la joie du pays,

Aux mûres du mûrier sauvage,

Au vent brodant d'azur les tuniques de Dieu.

Les clochers d'Avignon et le mouvement bleu

Du Rhône constellaient de leurs échos ma vie,

J'étais le jeune épis que la terre convie

Sous l'ardeur du soleil à déployer son grain,

Et mon cœur s'apprêtait à devenir du pain

A son tour. Maintenant l'ombre a pris la lumière Et le froment gémit sous l'amour massacré.

l'enfant (du seuil de la porte)

Elle pleure...

LA FIANCÉE

Tout est détruit, tout séparé, Le pain est devenu de la cendre. O la guerre ! La guerre !

l'enfant Elle pense au Berger...

LA FIANCÉE

Du sang toujours...

Mon maître, vivez-vous ?... Que ce silence est lourd !

(Elle se cache le visage dans les mains) l'enfant (qui s'est approché)

Si des petits enfants Monte au ciel la prière,

Je veux, ma sœur trop chère,

Dire, penché sur toi, la rnienne doucement.

LA FIANCÉE

Elève ta voix !

Et que Dieu réponde.

Dans la nuit profonde, Aux actes de foi !

L'ENFANT (les mains jointes)

Seigneur, protégez ceux qui sont partis

Pour la défense du pays.

Chassez de France Tennemi.

Seigneur, sur la maison, la plaine, la colline,

Posez en bouclier votre face divine.

Eloignez les grands pas de la mort qui chemine !

LA FIANCÉE Ayez pitié de nous ! ayez pitié de nous 1

l'enfant

Seigneur, que Tépouse, la mère, Tous ceux dont le cœur est une aire.

Reçoivent la bonne lumière !

LA FIANCÉE (à genoux)

Seigneur, protégez

Ceux qui souffrent et dont la vie est en danger !

Rendez-moi mon bonheur ! rendez-moi mon Berger !

l'enfant

Seigneur de la Vierge Marie

Dont les yeux sont d'azur et la robe fleurie,

Etendez un manteau de paix sur la patrie !

LA MÈRE (qui est entrée et qui a joint les mains à son tour)

Seigneur des armées, Seigneur des combats,

Que les moissonneurs nos soldats

Portant le laurier des conquêtes

Le greffe au seuil de nos maisons î

Que l'avenir soit une fête

Pour nos plaines et nos sillons !

Seigneur, que la vertu, l'abondance, la gloire,

Débordent la grange aux flaiics roux,

Et que tous les épis aient un nom de victoire !

LA FIANCÉE ET L'ENFANT Ayez pitié de nous ! ayez pitié de nous !

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