DE FONTENAY
N 1865, Mlle Jeanne avait dix-huit ans. Son esprit était vif, son cœur enthousiaste, son corps alerte et vaillant. Elle allait, venait, courait, emportée par cette fièvre joyeuse de la jeunesse qui s'éveille à la vie et qui ne veut rien perdre de l'éblouissant spectacle que présente la nature aux regards de cet âge heureux. Pleine de force et de santé, douée de nerfs délicats pour sentir puissamment, douée de muscles d'acier pour se dépenser sans fatigue, elle se plaisait au grand air des campagnes, bravant volontiers les ardeurs du soleil, les rafales du vent et toutes les intempéries des saisons. Les glaces mêmes et les neiges des jours d'hiver n'arrêtaient point ses promenades, ses excursions, ses petits voyages d'exploration et de découverte à travers les champs, les prés et les bois qui bordent la Meurthe.
Dieu lui avait fait le don d'une grâce extérieure plus charmante encore que la beauté. Sa physionomie aux lignes nettes et fermes, ses grands j^eux noirs, sa longue et soyeuse chevelure dont les tresses roulées formaient une couronne, sa taille souple, sa marche harmonieuse, donnaient à sa personne je ne sais quel ensemble qui attirait l'attention et se fixait dans le souvenir.
Elevée au couvent du Sacré-Cœur de Nancy par de savantes et pieuses maîtresses, elle avait reçu d'elles une éducation à la fois complète selon le monde et parfaite selon l'Eglise. On avait formé son intelligence à aimer le beau et le vrai, son cœur à aimer le bien. Et pour elle le type du bien, le type du vrai, le type du beau, c'était, après le Seigneur Jésus et par-dessus toute créature, la très sainte Vierge immaculée, pour laquelle elle avait une dévotion ardente. Le plus cher titre de gloire de la jeune fille était de compter parmi ses noms de baptême celui de la Reine des cieux, et d'avoir été consacrée à cette Mère par excellence. Sa signature était toujours celle-ci : « Jeanne-Marie, Enfant de Marne » .
Son père était de noble lignée, et occupait une situation considérable dans cette partie très élevée de l'industrie qui confine à l'art et se confond avec lui : M. de Fontenay était le Directeur des célèbres cristalleries de Baccarat. Les ouvriers, qui avaient vu Jeanne, au sortir du berceau, essayer ses premiers pas sur les pelouses delà Manufacture, se plaisaient maintenant à la regarder, tantôt jouant et courant dans le parc comme une gazelle, tantôt prenant le chemin de la ville, en tenant à la main ou sous le bras quelque mystérieux fardeau. Ainsi chargée et ploj^ant parfois sous le faix, où donc se dirigeait-elle ? Elle allait, accompagnée d'une sœur de Charité ou de sa mère, vers la demeure de l'indigent ou dans la maison du malade ; elle allait porter le nécessaire et souvent aussi le doux superflu
à quelqu'un de ces pauvres dont Jésus-Christ a dit : « Ce que vous ferez au moindre d'entre ceux-ci, c'est à Moimême que vous l'aurez fait » . Et voilà pourquoi tous, en ce pays, l'entouraient de tendresse.
Rapportant au Seigneur les mille splendeurs de la création, le remerciant de tous les biens dont elle jouissait et acceptant ses dons avec reconnaissance, Jeanne s'épanouissait innocemment dans l'exubérante félicité de vivre. Devant elle, et sur le chemin qu'elle avait à parcourir, elle voyait la fortune étendre ses moelleux tapis, et jeter sa jonchée de fleurs luxuriantes. C'était l'aurore et c'était le printemps : elle entendait au jardin de son âme les oiseaux du Paradis chanter la chanson du matin. En elle-même tout était contentement et fête ; autour d'elle tout était joie. Le jour présent s'appelait Bonheur, le jour de demain se nommait Espérance. Le ciel était pur, et, aux yeux ravis de Jeanne, l'avenir ne présentait que des paysages riants et des horizons sans nuages. Félicité, santé, — richesse, jeunesse, — chrétienne croyance, humaine science : Jeanne avait tout!... Que manquait-il à Jeanne ? — Rien.
Chimiste distingué, à qui la science de la Cristallerie doit de notables progrès, M. de Fontenay était un homme dont le haut mérite égalait la rare modestie. Tout le monde a admiré, à l'Exposition universelle de 1867, les incomparables merveilles qui avaient été faites sous sa direction (1).
(1) Voici comment parle de lui l'illustre chimiste Dumas : «C'est M. de Fontenay, dit-il, qui, à peine sorti de l'école, transformait Vindustrie des cristaux, en créant en France la verrerie colorée, peinte ou décorée, devenue dans notrepaysl'objetd'unimmense commerce... » — « La première fabrication des verres de cowZewr, dit encore M. Emile Muller, est due à M. de Fontenay, qui a ouvert fiorieusement la marche à nos ingénieurs verriers par le succès de la cristallerie de Baccarat, personniiiée pendant trente ans dans son Directeur, à qui nous devons encore d'intéressantes études sur les combustibles ligneux. » (Discours de MM. Dumas et Muller, le 21 juin 1879, sous la présidence du Ministre de l'agriculture et du commerce, à l'occasion du 50® anniversaire de la fondation de l'École des arts et manufactures.)
Mais c'était plus encore et mieux qu'un savant : c'était un homme de foi et de charité.
La population ouvrière de Baccarat était toujours sûre de trouver, auprès de son paternel Directeur, aide et secours en tout besoin. Le gentilhomme verrier était vénéré et béni par tous ces braves gens qu'il guidait depuis plus d'un quart de siècle dans la glorieuse voie du travail, et qu'il guidait aussi, par le grand enseignement de l'exemple, dans la voie des pratiques religieuses, réalisant en sa personne le type (hélas ! trop rare de nos jours) de l'industriel chrétien. Il était secondé dans cette tâche par une épouse digne de lui.
La bénédiction de Dieu était descendue sur cette maison . Du mariage de M. de Fontenay avec Mlle Marthe de Froissard-Broissia étaient issus cinq enfants. Deux, Antoine et Marthe, avaient dès leurs premières années pris la route de l'éternelle patrie. Les trois autres, demeurés ici-bas, réjouissaient ce foyer. Le fils aîné, Henry, suivait les traces de son père et se plaisait à scruter, lui aussi, au milieu des cornues et des alambics, les secrets féconds renfermés par le Créateur dans la constitution des corps. Agé seulement de dix à douze ans à cette époque, son frère Joseph était ardent, prime-sautier, plein d'entrain et de feu. C'était une flamme, mais une flamme pure : nul vent funeste ne la courbait vers la terre ; elle montait droit vers le ciel. II avait, si l'on peut s'exprimer ainsi, toute la fougue de l'innocence. L'aîné était le fruit déjà mûrissant ; le plus jeune, le bourgeon bouillonnant de sève et entrain d'éclore. Entre l'un et l'autre, Jeanne était la fleur printanière, tout éclatante et parfumée... A cette famille que manquait-il ? — Rien.
Nous nous trompons. A cette famille et à Jeanne il manquait quelque chose : le Malheur.
En se promenant dans les vastes magasins de Baccarat, on avait sous les yeux, à toute heure, les plus brillants
spécimens de la cristallerie ancienne et moderne. Çà et là, sur de magnifiques vases en cristal-mousseline, ornementés de fleurs au burin et d'artistiques arabesques, étaient gravés de nobles noms, des blasons antiques, d'illustres devises. De toutes parts étincelaient les grands lustres aux innombrables pendeloques, les urnes, les coupes, les candélabres, les girandoles aux feux multicolores. . . Hélas ! hélas ! n'était-ce point le lieu de se souvenir, non sans trembler, de la strophe mélancolique et terrible du vieux Corneille :
Toute cette félicité,
Sujette à l'instabilité,
En moins que rien tombe par terre,
Et comme elle a l'éclat du verre,
Elle en a la fragilité ! (1)
Un jour, par suite de l'emportement des chevaux ou de l'inhabileté d'un cocher, Jeanne faillit être tuée. Un choc violent et inopiné la jeta hors de la voiture, qui tomba sur elle lourdement, la foulant et l'écrasant sous son poids.... Aucun membre ne fut brisé ; mais cet accident, que vint encore aggraver plus tard une chute de cheval, avait produit dans l'organisation de la jeune fille un profond ébranle ment et un trouble, dont les conséquences devaient être, à la longue, bien autrement funestes que toute fracture.
Ces conséquences, cependant, ne furent point d'abord très sensibles. Quoique un peu affaiblie, Jeanne, après un certain temps, parut suffisamment remise pour qu'on lui permit, dans le courant de 1867, de réaliser le rêve constant de son enfance, et d'aller avec sa mère passer deux mois dans la capitale du monde chrétien.
(1) Pierre Corneille, Polyeucte.
Elle y vit le pape Pie IX, et rapporta, comme précieux souvenir de son pieux voyage, un chapelet que le Saint- Père avait tenu dans sa main durant toute l'audience, et qui, depuis lors, ne la quittait jamais.
Un épisode de ce voyage était particulièrement resté dans la mémoire de Jeanne. Comme sa mère et elle se promenaient une après-midi aux environs de Rome, elles aperçurent tout à coup, à quelques pas, l'auguste successeur du Prince des Apôtres. Il était venu, lui aussi, chercher de ce même côté le bon air et la solitude. En ce moment, quelques gouttes de pluie commençaient à tomber, et le Pape remontait dans sa voiture. Jeanne accourut et se précipita à ses pieds :
— Très Saint- Père, bénissez-moi !
Le Vicaire de Jésus-Christ étendit sur la jeune fille ses mains vénérables :
— Je vous bénis, dit-il.
Puis, ayant arrêté sur elle ses yeux perçants et doux, il ajouta ces paroles :
— Et la sainte Vierge vous bénira aussi.
Ce pèlerinage de Rome, cette poétique course à travers les plaines enchanteresses qui bordent les Apennins, ce séjour dans la Ville éternelle, cette radieuse audience du Vatican, cette prosternation filiale aux pieds du Souverain Pontife, furent la fête suprême de sa jeunesse.
Les ombres allaient descendre sur cette belle aurore, et les durables épreuves succéder aux joies éphémères.
A partir de son retour en France, les conséquences latentes des deux chutes antérieures de Jeanne commencèrent à devenir plus accentuées et plus menaçantes, et sa santé s'altéra gravement. Elle fut prise par de vives douleurs d'entrailles, et ressentit en sa constitution intime des dislocations anormales. . . .
L'efiet de sa maladie, comme cela advient souvent, ne tarda pas à se porter sur les jambes, qui graduellement s'affaiblirent. Autant elle avait aimé le mouvement, autant elle redouta dès lors toute fatigue et rechercha le repos. Presque plus de courses au dehors : la moindre promenade lui devenait une lassitude, à la suite de laquelle elle était contrainte de s'asseoir, accablée, sur un fauteuil ou de s'étendre sur un canapé.... Ses yeux se cernèrent, et prirent l'éclat particulier que donnent la fièvre et l'insomnie.
Elle était dans cette situation lorsque, dès le début de la guerre, les Prussiens envahirent Baccarat.
Il n'entre point dans le cadre de notre récit de retracer les sombres scènes, les angoisses et les épouvantes de ces heures terribles. Mais il est facile de s'imaginer ce que devait être pour la malheureuse enfant le spectacle de ces officiers et soldats tudesques, commandant en maîtres, occupant la table et le fo^^er, remplissant la maison du tumulte de leurs cris et de leurs jurons, de l'atmosphère suffocante de leur fumée, du bruit sinistre de leurs armes traînantes.
Bien que la chambre où Jeanne était si souvent retenue et alitée, fût gardée par la mère comme un sanctuaire de douleur, la curiosité brutale des envahisseurs n'en respectait pas toujours le seuil ; et plus d'une fois la jeune fille vit avec terreur sa porte s'entre-bâiller, et une tête, revêtue d'un casque à pointe d'acier, promener dans l'appartement l'insolente inquisition de son regard.
Comment peindre les effrois et les bouleversements de son cœur, lorsque, à la moindre apparition de quelques
francs-tireurs dans le voisinage, elle entendait les Prussiens menacer de tout incendier et de fusiller le Directeur des Manufactures ?
Admirable d'énergie au milieu de tant de périls, le père pensait à ses ouvriers non moins qu'à sa famille, le père veillait à tout et à tous —
Engagé volontaire dès le commencement.de nos désastres, le fils aîné, Henry, accomplissait son devoir et combattait dans les rangs, si décimés, de nos armées. Il fut atteint par le feu ennemi, et dut même subir l'amputation d'un doigt.... Que de chagrins et d'amertumes à ce foyer, naguère si calme et si heureux !
A la fin de la guerre, l'état de Jeanne s'était considérablement aggravé . Ses membres fatigués ne trouvaient quelque bien-être ou plutôt n'échappaient un peu au mal-être que sur une chaise longue garnie d'oreillers et de coussins. Elle y passait ses longues journées, tantôt en compagnie d'un livre, — tantôt l'œil fixe, et la pensée perdue en des réflexions ou des mélancolies dont Dieu seul avait le secret ! — tantôt aussi les mains jointes, et demandant assistance et courage au Consolateur souverain.
Parmi les ouvrages qu'elle feuilletait ou lisait pour distraire sa solitude, il s'en rencontra un qui la rendit, pendant une semaine environ, toute préoccupée et méditative. Les divers chapitres de Notre Dmne de Lourdes (c'était le titre de ce volume) parlaient en effet de prodiges divins, de guérisons extraordinaires survenues en notre siècle, au pied des Pyrénées, sans autre secours que celui de la prière et par une intervention directe de la Vierge Marie... Quoiqu'il lui eût semblé ambitieux d'aspirer à un Miracle, de telles faveurs célestes n'étant accordées, croyait-elle, qu'à des âmes très saintes, l'idée qu'on pourrait la conduire à Lourdes traversa alors l'esprit de la pauvre Jeanne, émue par ces récits, et la fit parfois tressaillir de quelque vague espérance,
tandis qu'elle égrenait entre ses doigts fiévreux le chapelet de Pie IX....
Mais la pauvre Jeanne, comme une fleur flexible et fragile que le ven^ incline de côté ou d'autre, suivant le caprice de ses souffles divers, ne tarda point à tourner ses rêveries vers quelque autre horizon et à ne plus songer à cette impression fugitive.
Mme de Fontenay était mère. C'est tout dire en un seul mot, et expliquer à la fois et ses diverses angoisses et ses multiples sollicitudes. Cette cruelle maladie était l'inquiétude constante, l'infatigable occupation de toutes ses heures. Tenant à exécuter elle-même les prescriptions des médecins et à ne point céder à des dévouements étrangers le cher et cruel privilège de soigner sa fille, elle était, elle voulait être l'unique garde-malade de Jeanne. Prête à se lever à tout appel, à tout gémissement, à toute plainte, même inconsciente, de son enfant, elle était constamment près d'elle durant le jour, et couchait la nuit à côté de son lit, dormant d'un sommeil léger, — de ce sommeil qui veille, — si ignoré du lourd égoïsme et si connu de la tendresse en alarme.
Par une conséquence facile à comprendre, cet état de choses portait la famille à vivre isolée, à concentrer en ellemême une peine que ne pouvaient soulager ni les banales paroles des indifférents, ni même les sympathies de l'amitié. 11 est de telles douleurs, que les consolations les désolent.
Ajouterons-nous que la pauvre mère cherchait d'autant plus la retraite, qu'elle se préoccupait, peut-être avec excès, des mille propos du monde, et redoutait à l'extrême pour sa fille le renom de malade. Tremblant que la vue de cette langueur prolongée ne fît [monter aux lèvres de quelquesuns le mot fatal de « poitrinaire », elle ne cessait d'exhorter
Jeanne à réagir en public, et coûte que coûte, contre son atonie.
Douée d'une grande force d'âme, celle-ci prenait donc sur elle, quand survenait une visite, de quitter la position horizontale et de s'asseoir dans un fauteuil, causant avec une grâce charmante et dissimulant, autant qu'il lui était possible, les souffrances qu'elle endurait. Quand les visiteurs étaient partis et que, dans un dernier effort, elle les avait accompagnés jusqu'à la porte, la malheureuse enfant allait se jeter sur son lit et expiait, en se tordant sous l'étreinte des tortures les plus aiguës, la violence momentanée qu'elle avait faite à la nature.
Trèsexpansive par caractère, et communiquant volontiers ses impressions, Mme de Fontena}^ gardait sur cette plaie de son cœur une réserve absolue. Quand on lui demandait des nouvelles de sa fille, elle répondait invariablement :
— Mais Jeanne ne va point trop mal ! Ces petits malaises sont de son âge, et ne tarderont pas à disparaître.
Si l'on s'efforçait ainsi, devant les yeux étrangers, de jeter un voile (bien transparent, hélas !) sur ce deuil intime, on ne négligeait rien, d'autre part, pour parvenir à la guérison. On frappait à toutes les portes, on recourait à toutes les eaux; on épuisait toutes les pharmacies. Mme de Fontenay aurait voulu montrer son enfant bien-aimée à tous les docteurs de la terre, et essayer, pour la sauver, de toutes les panacées d'ici-bas.
Hélas! «la science humaine, comme disait Montaigne, est ondoyante et diverse, malléable et ployable à tout vent de doctrine ! »
Le premier médecin consulté avait été naturellement celui de Baccarat, M. le docteur Mangin, qui connaissait le tempérament de Jeanne, et avait pu observer le mal dès son origine. L'expérience du docteur Mangin était grande, son diagnostic très sur, son dévouement sans limite. C'était un ami. Avec un infatigable zèle, il déploya à tenter cette cure toute son intelligence, tout son savoir, tout son talent. Il avait appelé au secours des cent remèdes du Codex l'action puissante des eaux thermales, et envoyé la malade àAixles-Bains, durant les deux saisons de 1869 et 1870. Les ressources de la médecine traditionnelle et classique avaient échoué contre la ténacité du mal et sa marche envahissante.
Mme de Fontenay, sur le conseil d'un oncle, M. d'Hotelans, qui habitait Besançon, s'adressa alors à un savant praticien de cette ville, M . le docteur Labrune.
Parmi les Disciples ou les successeurs de Hahnemann, M. le docteur Labrune était assurément l'un des plus distingués et des moins exclusifs. En présence de cet organisme, déjà profondément atteint, il pensa qu'il importait avant toutes choses de ne point en accroître le désordre par la fatigue inutile des médicaments excessifs. S'appliquant à ménager les forces de la nature dans son travail réparateur et à les aider doucement sans fausser leur direction, il conseilla la méthode des doses non perturbatrices.
L'allopathie fut donc un instant abandonnée par Mmes de Fontenay, et l'homœopathie adoptée avec la ferveur impatiente de l'espérance Mais, hélas ! les heureux effets
qu'elles s'étaient promis se faisant attendre, la mère et la fille prirent un autre chemin et se rendirent près d'une célébrité lorraine, M. le docteur Schustemberg, de la Faculté de Strasbourg.
— Qu'il est difficile de ne pas faire fausse route ! s'écria celui-ci. L'allopathie a dévié à droite, l'homœopathie s'est égarée à gauche ! In medio stat virtus. Constitution rhumatismale, anémie prononcée. Il faut le tonique universel,
il faut le vivificateur tout-puissant : l'eau froide ! Immersion subite, jet vigoureux, douche glacée. Le salut est dans l'hydrothérapie .
Ce fut le tour de la méthode hydrothérapique.
Bien que rigoureusement mis en pratique par Jeanne, au grand établissement de la Hoube, dans le duché de Bade, cet énergique moyen thérapeutique ne produisit aucun résultat sérieux.
Yers cette époque, après avoir pendant trente-deux ans dirigé les cristalleries de Baccarat, M. de Fontenay prit sa retraite. Retournant sur le soir de sa vie dans son pays d'origine, il vint habiter Autun, sa ville natale.
A Autun se trouvait un médecin très dévoué à la famille, M. le docteur Lagoutte. Il fut appelé. Après s'être rendu compte de tout et avoir constaté, outre l'état que nous avons décrit, une maladie des bronches, il condamna formellement la méthode de son prédécesseur.
— Ce qu'il vous faut, dit-il, ce n'est pas l'eau froide, c'est l'eau chaude. Retournez à Aix-les-Bains....
A Aix-les-Bains, M. le docteur d'Espines conseilla un traitement chirurgical que la malade ne put se décider à subir....
— Oh ! qui me révélera le secret de la guérir? se demandait avec angoisse la pauvre mère éperdue, recourant successivement à tous les moyens, prêtant l'oreille à tous les avis et implorant, l'un après l'autre, tous les conseils.
Elle songea alors à un illustre médecin des contrées méridionales, qui avait jadis soigné son fils Henry avec une habileté remarquable, à la suite de l'amputation de son doigt, opérée dans des conditions difficiles. Il habitait Lyon. Mme de Fontenay lui conduisit sa fille.
La vie diminuait peu à peu dans ces veines exsangues et épuisées : Jeanne avait toujours froid.
— Pour ce sang qui se congèle, pour cette santé délabrée et sujette à prendre tous les germes des maladies ambiantes, il faudrait pouvoir ordonner une atmosphère absolument pure et un perpétuel été. Il ne s'agit point de baigner la malade dans l'eau chaude ou froide : c'est dans les rayons du soleil qu'il faut l'immerger. Allez à Cannes.
Ainsi parla M. le docteur Bouchacourt.
Voilà donc Mmes de Fontenay dressant leur tente voyageuse sur les tièdes pentes de cette plage incomparable qui borde le golfe de la Napoule.
Abritée de tous côtés par les masses alpestres ou par les montagnes de l'Estérel, contre les vents d'autan et contre les aquilons, la pauvre Jeanne au sang glacé s'y chauffait au soleil. La population cosmopolite de Cannes remarquait cette jeune malade qui se traînait péniblement au bras de sa mère, et qui semblait toujours mesurer d'un regard anxieux la petite distance qui la séparait de la chaise ou du banc où elle allait trouver un peu de repos pour sa lassitude. A peine était-elle assise, que la main empressée d'une femme de chambre l'enveloppait aussitôt de couvertures épaisses et de châles aux longs replis.
Depuis les faiblesses et les crises morbides qui avaient, en 1867, marqué les premières phases de la maladie, six années s'étaient écoulées : on était alors au commencement de 1873. Longue période de douleurs subies et d'espérances trompées! D'année en année et de traitement en traitement, l'organisme s'était de plus en plus profondément délabré.
Disons ici, pour expliquer en cette circonstance les incertitudes et les errements divers des médecins, que, par suite d'une entière ignorance de la portée physiologique de cer-
tains détails, Jeanne, en consultant les hommes de science, se bornait à leur parler de ce qui seul lui paraissait grave . Et elle gardait un silence qu'elle croyait sans inconvénient sur les phénomènes internes....
« — Ces maux d'entrailles et ces malaises sont dans mon tempérament, pensait- elle. Ce ne sont là que des souffrances ; et pour ce qui n'est que soufïrance la résignation suffit.... Que je guérisse de cette impuissance qui me paralyse, que je parvienne à marcher, le reste ne sera pour moi qu'une épreuve à offrir à Dieu ! »
Et c'est ainsi que, sans le savoir et sans le vouloir, elle égarait le traitement des médecins, en leur taisant entièrement ou en rejetant dans un arrière-plan couvert d'ombre les troubles et les violentes souffrances qu'elle éprouvait dans les parties du corps, foulées et broyées jadis par le poids écrasant de la calèche renversée.
Quelque aisément concevables, quelque louables même que fussent les motifs de la réserve de Jeanne, nous croyons qu'un sentiment plus vrai des nécessités et des lois de la vie eût dû la déterminer à ne rien celer dès l'origine. Les médecins sont en quelque sorte les confesseurs du corps : il faut tout leur avouer... Malgré ses réticences, quelques-uns soupçonnèrent que le principe était dans quelque lésion organique, quelque plaie cachée....
Vers la fin de janvier 1873, il devint totalement impossible à la jeune fille de faire un pas et de se tenir sur ses jambes. D'autre part, ses déchirements intérieurs prirent une acuité telle, que force fut bien d'ouvrir les yeux et de comprendre la gravité de ces symptômes. On fit venir M. le docteur
Buttura. Jeanne eut devant lui^une crise; elle cria. Et, ayant crié, elle parla.
Le médecin comprit. Il avertit la mère et s'expliqua nettement .
— La question est complexe et ne peut se résoudre ni par des pilules ni par des globules, ni par l'eau froide ni par l'eau chaude, ni par les rayons du soleil. Les désordres extérieurs que nous constatons proviennent d'une cause interne. Comme vous l'a déjà fait entendre, à Aix, le docteur d'Espines, il faut, quelque pénible que cela puisse être, recourir à la chirurgie... Quant à moi, si mademoiselle était ma fille, je n'hésiterais point à la conduire à un spécialiste expérimenté. Il y a justement dans la ville voisine, à Menton, un docteur anglais fort renommé. Voyez-le, et sans perdre un instant ! Il est déjà tard.
La pauvre Jeanne s'abandonna donc à la cure chirurgicale du professeur Bonnets, et passa ainsi dix ou douze semaines dans son lit, en proie aux cautérisations graduelles du Dupuy tren d'outre-Manche .
Tout habile qu'il était, le praticien anglais ne réussit qu'à la faire souffrir savamment, et ne parvint pas plus à la guérir que ses nombreux prédécesseurs.
Parfois même des accidents d'exaspération nerveuse précédaient ou suivaient ses visites. Le moral de la jeune fille, en effet, se rebellait contre cette nature de traitement, que les supplications de sa mère et sa propre foi en la science humaine lui faisaient un devoir de subir. Fort docile en général envers les médecins proprement dits et acceptant volontiers toutes leurs ordonnances, elle avait eu toujours une vive et profonde horreur des impitoyables mains de la chirurgie . Aussi, après avoir durant trois mois tout supporté infructueusement et avec une répulsion croissante, ce soulèvement et cette révolte devinrent-ils insurmontables. — Et elle allait se refuser absolument à continuer,
lorsqu'un voyage du docteur Bennets en Angleterre vint momentanément, et jusqu'à son retour, interrompre ce traitement.
Informé de la situation et justement alarmé, M. de Fontenay, alors à Autun, accourut en toute hâte.
Malgré tant d'essais inutiles et tant d'insuccès répétés, le père et la mère n'avaient point perdu je ne sais quelle crédulité tenace en la puissance de la Médecine. Tous deux, penchés au chevet de la malade, l'encourageaient à vaincre ses répugnances.
— Si ce n'est pour toi, chère enfant, que ce soit au moins pour nous!....
Jeanne, cependant, dans ses longues heures d'insomnies, avait retrouvé le souvenir de l'une de ses lectures du temps passé. Le cours de ses pensées avait ramené en son imagination et en son cœur une impression jadis fugitive.
— Père, répondit-elle, je me soumettrai à tous les traitements qu'on voudra : — mais à la condition qu'avant d'en recommencer un seul vous me laisserez aller à Lourdes.
Bien qu'ils n'osassent guère compter sur une intervention céleste, les parents étaient trop chrétiens pour faire, en principe, la moindre résistance à la pieuse requête de leur enfant.
Toutefois, on jugea bon de demander avis à un personnage fort éminent dans le clergé, qui, depuis de longues années, connaissait la famille. Mgr Caverot, alors évêque de Saint-Dié et, depuis, Cardinal-archevêque de Lyon, répondit par la lettre suivante, que nous transcrivons sans commentaires. Elle parle assez d'elle-même, et dénote, par les quelques mots que nous imprimons en caractères italiques, à quel point la situation était inquiétante :
« Évèché de Saint-Dié, le 25 avril 1873.
« Ma bien chère enfant, ce que vous me dites de l'état auquel le bon Dieu permet que vous soyez réduite est tout à fait de nature à confirmer l'appréciation contenue dans la lettre que j'ai eu l'honneur d'écrire à madame votre mère.
« Si vous étiez à Lourdes, sans doute on pourrait vous permettre de vous faire transporter à l'église. Mais entreprendre le voyage de Cannes à Lourdes dans la situation QIC vous êtes serait, à moins d'un ordre ou d'une révélation de Dieu, une véritable folie.
« Du reste, mon enfant, consultez votre médecin. S'il déclare que ce voyage sera pour vous sans inconvénient grave, mes objections tombent d'elles-mêmes, car je ne suis pas homme de l'art, sans quoi je ne saurais changer d'avis.
« Voyez en tout cela, mon enfant, la volonté de Dieu, et sachez, au besoin, lui faire le sacrifice de la vôtre. Rien n'empêche, d'ailleurs, comme je vous l'ai dit, que "vous promettiez un voyage, si vous guérissez. La Sainte Vierge n'est pas gênée pour faire des miracles à distance, et Notre
Dame de Lourdes en opère chaque jour Offrez mes hom-
mages, etc. »
u L.-M., évèque de Saint-Dié. »
Suivant le conseil de Sa Grandeur, le médecin fut consulté. Et l'homme de science répondit littéralement comme le prélat :
— Entreprendre un tel voyage dans de telles conditions serait U7îe véîHtaNe folie
M. le docteur Buttura, personnage d'expérience autant que de savoir, n'avait pas été cependant sans remarquer, durant sa longue pratique, combien il est pénible, combien il est dur parfois aux malades de renoncer à une idée de leur esprit, à un projet conçu, à un plan arrêté. Parla pente naturelle des choses, les malades sont choyés comme des enfants gâtés et ils ont souvent de ces obstinations terribles dont aucune considération ne triomphe, et que l'on ne peut briser sans péril pour eux. Le tendre amour 4© ceux qui les entourent s'étant appliqué, souvent pendant des années, à éviter tout ce qui les peut affliger et à épier leurs moindres vœux pour y satisfaire, ils se sont peu à peu habitués à une condescendance absolue. Et lorsque cette redoutable accoutumance est prise, il devient presque impossible de leur résister. Un refus opposé à leur désir formel avive encore ce désir, surtout chez les femmes, et le porte à sa plus extrême acuité : il les chagrine, il leur enlève tout appétit, il trouble toute digestion, il empêche tout sommeil, il provoque des fièvres ardentes.... Que faire alors ? Céder, céder encore, céder toujours, quoi qu'il advienne.
Assurément, tel n'était point le cas de Jeanne, mais le docteur Buttura en fut sans doute moins convaincu que nous, car il ajouta :
— Oui, entreprendre un tel voyage dans de telles circonstances, est une véritaUe folie... Toutefois, étmit donnée Vintensité du désir de la malade, il est peut-être moins
périlleux encore de lui laisser faire cette folie que de l'en empêcher.
Bien que, par un étonnant euphémisme, Jeanne se plût à appeler une telle sentence « le consentement du Docteur », il lui fallut, ainsi qu'à sa mère, un rage courage pour se décider, — malgré tout, — à se mettre en route. Et ce ne fut certes point sans tremblement et sans terreur qu'elles se firent conduire au chemin de fer.
Grâce à ces ingénieuses inventions qui permettent de transformer un vagon en un divan ou une chaise longue, la malade parvint à franchir les deux cent cinquante lieues qui la séparaient de la ville de Lourdes, où elle arriva le 21 mai, jour qui se trouvait être, en 1873, la veille de l'Ascension.
De son côté, M. deFontenay, son père, avait quitté Cannes se dirigeant vers Autun. Il était l'un des organisateurs du pèlerinage diocésain qui devait se rendre, le 5 juin suivant, à Paray-le-Monial ; et il avait assumé cette pénible charge dans la pensée d'augmenter par cette bonne œuvre les probabilités — incertaines, hélas ! — que pouvait avoir sa fille de retrouver la santé à la Grotte de Lourdes.
Jeanne avait la foi aux Miracles; la preuve en était dans le long et pénible voyage qu'elle accomplissait, à travers tant d'obstacles. Mais il faut ajouter cependant — pour dire en toute sincérité notre sentiment personnel — que ce n'était point une foi à transporter les montagnes.
La foi de Jeanne, comme aussi celle de sa mère, confinait un peu à cette vague espérance — opiniâtre dans ses tentatives et pourtant peu sûre d'elle-même — que conservent certains malades, et qu'ils appliquent, tant dans l'ordre na-
turel que dans l'ordre surnaturel, à tout ce qui leur semble contenir une chance quelconque de salut. Jeanne croyait et ne croyait pas; elle voulait et ne voulait pas. « Je n'avais point confiance que je serais guérie, a-t-elle raconté, et je dois même ajouter que quelque chose d'intime m'empêchait de le demander de tout cœur. » Elle hésitait; et, comme les natures dans l'hésitation, elle s'imaginait tout concilier en prenant un moyen terme et en se bornant à ce que l'on pourrait appeler la demi-demande d'une demiguérison : « Bonne Mère, permettez au moins que je marche pendant que je serai près de vous ! » Et la jeune fille, Inconsciente d'elle-même et inhabile à jeter la sonde dans les profondeurs de son âme, ne comprenait point que cette timidité dans la prière, c'était le ver dans le fruit mùr et le doute au sein de la foi ; elle ne comprenait pas que c'était le contraire de ce que commandait Jésus lorsqu'il s'écriait jadis: ConfîdUe « Ayez confiance! » JSolite timerel « Ne tremblez point! »
S'étant souvenues du rôle historique que le curé Peyramale avait rempli durant la période des Apparitions de Notre Dame de Lourdes, Mmes de Fontenay eurent la bonne inspiration, en arrivant dans la ville de Lourdes, de le choisir pour confesseur et directeur. Cet homme, en matière de foi, avait surabondamment tout ce qui pouvait manquer à autrui; et il était en mesure, sans appauvrir son trésor, de combler tous les déficits. Sa réconfortante parole emprunta, pour donner courage à nos deux voyageuses, les expressions du divin Maître :
— Si 20otes credere, omnia possibilîa sunt credenti : Si vous pouvez croire, tout est possible à celui qui croit!... Omnia quœcumque petieyHtis in oratione, credentes,
accipieHs : Tout ce que dans la prière vous demanderez avec fol, vous l'obtiendrez !...
Et comme l'Israélite dont parle l'Evangile, elles répondaient :
« — Nous croyons 1 . . . nous croyons
Mais, ne se rendant point compte de leur défaillance secrète, e lies n'ajoutaient point humblement : « Tenez en aide à notre incrédulité ! »
Le Serviteur de Marie les aida cependant. . . Voilà que peu à peu, durant le cours d'une neu vaine à Notre Dame de Lourdes, les forces de Jeanne se mirent à revenir graduellement. Un jour elle put hasarder cinq ou six pas. Le lendemain, elle en fit quarante ou cinquante. Le surlendemain, elle marchait assez facilement. Enfin, après la neuvaine, le 3 juin, double anniversaire de sa première communion et de la première communion de Bernadette, elle alla à pied, avec tout le monde, à la Chapelle et à la Grotte, suivit les processions de l'Ariège et de Pontacq, et retourna ensuite en ville. .. A chaque pas en avant, à chaque progrès qu'elle faisait, la surprise de Jeanne s'accroissait. Après ces multiples courses, elle était dans une totale stupeur de n'éprouver aucune fatigue.... Elle se dirigea alors, avec sa mère, vers la demeure de M. le curé de Lourdes.
Il nous paraît opportun, avant de continuer ce récit, de rappeler une scène du Nouveau Testament, et d'insérer ici, pour la grande édification du lecteur, une page du livre sacré :
« Jésus pressa ses Disciples de remonter dans la barque et de le précéder de Pautre côté du lac, tandis qu'il congédierait lui-même les multitudes....
« Ayant donc renvoyé le peuple, il gravit la montagne, afin (le prier dans la solitude. Le soir arriva, et il étaitseul en ce lieu.
« Pendant ce temps, la barque, qui avait le vent contraire, était battue des flots au milieu du lac.
« Or, à la dernière veille de la nuit (entre trois et six heures du matin), Jésus marchant sur les eaux du lac, alla yers eux. Mais quand ils le virent cheminant ainsi sur les ondes, ils furent bouleversés.
« — C'est un fantôme ! » disaient-ils.
« Et ils poussaient des cris de terreur.
« Mais soudain Jésus leur parla :
« — Ayez confiance ! c'est moi.
« — Si c'est vous, Seigneur, lui répondit Pierre, com- « mandez que je vienne moi-même à vous, sur les flots.
« — Viens, » dit Jésus.
« Descendant aussitôt de la barque, Pierre marcha sur l'eau pour aller à Jésus. Mais quand il vit la violence du vent, il eut peur. Et, commençant à s'enfoncer :
« — Seigneur! s'écria-t-il, sauvez-moi!... »
« Jésus étendit la main et le saisit.
« — Homme de peu de foi, lui dit-il, pourquoi as-tu « douté? »
a Dès qu'ils furent entrés dans la barque, le vent cessa. Et alors tous ceux qui s'y trouvaient se prosternèrent devant Lui, et prononcèrent cette parole :
— « Vous êtes vraiment le Fils de Dieu ! »
La joie du curé Peyramale fut grande de voir la jeune fille marcher. Quelque habitué qu'il pût être à de tels spectacles, ses yeux s'emplissaient toujours d'heureuses larmes à chaque
nouvelle grâce accordée par Notre Dame de Lourdes aux malades et aux souffrants.
— Gloire à Dieu et vive Marie ! ma chère enfant, s'écriat-il : vous voilà délivrée de vos sept ans de douleurs et d'infirmité !
— Mais, Monsieur le curé, je n'ai point du tout en moi la preuve que je suis guérie.
L'abbé Peyramale la regarde, et ses traits expriment la stupéfaction.
— Comment î en arrivant à Lourdes la semaine dernière, vous gisiez immobile dans votre lit, entièrement impuissante à vous tenir debout ou même assise ; on vous portait à bras : — et aujourd'hui, après être allée à la Grotte et en être revenue ; après avoir suivi une procession au départ et au retour ; après avoir ensuite couru en hâte chez moi ; après avoir, en un mot, arpenté les chemins comme un facteur rural et gravi les sentiers comme un cerf, voilà que vous demandez si vous êtes guérie ?
— C'est que . . .
— C'est que... quoi ? Êtes-vous fatiguée ?
— Non, Monsieur le curé, pas plus qu'une personne bien portante.
— Auriez-vous eu quelque difficulté à marcher ?
— Aucune.
— Souffrez-vous quelque part ?
— Non.
— Eh bien ! si vous ne souffrez nulle part, si vous n'avez nulle difficulté à marcher ; si, après de telles courses, il n'y a en vous nulle lassitude, comment peut-il vous venir la pensée que vous n'êtes pas guérie ?. . .
— Mais j e ne suis pas dans l'état ordinaire .... il me manque quelque chose.
— Je le crois bien î il vous manque votre maladie... Vousy étiez depuis si longtemps habituée, qu'elle vous fait un vide.
— C'est que Je n'ai pas éprouvé ce que j'attendais, ce
qu'évidemment Ton doit ressentir quand la sainte Vierge intervient et fait un Miracle : ni secousse, ni tressaillement intime, ni illumination de l'âme. Rien de tout cela ne s'est produit. Je marche comme tout le monde, cela est vrai. Je ne souffre d'aucun malaise. Je ne suis môme point fatiguée, c'est encore vrai : — mais je n'ai compris à aucun moment que tout ait été en moi remis en place ; je ne puis me persuader que je sois guérie.
— Allons I allons ! ce qui n'est pas en place, c'est votre tête; ce qui est malade, c'est votre foi qui chancelle. Vous doutez en plein miracle, mon enfant, ainsi que douta Simon- Pierre au moment même où, sur l'appel du Seigneur, il foulait la nappe des eaux comme on foule la terre ferme. Réagissez, réagissez vivement contre cette tentation qui assaille souvent les miraculés, et ne tombez pas dans le piège du perfide Ennemi
Ce jour-là était le mardi de la Pentecôte, et le souffle sacré de cette grande octave de l'Esp rit-Saint, semblait passer par les lèvres du Serviteur de Notre Dame de Lourdes. Le prêtre ajouta:
— Partez demain matin pour Paray-le-Monial, où doivent se trouver jeudi M. de Fontenay et le pèlerinage de votre Diocèse. Et là, avec toute la famille agenouillée, avec vos amis de l'Autunois, avec vos compatriotes, vous remercierez Notre-Seigneur Jésus-Christ de la surnaturelle guérison que sa sainte Mère vous a accordée ici....
Mmes de Fontenay étaient comme maîtrisées par cette puissante et communicative éloquence, qui avait le don de chasser les hésitations ou les troubles de l'àme et de les dissiper, comme le vent du ciel dissipe les brumes et les nuages.
En sortant du Presbytère, la mère et la fille s'entretenaient de l'homme de Dieu.
— C'est vraiment une âme apostolique que celle de ce Prêtre! se disaient-elles l'une à l'autre. Notre cœur n'était-il point brûlant pendant qu'il nous parlait ?
La tradition chrétienne rapporte que Simon-Pierre, «doutant en plein miracle», comme disait le curé de Lourdes, ne laissa ici-bas d'autre descendance directe que sa fille unique, sainte Pétronille; quelques érudits prétendent même qu'elle ne fut que son enfant spirituelle. Mais sa descendance indirecte est des plus non>breuses. Mmes de Fontenay appartenaient sans doute à cette antique race, a^^ant aussi, croyons-nous, quelques alliances avec l'apôtre Thomas.
Donc, rentrées à l'hôtellerie et s'occupant des préparatifs du départ, toutes deux se mirent à réfléchir, — et à fléchir.
Quoiqu'elle vît de ses yeux sa chère Jeanne marcher, mouvoir, vaquer à toutes choses, Mme de Fontenay, par un excès de sollicitude maternelle, était encore dans l'alarme. Elle ne pouvait se désaccoutumer de craindre. Après avoir si souvent tremblé en face de la cruelle maladie de son enfant bien-aimée, voici qu'elle tremblait maintenant en présence de cette santé, si miraculeusement mais si récem-
ment reconquise. Cet état extraordinaire lui paraissait sans racine, à cause même de sa soudaineté, et privé de cette solidité qu'apportent dans leur lent progrès les convalescences normales. De son côté, Jeanne, bien que guérie, aurait voulu se sentir plus forte. Ses pieds, ayant depuis tant d'années perdu la pratique de la marche, trouvaient un peu durs les cailloux de la rue. En s'apercevant dans la glace, elle était effrayée de sa persistante pâleur. Que dironsnous encore?... Tout en remerciant Dieu de la faveur dont elles venaient d'être l'objet, elles inclinaient de plus en plus à donner àl'expression de leur gratitude une forme notablement différente de celle que leur avait conseillée et presque commandée le Curé des Apparitions.
— Quel insigne bienfait nous a accordé Notre Dame de Lourdes, et qui aurait pu l'espérer?... Combien notre reconnaissance doit être grande ! La sainte Vierge, cependant, veut que l'on soit prudent : la Prudence n'est-elle pas ia vertu des sages ? Gardons-nous du péché qui lui est contraire, et ne nous livrons point présomptueusement à des audaces inconsidérées. Notre Dame de Lourdes entend évidemment que l'on aide à la grâce . . . . Et dans la circonstance où nous sommes, le meilleur moyen de coopérer à la grâce ne serait-il pas d'y ajouter les ressources de la nature, découverte par la science des Médecins ? Au lieu donc de nous exposer, par une coupable témérité, aux fatigues de Paray-le-Monial, ne ferions-nous pas mieux de partir pour Aix-les-Bains ? Ces eaux fortifiantes ne pourront qu'ajouter au bienfait surnaturel et consolider puissamment le Miracle.
Arrêtant dans leur esprit cet admirable projet. Mm es de Fontenay bouclent leurs malles et leurs valises, afin de se mettre en route pour Aix, dès le lendemain matin, par le premier départ. . . .
Or, le lendemain matin, au moment oii l'aube parut et où Jeanne voulut se lever, il advint que ses pieds et ses jambes
se trouvèrent tout à coup dans l'entière impuissance de faire un mouvement, et de la soutenir debout. La malheureuse jeune fille était retombée brusquement dans son premier état.
On imagine aisément son cri de douleur et de terreur à cet efïroyable réveil . Avoir reçu le bienfait de la guérison et le perdre ! avoir tenu en quelque sorte le Miracle en sa possession, avoir été investie un instant de la plénitude de la santé, et voir tout cela disparaître, s'évanouir, s'anéantir comme un mirage d'Orient ! Tel la Fable nous montre le désespoir de Sisyphe à la minute fatale où le rocher si péniblement porté au sommet de la montagne roule de nouveau au fond du ravin : tel dut être, dans la réalité de la vie, le désespoir de Jeanne et de sa mère.
Malgré leur intelligence, ni l'une ni l'autre ne comprirent le sens de cette subite rechute. Un voile sans doute était sur leurs yeux, ou plutôt leurs yeux se tournaient du côté opposé à la vérité. Les plus clairvoj^ants ne discernent que ce qu'ils regardent, et sont comme aveugles pour l'horizon qu'ils ont derrière eux.
— Me voilà malade comme auparavant et loin de tout médecin! s'écriait la pauvre Jeanne.... Ah! combien j'avais
raison! Non, non! je n'étais pas guérie! Partons pour
Aix ! partons pour Aix !
Lourdes lui était devenu insupportable. Le bruit des cloches, les processions qui passaient sous sa fenêtre, le chant des cantiques, ne faisaient qu'irriter sa douleur.
Le Curé de Lourdes rencontra la voiture qui conduisait Jeanne à la gare.
— Que Notre Dame de Lourdes vous accompagne ! Vous allez à Paray?...
— Non, Monsieur le curé, dit la mère : nous allons à Aixles-Bains. Jeanne est retombée....
Et elle le mit au courant de l'accident du matin....
Le Serviteur de Notre Dame de Lourdes récoutatout pensif, et les paroles du Seigneur à Simon-Pierre s'enfonçant dans les eaux montèrent d'elles-mêmes à ses lèvres.
— Quid duMtasti, modifîcœ fidei ? « Pourquoi avez-vous douté, femmes de peu de foi?»
Mais, malgré ses hautes vertus, le curé Peyramale n'avait point le don des miracles : il ne pouvait guérir Jeanne de son mal, comme Jésus, le prenant par la main, avait jadis sauvé le chef des Apôtres.
Son regard suivit longtemps l'infortunée jeune fille que le galop des chevaux emportait vers le chemin de fer, et de toute son âme il pria pour elle :
— 0 Notre Dame de Lourdes ! demanda- t-il, que vos dons soient sans repentance et que ceci ne soit qu'une épreuve !
Quelque temps après, parlant au Supérieur du petit séminaire d'Autun, M. l'abbé Duchène, directeur spirituel de Jeanne, qui était venu en pèlerinage à Lourdes, il lui expliqua la rechute par ces mots :
— Fille et mère ont manqué de foi. La maladie ira s'aggravant, puisqu'on a préféré les eaux d'Aix à celles de Lourdes.
Déçues et attristées, Mmes de Fontena}^ rentraient dans la vie nomade et se préparaient à recommencer, au hasard des consultations médicales et des avis contradictoires de la science humaine, leurs tâtonnantes pérégrinations à la recherche de la santé.
A mesure qu'elle s'éloignait de la cité de Marie, Jeanne se sentait plus souffrante. Une violente bronchite se déclara
durant le voyage, et il fallut faire halte à Montpellier. On appela l'un des plus habiles professeurs de la célèbre Faculté^ M. le docteur Courty. Il soigna la bronchite et la guérit à peu près, mais il ne dissimula point ses craintes sur l'état général de la jeune malade.
Il vous faut à tout prix reconstituer le système musculaire atrophié, stimuler l'appareil digestif, activer la circulation, ressusciter le jeu des muqueuses. Partez d'abord pour Aixles-Bains.
— Nous y allions justement, docteur, essayer encore d'une saison, lorsque la bronchite nous a contraintes de nous arrêter dans votre ville.
— Vous resterez six semaines à Aix-les-Bains : après quoi, vous vous rendrez à Brides, en Tarentaise. Là, pendant vingt et un jours, faisant porter votre lit en plein air, vous
respirerez à pleins poumons la vivifiante atmosphère des Alpes, toute chargée d'arômes toniques. De Brides, vous aurez encore à traverser la France pour gagner, dans les montagnes d'Auvergne, les thermes de la Bourboule, dont les sources très actives compléteront l'efïet des eaux d'Aix. Votre station de la Bourboule achevée, vous reviendrez ici à Montpellier, où je vous soumettrai pendant soixante jours à un traitement chirurgical énergique, que vous serez alors en état de supporter, — traitement dont vous vous reposerez ensuite en passant l'hiver à Amélie-les-Bains, dans les Pyrénées-Orientales. . .
Durant trois ou quatre mois, les préceptes successifs de cette savante consultation furent suivis partout à la lettre sous la direction du meilleur médecin local, et partout infructueusement. Ni à Aix-les-Bains, ni à Brides, ni à [la
Bourboule, Jeanne n'éprouva la moindre amélioration (1)... Les pressentiments les plus tristes assombrissaient son âme. Elle se voyait descendre vers la mort ; et après avoir, — à Lourdes et alors qu'elle était guérie, — douté malheureusement de la réalité du Miracle, voici qu'elle perdait aussi peu à peu, sous le coup de ses souffrances croissantes, son chimérique espoir dans la puissance des Médecins.
Vers le milieu de septembre, elle se trouvait à la Bourboule, immobile et étendue sur sa chaise longue. Elle considérait l'ombre de toutes choses qui grandissait démesurément à mesure que le soleil couchant s'approchait de Thorizon, derrière lequel il allait disparaître.
(1) A Brides, Mlle de Fontenay fit l'heureuse rencontre de l'évéque de Tarentaise, qui fut pour elle plein de bonté et de bienveillance. Mgr Turinaz, aujourd'hui évèque de Nancy, a été ainsi l'un des témoins de la lono'ue maladie dont nous racontons ici l'histoire.
Par une pente que suivent souvent les âmes endolories, elle rapportait à elle-même les divers détails du paysage que la nature déroulait à son regard. L'été finissant faisait place à l'automne ; et à travers sa fenêtre elle distinguait çà et là et contemplait tristement, parmi la verdure des arbres, quelques feuilles jaunissantes qui tombaient en tourbillonnant sur le sol, prématurément atteintes par le trépas. Dans l'immense roc granitique dont les masses écrasantes dominent ce pauvre village, elle vo^^ait le symbole de l'inéluctable malheur qui semblait peser sur sa jeune existence, et qui résistait — et résisterait toujours sans doute — à tous les efforts. La Dordogne, qui s'écoulait à ses pieds, au bas du coteau, lui présentait l'image mélancolique des flots fuyants de sa vie.
— Ma mère, ma bonne mère, dit-elle, retournons à Autun ! . . .
— Mais Montpellier? mais Amélie-les-Bains?... Y pensestu, ma fille ?
— Retournons à Autun ! Je me meurs de ces perpétuelles tentatives de guérison.... A la longue, tout en moi s'est révolté et se révolte contre l'existence que nous menons. N'est-ce pas assez d'être exilée, hélas ! delà santé, et faut-il que je sois en outre exilée de notre pays, de notre famille, de notre foyer. Je suis prise par la nostalgie. Les eaux thermales et les remèdes, les voyages et les séjours, les médecins et les médecines ne sont plus pour moi qu'un intolérable tourment, et je veux un peu de répit. Je veux vivre à nouveau dans notre maison, revoir mon père et mes frères, dormir dans ma chambre de jeune fille.... Je le veux pour moi, je le veux aussi pour vous, ma pauvre maman, qui épuisez vos forces loin de nos serviteurs habituels, pour vous, qui usez à me soigner vos jours et vos nuits et qui vous tuez à me faire vivre.
— Mais, ma chère enfant, il te faut cet hiver un climat doux. M. le docteur Courty....
— M. le docteur Courty a dit ce qu'il a voulu et il dira ce qu'il voudra. Je veux rentrer à Autun. On doublera les bourrelets des fenêtres, on calfeutrera les portes ; on aura un calorifère gradué : pendant la journée on mettra des fleurs dans ma chambre. On m'entourera d'un printemps artificiel. Et puis....
— Et puis quoi ?
— Et puis rien ! répondit Jeanne, essuyant une larme. La pensée de Jeanne se refusait à exprimer, afin de ne
point afiiiger l'oreille maternelle, c'était que mourir pour mourir, elle aimait mieux rendre son àme à Dieu sous le toit paternel, entourée des prières et des adieux de tous les siens, que d'expirer en pays inconnu, dans l'appartement banal d'un hôtel garni, au milieu de soins mercenaires. La mère finit par consentir et l'on quitta la Bourboule.
A Autun, les rares amis qui furent admis à d'intimes visites remarquèrent avec effroi les ravages que la maladie avait faits dans cette constitution, jadis si exubérante de vie. La pauvre Jeanne n'était plus que l'ombre d'elle-même. Sa faiblesse dépassait tout ce que l'on peut imaginer : ses bras alanguis en vinrent à ne pouvoir porter la nourriture à ses lèvres; et sa mère dut, pendant trois semaines ou un mois, la faire manger comme un petit enfant. Entendre une conversation suivie lui était une lassitude. Ses yeux se refusaient à lire et sa tête à penser.
Du fond de cet abîme, elle se tournait vers Dieu et implorait la Vierge Marie, espérance des désespérés. Dans les profondeurs de son âme commençait à poindre le désir de retourner à la Grotte sainte. A sa mémoire, se représentait à toute heure le souvenir de Lourdes. Elle voulut voir son
évêque. C'était alors le très vénérable Mgr de Léséleuc de Kerouara. Elle lui fit connaître l'étrange incident de sa guérison fugitive.
— J'ai dans mon diocèse, lui dit-il, un prêtre miraculé : M. l'abbé de Musy. Eh bien! je supplierai la sainte Vierge de faire de vous aussi une miraculée. En son Nom, je vous ordonne de la prier de vous guérir ; et moi de mon côté, je vais la sommer de le faire.
Puis, prenant une image du Sacré-Cœur qui se trouvait dans son Bréviaire, il traça quelques lignes sur le revers et remit à Jeanne ce petit souvenir. Les mots que le prélat venait d'écrire étaient ceux-ci, empruntés au Verbe de Dieu : « Demandez et vous recevrez. »
Donc Jeanne demanda.
Un ecclésiastique de grand mérite et de grand cœur, qui vivait alors, s'unissait à ses prières et l'encourageait à croire. C'était M. l'abbé Duchêne, supérieur du petit séminaire d'Autun. Parmi toutes les ouailles qu'il dirigeait vers la céleste patrie, la pauvre Jeanne, accablée de souffrances, était son enfant de prédilection et l'objet spécial de sa plus paternelle sollicitude. Il visitait fréquemment la jeune malade. Sa parole faisait fuir le doute ou l'abattement dans l'esprit de Jeanne, et réconfortait aussi ses chers parents. Quand ces derniers se sentaient trop accablés par le chagrin, ils se rendaient aussitôt auprès de celui que tous appelaient « le bon Supérieur », et rarement s'en retournaient-ils sans avoir trouvé chez lui quelque apaisement à leur trouble, quelque consolation à leur peine, quelque adoucissement à leur intérieure amertume.
Un matin (c'était en novembre), Mme de Fontenay , ployant plus que de coutume sous le faix de sa croix, alla chercher un peu de force à la source où elle avait coutume de puiser.
Comme elle sortait de chez M. l'abbé Duchône, elle croisa, à la porte du petit séminaire, un prêtre de haute taille, qui lui était inconnu.
— Quel est son nom ? demanda-t-elle à la concierge.
— C'est M. de Musy.
— M. de Musy? Le paralytique guéri à Lourdes ?
— Lui-même.
La pauvre mère accourt avec empressement vers ce prêtre si favorisé du ciel :
— Monsieur Tabbé, lui dit-elle, j'implore de vous une œuvre de miséricorde. Voudriez-vous entrer dans notre maison pour y bénir ma fille, infirme comme vous l'étiez?
— Bien volontiers.
Quelques minutes plus tard, M. l'abbé de Musy était auprès du lit de la malade.
— Hélas ! hélas ! que faut-il faire? murmurait Jeanne.
— Croire et prier ! se résigner pour l'heure présente et espérer pour l'heure à venir.
— Monseigneur de Léséleuc m'a déjà donné le même encouragement et m'a spontanément promis d'intercéder pour ma guérison.... Quel grand miracle ce serait ! Vous le demanderez aussi pour moi, n'est-ce pas?
— Oui, certes, et de grand cœur! Très prochainement je vais à Lourdes, remercier ma Bienfaitrice. Le jour de l'immaculée-Conception, à l'autel même devant lequel j'ai été exaucé, je conjurerai la très sainte Vierge de faire pour vous ce qu'elle a fait pour moi.
Dans la première huitaine de décembre, M. de Musy partit en effet pour son pèlerinage de gratitude. Nous avons écrit ailleurs le récit de ce voyage (1).
(1) Voir plus haut, le Miracle de l'Assomption, p. 106.
L'immense retentissement de sa miraculeuse guérison avait eu pour l'ésultat naturel que de toutes parts, dans le Diocèse et au delà, on s'était recommandé à ses prières.
Aussi, au Mémento de la Messe, en ce moment où le prêtre se fait, auprès de Dieu, l'interprète des habitants de la terre et lui présente leurs vœux et leurs requêtes, le bon abbé de Musy chercha-t-il avec un soin extrême à recueillir tous ses souvenirs. Il interrogeait minutieusement sa mémoire et faisait effort sur efforts, afin de n'oublier aucun de ceux qui l'avaient chargé de leurs invocations et de leurs messages pour Notre Dame de Lourdes.... Or, parmi ces intentions si miiltiples, il en était une qu'il sentait se détacher et dominer sur toutes les autres, non point par une inclinaison de son cœur ou par une direction de sa volonté, mais par une sorte d'obsession divine dont il n'était pas lui-même le maître et qui s'imposait à lui, malgré lui. Cette intention, cette pensée, cette prière, c'était celle qui était relative à la guérison de Mlle de Fontenaj^
Il s'empressa, le jour même, de transmettre à Autun ce symptôme de bon augure. Le projet de retourner à la Grotte des Apparitions et de se plonger dans la Piscine se fixa dès lors définitivement dans l'esprit de .Jeanne.
Durant le cours de sa longue maladie, elle avait pu, de loin -en loin, être transportée jusqu'à l'église Notre-Dame ou à la chapelle du Petit séminaire. Mais, malgré la précaution que l'on prenait de faire marcher la voiture au pas pour éviter toute secousse, malgré le peu de distance à parcourir, il fallut renoncer à se rendre désormais à l'église, à cause des intolérables souffrances que le trajet imposait à Jeanne, à cause surtout des graves conséquences que redoutaient les
Médecins. Grâce à des démarches qui furent faites à Rome, elle obtint l'autorisation de faire dresser un autel dans la pièce voisine de sa chambre, de façon à pouvoir, la porte de communication étant ouverte, assister de son lit, par le jeu d'un reflet de glace, à la célébration du saint Sacrifice
Pendant que la situation physique de la jeune fille s'aggravait visiblement, son état moral entrait dans une phase nouvelle et traversait une crise des plus étranges. Tandis que, d'un côté, ce corps maladif, déjà si frêle et si épuisé, devenait de plus en plus faible, de l'autre, dans cette àme qui semblait à tous sur le point de quitter la terre, l'espérance de guérir devenait de plus en plus forte.
L'accroissement d'une telle espérance procédait-il de cette foi sans hésitation à laquelle Notre-Seigneur a promis les Miracles, ou de cette exaltation ardente et déréglée que la fièvre et l'oisiveté forcée engendrent si fréquemment dans le cerveau des malades? Question douloureuse que chacun se posait dans son entourage.
On pouvait d'autant plus craindre que, par moments, cette certitude d'apparence si absolue tombait tout à coup et faisait place à des sentiments opposés. Jeanne avait parfois des pressentiments inquiets, des appréhensions de ne pouvoir supporter le voyage ou de rencontrer le trépas au lieu même où tant d'autres avaient retrouvé la santé et la vie....
Ayant résolu d'être à Lourdes pour le 15 août, fête de l'Assomption, Jeanne voulut faire échelonner sur les trois mois qui précédaient cette date, un triduum de messes pour la préparer à ce pèlerinage, si désiré et si redouté.
Or, la veille de la première des messes du triduum mensuel, le 14 mai au soir, elle était si profondément abattue et si près de défaillir, que l'abbé Duchêne, qu'elle avait fait mander, ne crut pas pouvoir la confesser, craignant de l'exposer à une fatigue fatale. Ce refus la chagrina beaucoup
et elle s'endormit toute triste, suppliant la Mère des affligés de la soutenir dans ses peines.
Et voici que, durant son sommeil, Bernadette, la sœur Marie-Bernard (encore vivante alors au couvent de Saint- Gildard), lui apparut en songe, gracieuse et souriante. Elle était revêtue de son costume de Sœur de Nevers.
— Ne vous troublez point et n'aj^ez peur de rien, dit-elle à Jeanne. Vous serez guérie à Lourdes. Priez seulement la sainte Vierge, avec confiance.
Jeanne alors, se penchant vers la Vo3^ante de Lourdes, l'embrassa avec effusion : puis, se trouvant gênée quelque peu dans cette étreinte par la cornette de la Religieuse, elle s'éveilla. Elle ne vit devant elle que les rideaux de son lit, vaguement éclairés par la vacillante lueur de la veilleuse; mais elle se sentit toute remplie d'une inexprimable allégresse et comme pleinement assurée d'être exaucée.
Nul ne le disait tout haut à côté d'elle, mais plusieurs, parents et amis, prêtres et laïques, murmuraient avec mélancolie :« — Hélas ! hélas ! pour une semblable espérance, c'est une base fragile qu'un songe déjeune fille, durant une nuit de printemps ! »
Jeanne elle-même désirait de plus solides fondements à ce qu'elle nommait « sa certitude » . Elle fit écrire de tous côtés aux divers membres de sa famille, à des personnes amies, à des Religieuses, à Bernadette pour demander des prières. Elle répandit des aumônes ; elle implora l'aide des faibles d'ici-bas (qui sont si fort là-haut!); elle emprunta la richesse des pauvres; elle mendia le secours des mendiants.
Elle se tourna vers Rome et s'adressa au Saint-Père, le pape Pie IX. Il lui envoya sa bénédiction avec ces mots : « Que la sainte Vierge vous bénisse et vous guérisse ! »
La pieuse et bien-aimée grand'mère de Jeanne, Mme la vicomtesse douairière de Froissard-Broissia, prenait la part
la plus active à cette croisade d'instances et d'invocations. Comme Moïse sur la Montagne, elle élevait vers le ciel ses bras tout chargés d'œuvres ; et elle réclamait humblement, mais ardemment, pour ses quatre vingts ans de charitable et sainte existence, laguérison de sa petite-fille....
Au milieu du doute et des inquiétudes d'un grand nombre, M. Tabbé de Musy était plein de confiance. Tout lui était raison d'avoir foi et d'affirmer hautement ce qu'il appelait, lui aussi, « sa certitude ». Et, à cette occasion, quelques sceptiques, même parmi les fidèles, faisaient remarquer,
non sans vérité d'ailleurs, que la mesurées! la chose la plus rare en ce monde ; et ils étaient disposés à penser que le prêtre de Digoine, à la suite du miracle qui avait transformé sa vie, n'avait pu s'empêcher de tomber dans l'excès de sa qualité ou de sa vertu et qu'il était enclin à croire trop.
Les semaines et les mois s'étant écoulés, M. de Musy célébrait, le 3 août, la sainte Messe, à l'autel privé de la maison de Fontenay. De son lit de douleur, Jeanne y assistait.
Comme on était à l'époque de la fête de saint Pierre-aux- Liens, l'officiant s'inspira naturellement de ce souvenir dans les quelques mots qu'il adressa à son auditoire intime, et il termina ainsi son allocution :
« — Yous le voyez, chrétiens, vous le voyez ! Quand le Seigneur commande, rien ne résiste ! la prison s'ouvre et les chaînes tombent soudain.... Mais il y a d'autres chaînes que celles dont les persécuteurs avaient lié durement les mains bénissantes du Prince des Apôtres. Il y a des chaînes, jusqu'ici infrangibles, qui retiennent captive sur un grabat et comme à jamais attachée à la maladie, une créature de Dieu ; il y a des chaînes qui, tout en n'étant portées que par une seule enfant, meurtrissent toute une famille.... Eh bien, j'en ai la ferme confiance, la voix du ciel va bientôt retentir et ces chaînes aussi tomberont ! »
Ces paroles, comme celles qu'avait prononcées en novembre précédent Mgr de Léséleuc, pénétraient dans l'âme de Jeanne; et elle se plaisait à se les répéter tout bas durant ses terribles journées et ses longues insomnies.
Le pieux prélat dont nous venons de rappeler le] nom s'était endormi dans le Seigneur peu de semaines après avoir promis à Jeanne de demander sa guérison à la très sainte Vierge. La jeune fille, qui avait un culte pour sa mémoire, l'invoquait souvent dans le secret de ses prières comme un puissant auxiliaire et un céleste ami .
Le jour même de rallocution sur « les chaînes qui devaient tomber », Jeanne et sa mère, sachant que M. l'abbé de Musy comptait arrivera Lourdes un peu avant le 15 août, sollicitèrent la permission de s'unir à lui et de partir ensemble.
M. l'abbé de Musy s'y refusa vivement :
— Non certes, dit-il. A cause du miracle dont j'ai été l'objet, tout le Diocèse a les yeux sur moi. Si j'accompagnais la malade et qu'elle rentrât à Autun dans le même état, cela ne ferait que donner plus d'éclat à un échec. Si, au contraire, conduite par moi, elle revenait guérie, on croirait que j'y suis pour quelque chose; et il se trouverait immanquablement des gens qui se mettraient à me considérer comme un thaumaturge, un saint à miracles, qui prétendraient me canoniser, et se feraient des idées absurdes... Non ! non ! mille fois non !
Cette décision si nette fut accueillie avec grande tristesse. Jeanne s'était bercée, depuis l'origine, de la pensée que le prêtre miraculé serait l'ange Raphaël de ce pèlerinage lointain. Aux raisons qu'il donnait, il n'y avait rien à objecter cependant; et elle n'y répondit en effet que par ses larmes silencieuses — argument du cœur, plus puissant souvent que les arguments de l'esprit.
Troublé par ces muettes instances, affligé par la peine que faisait son refus, l'abbé de Musy était au fond plus perplexe qu'il n'avait voulu le laisser paraître. Quelque légitimes et décisifs que pussent être les motifs qui le déterminaient, la pitié criait en lui. Dans son angoisse, et suivant sa coutume, il eut recours à la prière.
Or, de même que la famille de Fontenay, il avait une vénération profonde pour la pieuse mémoire de Mgr de Léséleuc. 11 supplia le prélat de l'éclairer et de le guider au milieu de ses incertitudes et de ses anxiétés.
Que se passat-il? Nous ne savons. Toujours est-il que, durant la dernière messe d'une neuvaine à l'intention de l'évêque défunt, M. l'abbé de Musy sentit ses hésitations cesser tout à coup, sous l'impression d'une voix intérieure qui se faisait entendre en lui-même avec un irrésistible accent. Et sa volonté, comme un navire que la main du Pilote fait brusquement virer de bord, se fixa dans un sens opposé au parti qui avait semblé tout d'abord à sa raison le meilleur et le seul possible.
— Je consens à tout ce que vous voulez, dit-il à Mmesde Fontenay. Votre itinéraire sera le mien. Choisissez vousmêmes le jour et l'heure du départ — et que Dieu soit avec nous !
On convint de se mettre en route le lundi suivant.
La religieuse ivresse de Jeanne grandissait au point d'alarmer plusieurs de ceux qu'elle aimait. Elle éprouvait le besoin d'annoncer le Miracle, d'en préciser la date prochaine .
Des considérations théologiques se mêlaient à son enthousiasme et à son espérance :
— Toute ma vie, répétait-elle souvent, la solennité de l'Assomption de la très sainte Vierge a été pour moi la Fête des Fêtes ; et je l'ai, en vérité, célébrée entre toutes. Dès mes premiers ans, mon âme s'est réjouie à ce triomphe suprême de notre céleste Mère : et les 15 du mois je communiais en mémoire du grand 15 août qui lui est consacré par la liturgie catholique. Si l'Immaculée Conception a marqué l'entrée de Marie sur notre pauvre terre, l'Assomption a marqué l'irislant bienheureux de sa prise de possession du Royaume éternel. L'Église a proclamé comme
dogme de foi Tlmmaculée Conception de la très sainte Vierge. J'appelle de tous mes vœux l'heure où elle proclamera aussi, comme dogme de foi correspondant, la glorieuse Assomption de la Mère de Dieu.
Ainsi s'exprimait Jeanne, et on l'écoutait non sans surprise. Puis elle ajoutait :
— C'est pour la solennité de l'Assomption que je verrai la fin de mes cruelles misères.... Dès que la Vierge m'aura guérie, je veux revêtir ses couleurs.... Allons! allons! qu'on prépare ma parure : la robe blanche et la ceinture bleue !
Une telle exubérance d'espoir faisait trembler pour le cas d'une déception. Toutefois, nul n'osait troubler cette conviction assurée et avoir l'air de douter.... On se trouvait dans un courant qu'il n'y avait aucun moyen de remonter.
Donc, cédant au désir de Jeanne, Mme de Fontenay envoya chercher la couturière, afin de lui commander le vêtement de fête. Mais la pauvre enfant, le lendemain, ne put même se soulever pour essayer le blanc corsage.
Une de ses jeunes parentes, très aimée d'elle, Mme Harold de Fontenay, était venue, ce jour-là, comme elle le faisait parfois, passer quelques instants avec elle.
— Eh bien, lui dit la malade, remplacez-moi, chère amie ! Vous êtes à peu près de ma taille : ce qui vous ira bien sera parfait pour moi. Et puis je serai contente que votre souvenir se mêle à ma robe de résurrection.
La jeune femme essaya le costume. Tandis qu'on l'habillait, les yeux fiévreux de Jeanne suivaient attentivement les moindres détails et se rendaient compte de l'ajustement et de la coupe. Les proportions avaient été bien prises, et la couturière avait bien dirigé ses habiles ciseaux. Tout était à souhait.
11 y avait quelque chose de gracieux et de terrible dans cette scène. Pour que Jeanne, pour que la pauvre infirme, impuissante à se soulever de son lit, put revêtir ce costume qu'une amie essayait à sa place, pour qu'elle put porter la
robe blanche aux longs plis flottants et la ceinture bleue, il ne fallait rien moins qu'une intervention du Dieu tout-puissant et un de ces miracles inouïs comme en opérait la main de Jésus- Christ.
— Mettez-vous donc devant la glace, dit Jeanne à sa cousine. Voilà comment je serai dans huit jours, lorsque Notre Dame de Lourdes m'aura guérie.
Mme Harold était bouleversée. La mousseline légère pesait sur ses épaules comme une tunique sinistre, et il lui tardait de se dépouiller de ce vêtement, blanc comme le linceul.... « Hélas! pensait-elle, cette robe de résurrection ne sera peut-être que la virginale parure de son ensevelissement ! » Elle avait hâte de sortir, car les larmes l'étouffaient.... A peine eut-elle fermé la porte de la chambre que ses sanglots éclatèrent.
— Qu'avez- vous ? qu'avez- vous? lui dit son mari qui l'avait attendue dans le salon voisin.
— Ce que j'ai, mon ami? Le langage de cette pauvre Jeanne tient du délire. Elle affirme sa guérison. Elle fait préparer sa robe de fête !... Oh ! je n'ai jamais si bien compris à quel point elle est malade ! (1).
Dès le matin du lundi 10 août, « le bon Supérieur » apporta à Jeanne la sainte communion, viatique bien nécessaire pour un si périlleux voyage, entrepris, à rencontre de toute prudence humaine, pour aller chercher un remède divin .
(1) Mme Harold de Fontenay, dont il est ici question, a été, depuis cette époque, prématurément enlevée à l'affection des siens, laissant ci-bas le souvenir des plus exquises et des plus suaves vertus.
Oq eut les plus grandes diflicultés à mouvoir la malade dans les circuits et les corridors de la maison et à la coucher dans le landau qui devait la conduire au chemin de fer. Depuis longtemps les cruels élancements que lui faisait éprouver toute flexion du corps empêchaient, quand on voulait la déplacer, de l'asseoir sur un pliant ou sur les bras. Il fallait la transporter dans la position horizontale, comme le moribond dans la civière ou le cadavre dans le cercueil.
Toute la domesticité et quelques autres personnes amies qui entouraient la voiture ne pouvaient s'empêcher de pleurer. Au milieu de tous ces visages inquiets ou désolés, Jeanne était radieuse d'espérance.
— Ne pleurez point, dit-elle en souriant, mais regardezmoi bien. C'est la dernière fois que vous me voyez ainsi.
— Dieu le veuille ! ma chère enfant, répondit une tante, vraiment excellente et pleine de sollicitude, Mme Joseph de Fontenaj^ mais il faut tout prévoir. Tu sais que, dans les gares de province, les commandes de wagons-lits doivent être faites au moins une semaine à l'avance. A-t-on bien pris la précaution d'en retenir un pour le retour ?
— Pour le retour? s'écria Jeanne. Je reviendrai comme tout le monde, — et en troisième s'il le faut.
De telles paroles produisaient sur ceux qui les entendaient les effets les plus différents.
— Quelle foi ! disaient les uns.
— Quelle exaltation ! pensaient les autres.
La malade fut installée dans un coupé-Ut. Auprès d'elle s'assirent sa mère et une ancienne domestique, la fidèle Pierrette, à moitié percluse elle-même et affligée de surdité, qui avait voulu aller à Lourdes pour prier, non pour sa guérison, mais pour celle de sa jeune maîtresse. Selon sa promesse, M. l'abbé de Musy était dans le train. Joseph prit place à côté de lui dans le compartiment voisin de celui de Jeanne.
Henry étant souffrant et condamné à garder la cliambi-e, M. de Fontenay seul avait pu accompagner les pèlerins à l'embarcadère. Lorsque la locomotive s'ébranla, il suivit des yeux cette longue file de noirs wagons, emportés bruyamment dans l'espace par les puissances rugissantes de la flamme et de la vapeur ; et il demeura là, immobile et l'œil fixe, jusqu'à ce que les dernières ondulations de la fumée se fussent évanouies à l'horizon, et qu'il n'entendît plus rien •de cet orage de fer qui entraînait loin de lui, l'épouse, la fille et le fils. Oii allaient les êtres bien-aimés qui venaient ainsi de disparaître à sa vue? Ils allaient à l'inconnu, inconnu plein d'espérance peu d'instants auparavant quand tous, priant ensemble, s'excitaient à croire ; inconnu plein de terreur, maintenant que l'on était séparé et que ni l'étonnante certitude de Jeanne, ni les ardentes exhortations du prêtre guéri, n'étaient plus là pour réchauffer les cœurs et ranimer la foi défaillante !
A la bifurcation de Montchanin, le train ayant fait un arrêt de quelques minutes, les pèlerins aperçurent, sur le quai de la gare, un évêque, jeune et grave, qu'ils reconnurent aussitôt .
— Voilàune coïncidence d'heureux présage ! s'écrièrent-ils.
C'était leur évêque. Mgr Perraud, qui arrivait de Parayle-Monial et retournait à Autun. Il s'approcha de la malade et la bénit.
Cette rencontre fut pour Jeanne une joie ; cette bénédiction, une grande force.
— Je m'en vais, dit-elle, sous la protection de mes deux évêques. Au ciel, oîi il est certainement, Mgr de Léséleuc tient la parole qu'il m'a donnée et il implore pour moi la sainte Vierge. Ici-bas, par une disposition providentielle, Mgr Perraud, son successeur, se trouve à notre passage jpour me bénir, au moment même oîi nous touchons aux frontières de son Diocèse.
Après d'indescriptibles fatigues, après les plus douloureuses crises déterminées par les trépidations du chemin de ter, la malade arriva à Lourdes, le mardi soir. Jeanne était brisée comme jamais elle ne l'avait été : le voyage avait duré trente-trois heures.
Le lendemain elle eût voulu, dès son réveil, être portée à la Grotte : mais ce brisement de ses membres, cet écrasement de lassitude, cet épuisement de toutes ses forces, ne le permirent point. Il fallut attendre assez avant dans l'aprèsmidi.
La matinée pourtant ne fut point perdue tout à fait. Vers onze heures on frappa à la porte de la chambre, et un prélat d'aspect rude et bon apparut sur le seuil.
— Monseigneur Peyramale ! s'écrièrent avec émotion la mère et la fille....
Et le souvenir des paroles du Serviteur de Marie, l'année précédente, se représenta vivement à leur mémoire.
— Nous voici encore invoquant de nouveau la puissance de Notre Dame de Lourdes ; nous voici croyant de toute notre âme !
— Fiat tiM sicut credidisti! « Qu'il vous advienne suivant votre foi ! » Ayez confiance et espérez un grand miracle!... J'ai quelque idée que la sainte Vierge va tuer le veau gras pour le retour de l'Enfant prodigue !
— Ah! Monseigneur, priez pour nous.
— C'est déjà fait !...
Au mois d'août, à Lourdes, la chaleur est souvent torride. Ce jour-là, le soleil brûlant de ces contrées poursuivait sa course dans un ciel sans nuage et embrasait l'atmosphère. Et cependant la pauvre Jeanne avait froid, grand froid.
Transie et grelottante en la fleur de ses ans, On eût dit que Fhiver habitait son printemps !
En la mettant dans la voiture qui devait la conduire aux Roches de Massabielle, il fut nécessaire de l'envelopper de châles, de couvertures de voyage. On plaça sous ses pieds une boule d'eau chaude....
Surmontant sans défaillance les répulsions instinctives de la chair et des nerfs, Jeanne voulut tout d'abord être immergée dans l'eau glaciale de la Piscine.
Or, la maladie qui l'avait tant affligée dans tous ses membres, avait respecté sa puissante et magnifique chevelure. Ses tresses et ses bandeaux, quand oncles déroulait, descendaient jusqu'à ses pieds.... Et telle est la nature féminine, que la mère certainement, et la fille peut-être, ne voyaient point sans quelque complaisance les ondes splendides de ce manteau soyeux.
Jeanne baigna son corps dans l'onde sacrée. Cependant, cette fois-là et les jours suivants, on prit soin de ne Vy plonger que jusqu'au cou, afin de ne mouiller en aucune sorte cette épaisse chevelure qui eût été si longue à sécher, et dont l'humidité prolongée eût pu, disait-on, engendrer le rhume et la fièvre.... Précaution pleine de prudence, mêlée aux élans de la foi.
Un peu par nécessité, un peu aussi peut-être par je ne sais quelle idée semi-superstitieuse, on eut, en sortant de la Piscine, l'idée d'emprunter, pour conduire Jeanne sur ce sol de miracles, un chariot d'infirme laissé en ex-voto au sanctuaire, l'année précédente, par une paralytique qui avait soudainement retrouvé l'usage de ses jambes. Il y a parfois, dans l'esprit humain, je ne sais quelle tendance enfantine à croire que certains objets portent bonheur.
De même qu'à Jérusalem, autour des cinq portiques de la fontaine Bethsaïde, on rencontrait devant la Grotte des souffrances de tout genre, attendant l'heure incertaine de leur délivrance.
Parmi ces malades qui imploraient le céleste Médecin, quelques-uns attiraient plus particulièrement l'attention.
Il y avait là, du matin au soir, un pauvre vieux prêtre du diocèse d'Agen, M. l'abbé Cabane, qui se traînait péniblement à l'aide d'un bâton, paralysé qu'il était de tout son côté gauche....
Il y avait là aussi, entièrement infirme et conduite dans une petite voiture, une dame déjà âgée : Mme la comtesse du Boulet, des environs de Rouen, qui demandait sa guérison avec une piété fébrile, avec une ardeur extrême et presque impatiente. Depuis une ou deux semaines, passant la totalité de ses journées aux pieds de la statue de Marie, elle appelait à son secours les prières de tous ceux qu'elle supposait avoir crédit auprès de Notre Dame de Lourdes. Quand un prêtre, un évêque, un pèlerin d'apparence fervente, frappaient son regard, elle leur dépêchait aussitôt sa femme de chambre (personne de contenance très digne et qui semblait lui être très dévouée'), pour leur dire à l'oreille : « Priez, de grâce, pour ma pauvre maîtresse, que vous voyez là-bas ! »
Comme cette pieuse ambassade se renouvelait souvent et auprès d'un grand nombre, plusieurs avaient fini par remarquer que cette camériste, qui requérait pour sa maîtresse tant de prières à Marie, n'en faisait jamais une seule de son chef et qu'elle ne s'agenouillait, ni ne s'inclinait même devant l'image de Notre Dame de Lourdes.
— Hélas ! répondit Mme du Boulet, à la réflexion que fit devant elle quelque indiscret, cette camériste est parfaite, bonne, affectionnée, religieuse même : — mais elle est protestante et ne croit pas en la sainte Vierge.
Autour de ces infortunes suppliantes, deux ou trois cents pèlerins étaient agenouillés silencieusement ou s'entretenaient à voix basse .
Traînée dans son chariot, et tenant entre ses doigts le chapelet qui ne la quittait point, Jeanne traversa la foule des fidèles et pénétra sous la voûte de la Grotte.
Ce fut là que celui qui écrit ces pages aperçut pour la première fois, à demi couchée sur des oreillers et des coussins, la malade dont il raconte aujourd'hui l'histoire. Il la remarqua comme une nouvelle venue parmi toutes ces humaines misères qui se pressent devant le rocher des Miracles ; et il ressentit pour elle cette compassion attendrie et cette pitié que l'on éprouve toujours en présence de la jeunesse, frappée dans sa floraison, et vaguement menacée par un trépas prématuré. Il ignorait qui elle était et ne connaissait point davantage le Prêtre, de grand aspect, qui priait non loin
d'elle et qui semblait par moment, l'encourager Ce ne
fut que plus tard que nous apprîmes que c'était le célèbre abbé de Musy.
Prosternée à côté de sa fille, la Mère adressait, — non sans larmes, — ses invocations à la Vierge puissante. Auprès d'elle, une humble domestique, d'apparence souffreteuse, joignait les mains avec ferveur. Debout, les bras croisés sur
la poitrine, le regard tourné vers la statue de Marie, agité et recueilli tout ensemble, un jeune homme au front pur et dans le vif éclat de son adolescence, laissait voir sur son mobile visage toutes les ardeurs de sa foi et toutes les inquiétudes de son amour fraternel. C'était Joseph de Fontenay.
Le vendredi 14 août, vigile de l'Assomption, dans la maison d'emprunt où nous avions pris domicile pour la durée de notre pèlerinage annuel, un inconnu se présenta et demanda à nous voir. On le fit entrer.
C'était le jeune homme dont la pieuse attitude et la physionomie m'avaient frappé l'avant- veille.
— Monsieur, me dit-il, j'ai ma sœur qui est malade depuis sept ans et qui est arrivée ces jours- ci pour obtenir, s'il est possible, un miracle de la sainte Vierge. C'est votre livre qui lui a révélé Lourdes et donné autrefois la première pensée d'implorer sa guérison et de faire ce grand voyage.... Ellesouhaiterait beaucoup de vous entretenir; mais elle est infirme et ne peut se faire transporter qu'au prix des plus pénibles souffrances. Aussi vous serait-elle fort reconnaissante de venir la visiter....
— Eh bien, annoncez-lui que vous ne me précédez que de quelques instants.
Dix minutes après, en effet, je me rendis rue de la Grotte,, à l'adresse que m'avait indiquée le jeune Joseph.
— Merci, Monsieur, me dit Mme de Fontenay, d'être accouru si vite à notre appel.
Et elle m'introduisit dans la chambre de sa fille.
La malade était dans son lit, et malgré la chaleur de la saison, littéralement ensevelie sous les couvrepieds et leséd redons.
Elle me tendit sa main amaigrie, que je portai respectueusement à mes lèvres.
— Vous êtes l'auteur de Notre Dame de Lourdes? me dit-elle d'une voix faible et en me considérant avec une curiosité naïve. Oh ! Monsieur, que vous m'avez captivée et que vous m'avez fait pleurer ! Quel récit !
— Les choses étaient si belles par elles-mêmes que je n'ai pu les gâter tout à fait, luirépondis-je en souriant. Il a plu à Dieu de bénir ces humbles pages et de s'en servir pour sa gloire. Mais le livre, hélas ! vaut mieux que l'auteur, et vous auriez grand tort, Mademoiselle, de conclure de l'un à l'autre. Malheureusement pour moi, il est préférable de lire mes écrits que de connaître ma personne.... Je suis pourtant venu puisque vous avez désiré me voir.
En quelques mots, elle me fit connaître ses longues peines.
— C'est M. l'abbé de Musy qui m'accompagne à Notre Dame de Lourdes. Nous sommes ici dans l'appartement où il était lui-même l'année dernière, et d'où il est sorti si complètement infirme, le jour de l'Assomption, pour y rentrer bientôt après, si complètement guéri.... Oh ! je crois! je crois ! je suis pleine d'espoir et de confiance.
Pendant qu'elle me parlait, je la regardais attentivement et je lisais, dans les lignes si expressives de son visage, altéré et comme ruiné par la souffrance, le muet commentaire de son récit douloureux f,
Elle était très pâle, et cette blanche pâleur ressortait d'autant plus que ses grands yeux brillants étaient noirs, noirs aussi ses cheveux. Toute sa physionomie avait cette transparence particulière que donne parfois la maladie, lorsqu'elle finit par toucher à l'essence même de la vie. Il semble alors que les opacités du corps s'écartent et s'effacent, et que la matière, devenue partiellement immatérielle laisse entrevoir, plus que dans l'état de santé, l'éclat de
l'être intérieur. A travers les traits diaphanes de la jeune fille apparaissait une belle àme, innocente par elle-même et épurée encore dans le feu de l'épreuve.
La pauvre enfant se considérait comme certaine de guérir, et de guérir le lendemain, fête de TAssomption.
A mesure qu'elle m'ouvrait son cœur, sa confiance coramunicative me gagnait et j'avais, moi aussi, les plus heureux pressentiments. Toutefois, je n'osais m'y abandonner, parce que, en plus d'une circonstance, de pareils pressentiments m'ont trompé.... Et malgré cela cependant, je ne pouvais m'empêcher d'exciter moi-même sa foi, en lui rappelant quelques-uns des prodiges accomplis par Notre Dame de Lourdes. Je lui racontai, notamment, la guérison mirac»leuse de Lucie Fraiture, guérison des plus touchantes que nous nous proposons aussi de faire connaître bientôt
à nos lecteurs Jeanne écoutait, tout émue, les
divers détails de ce drame céleste; et les yeux de cette souffrante pleurèrent sur les douleurs et aussi sur les joies de cette sœur inconnue, — comme elle, « enfant de Marie ».
Elle reprit :
— Demain, M. l'abbé de Musy priera pour moi durant la Messe d'actions de grâces qu'il doit célébrer à huit heures à ce maître-autol de la Crypte, devant lequel, l'année dernière, à pareil jour et à pareille heure, il fut lui-même guéri. Mgr Peyramale m'a promis son puissant secours et demandera instamment ma délivrance. Bernadette, un grand nombre de Religieuses, de pauvres, d'amis, de parents, feront demain la sainte communion pour obtenir la grâce que je sollicite.... Unissez-vous à ces pieuses âmes, vous qui avez été si miséricordieusement exaucé par la sainte Vierge.
— De grand cœur. Mademoiselle, je la prierai de vous guérir aussi, et j'assisterai, avec tous les miens, à la messe que vous m'annoncez.
L'aurore de l'Assomption s'était levée. Joseph entra dans la chavTibre, comme sa mère et Pierrette achevaient d'habiller sa sœur.
— Eh bien, Jeanne, c'est donc aujourd'hui que la sainte Vierge comblera tous nos vœux?
— Oui, répondit-elle avec une joie d'enfant, — et aussi avec une foi d'enfant, — oui, c'est aujourd'hui, que Notre Dame va me guérir.... C'est aujourd'hui, Joseph, c'est aujourd'hui!
Puis elle ajouta, après un silence :
— Veux-tu me faire un grand plaisir, mon cher frère ?
— Lequel ? Je suis à tes ordres, — et à tes désirs.
— A^a dire à Mgr Peyramale qu'à l'instant de partir pour cette messe où je compte voir la fin de mes maux, j'ai tenu à implorer encore de lui une prière toute spéciale.
Il sortit en courant et fut bientôt de retour .
— Monseigneur te mande qu'il espère plus que jamais, et qu'il redoublera ses prières.
M. l'abbé de Mus}^ avait pris les devants. Joseph se rendit à la Grotte poury chercher le chariot à bras et le monter à l'esplanade de la Basilique, afin d'y être tout prêt à recevoir sa sœur et à la conduire dans la Crypte.
Il était déjà plus de sept heures et demie. A l'occasion de la solennité il y avait à Lourdes une immense affluence. La plupart des voitures qui passaient dans la rue de la Grotte étaient occupées ; les autres refusaient de s'embarrasser d'une personne impotente que le cocher aurait préalablement à transporter dans les escaliers.... On s'inquiétait, on
se troublait, on s'alarmait : on tremblait de ne pouvoir être à la Crypte pour la messe de l'abbé de Musy.
Jeanne seule était pleine de sérénité et rassurait tout le monde.
— Ne craignez rien, disait- elle, voici bientôt l'instant béni où je n'aurai plus besoin de me faire porter à la Grotte... Et quant à cette dernière voiture qui m'est nécessaire, le bon Dieu saura bien — puisqu'il me la faut — donner à celui qui la conduit la compatissante pensée de m'accepter.
Quelques niinutes après, il convint en effet à un cocher de s'arrêter, sans soupçonner assurément que le Seigneur venait d'être invoqué à son sujet et qu'il était l'agent de la Providence. Non sans un peu de mauvaise humeur, il descendit sur ses bras la pauvre malade, impuissante à se mouvoir, et retendit dans le fond du landau découvert.
Mme de Fontenay s'assit en face de sa fille . La voiture ne tarda pas à franchir les dernières maisons de la cité et à
entrer dans cet incomparable bassin de verdure au centre duquel le Gave roule, à travers les roches et les cailloux, ses eaux limpides et écumantes. A droite, on apercevait les douces pentes des collines de Visens ou de Bartrès, et, à travers la ramure des arbres, un long ruban d'ondoyante fumée : c'était le train du chemin de fer qui amenait à Lourdes des pèlerins de Pau, d'Orthez ou de Bayonne. Sur la gauche, les pics pyrénéens et les glaciers éternels étincelaient de mille feux.
Il faisait un temps superbe en cette belle matinée de TAssomption, et la Nature, comme l'église, semblait en fête et en liesse. Le ciel était pur, le soleil radieux. La brise légère des montagnes neigeuses apportait à tout ce qui respire sa vivifiante fraîcheur. Ça et là, les oiseaux gazouillaient gaiement. Sur la route, piétons et voitures se pressaient en foule et se croisaient rapidement : les uns, courant en hâte à la Grotte et à la Basilique ; les autres, retournant en ville ou se dirigeant vers la prairie du Chalet, après les Messes de l'aurore. Ceux-ci portaient en bandoulière ou à la ceinture le gros Rosaire à six dizaines, particulier à ce pays; ceux-là s'étaient munis d'un panier de provisions et allaient, après la Communion, faire en famille ou entre amis une agape chrétienne sous le chaume et les ombrages de la Rotonde rustique (1). Plus loin, c'était un groupe de jeunes filles qui suivaient le chemin en chantant VAve maris Stella ou quelque cantique à Notre Dame de Lourdes. Et sur tous ces visages se voyaient l'innocente joie, la bienveillance fraternelle, le contentement cordial des enfants de Dieu.
— Voilà une pauvre infirme qui demande sa guérison. Que Notre Dame de Lourdes l'exauce ! disait-on en rencontrant la malade .
Mais à ce beau paysage et à ce vivant spectacle, Jeanne
(1) Au sujet de la Rotonde rustique, voir à l'Appendice, note IL
semblait insensible. Ses mains étaient jointes; ses lèvres décolorées murmuraient de suprêmes invocations....
Comme on venait de dépasser la Rotonde, ses yeux, qui regardaient en haut, aperçurent tout à coup le clocher de la Basilique, ce clocher qui s'élançait du sol de ce monde vers le bleu firmament. C'était l'image et le symbole de son espérance, laquelle aussi, fuyant la terre, se tournait tout entière vers la céleste miséricorde.... A cette vue, elle fut saisie d'une émotion si profonde, que sa prière, impuissante à s'exprimer par le langage articulé, se traduisit par l'explosion des larmes.
Pleurez, pleurez, ma sœur ! Heureux ceux qui pleurent, car ils seront consolés !
Sur l'esplanade de la Basilique, son frère Joseph, entouré d'un groupe sympathique, l'attendait avec le chariot. Il y avait là des personnes de sa parenté. Mme de Fontenay de Sommans et sa fille Jeanne, tante et cousine de la malade. Elles arrivaient de Luchon pour unir leurs supplications aux siennes. Citons aussi, parmi ceux qui étaient présents : Mme la comtesse du Boulet, tristement assise dans sa voiture d'infirme; le pauvre abbé Cabane, à demi paralysé et s'appuyant sur son bâton; Mme la duchesse Salviati, Mme et Mlle de Montille, Mlle de Charodon, Mme la comtesse d'Armaillé et ses nièces. D'autres encore, désireux d'assister à la messe anniversaire qu'allait dire à la Crypte le prêtre miraculé, stationnaient également sur le parvis....
Ce fut avec les plus grandes précautions que l'on sortit Jeanne de la voiture pour la placer dans le chariot à bras. Toutefois, malgré tous les soins qu'apportait à ce transbor-
dément la sollicitude fraternelle, on surprenait sur les traits de la malheureuse jeune fille les contractions de la douleur, tant le moindre mouvement lui était pénible et cruel.
Chacun s'empressait autour d'elle, lui adressant un mot d'espérance, lui faisant une promesse de prières....
Elle remerciait, elle répondait avec gratitude. Mais elle avait soif de cette paix et de ce recueillement que l'on ne rencontre que sous les voûtes sacrées ; il lui tardait d'être en face de l'Autel :
— Il est temps, mon bon Joseph, conduis-moi à la Crypte. Or le Supérieur des Missionnaires, le R. P. Sempé, dont
l'active piété et le zèle universel dirigeaient toutes choses dans le Pèlerinage, avait coutume, aux jours de Fête, d'interdire absolument aux Fidèles l'accès de la Crypte, afin que tout le monde fût contraint à assister aux cérémonies de la Basilique, et, par suite, à en augmenter l'éclat et la pompe.
La porte extérieure de la Crypte se trouva donc fermée à double tour. En vain, pour la faire ouvrir, Joseph et maint autre y frappèrent-ils à coups redoublés.
— C'est inutile de tant frapper, dit l'un des Frères attachés à la Maison : le Révérend Père Supérieur a défendu de laisser entrer ce matin dans la Crypte.
Cette interdiction jeta ce groupe de pèlerins dans une Téritable angoisse et une consternation malaisée à décrire.
— Mais c'est impossible !
— Je vous dis que c'est l'ordre du Supérieur, répète le bon Frère.
— Mais pourquoi cet ordre?... Peut-on au moins lui parler, au Supérieur ?
— Non. Il est occupé à faire les recommandations à la Basilique.
Joseph s'avise alors d'un moyen qui lui permettra peutêtre d'arriver jusqu'à la Crypte par une voie détournée.
Quittant Jeanne et sa mère, après les avoir averties tout bas, il monte à la Basilique, parvient à percer, non sans efforts, les rangs pressés des assistants, fait irruption dans la sacristie et descend en hâte l'escalier de la chapelle souterraine, où M. Fabbé de Musy se préparait déjà à célébrer les saints Mjstères. Par un pur hasard, ce dernier avai pris le chemin de TÉglise haute, et était ainsi entré s^ns obstacle, et sans se douter en quoi que ce soit des prohibitions de sa Révérence.
— Mais où donc est votre sœur? demande-t-il apercevant Joseph.
— Elle est dehors. Le P. Sempé a interdit de venir ici ce matin entendre la Messe et ordonné de tenir fermée la porte de la Crypte .
L'abbé de Musy se lève aussitôt et s'adresse aux employés du Temple, lesquels lui opposent encore la prescription formelle du Supérieur.... Il insiste, comme on insiste en une circonstance urgente et suprême : il commande presque. Devant l'ascendant du prêtre que la vierge a guéri, les Frères lais et sacristains finissent par céder.... Ils essayent du moins de limiter le mal à une seule exception.
— Rien que les infirmes! Rien que les infirmes] C'est la volonté du Révérend Père Supérieur! crie à la foule celui d'entre eux qui va entr'ouvrir la porte.
Mais, malgré cette impérative injonction, ceux qui étaient en avant ne craignent point de se précipiter irrésistiblement à la suite de Jeanne et des autres malades. Cinquante à soixante personnes pénètrent ainsi, à rencontre de tous les ukases, dans l'intérieur de l'édifice, avant que la porte ait pu être repoussée sur le flot des envahisseurs. Un ecclésiastique à cheveux blancs, et de grande distinction, M. l'abbé Bouvier, était l'un des plus ardents dans cette pieuse insurrection. Il croyait au miracle et voulait en être témoin à tout prix.
Cette porte était déjà refermée, et de nouveau entourée d'un groupe compact, faisant entendre des réclamations et doléances, lorsque, suivant ma promesse de la veille à Mlle de Fontenay, j'arrivai, un peu avant huit heures.
— Monsieur Lassère ! s'écrièrent plusieurs de ces pauvres gens, dites, je vous prie, que l'on nous permette d'entrer.
— Hélas ! mes bons amis, je n'ai aucune autorité pour cela. Ne pouvant, pas plus que vous, me faire ouvrir, je vais essayer détourner la difficulté.
Prenant alors la voie indirecte qu'avait suivie Joseph de Fontenay, un instant auparavant, je réussis comme lui à gagner la Crypte, accompagné de tous les miens et de deux ou trois autres pèlerins insubordonnés qu'avait entraînés mon mauvais exemple.
Assise et presque couchée dans son chariot, Mlle de Fontenay, que notre regard chercha tout d'abord, s'était fait porter contre le double pilier de gauche, à la place où se tenait M. l'abbé de Musy, l'année précédente. Auprès d'elle étaient sa mère, la fidèle servante, les parents ou amis que nous avons nommés.
Quelques minutes plus tard, la porte s'entre-bâiUa encore par faveur. Mais les précautions furent si bien gardées contre les invasions de la foi populaire qu'on ne laissa pénétrer que Mgr le duc de Nemours, le prince Ladislas Czartoryski, la princesse Czartoryska, la princesse Blanche d'Orléans. Tous les autres pèlerins, malgré leurs instances, demeurèrent exclus.
Un tiers de la Crypte à peine se trouva occupé.
MADEMOISELLE DE FONTENAY 23îi
Ainsi que je viens de le dire, mon attention s'était dirigée sur la malade. Comme la première fois que je l'avais vue, elle tenait entre ses doigts le chapelet de Pie IX.... Ses yeux s'arrêtaient fréquemment sur sa mère ; et leur expression filiale faisait bien clairement comprendre que si elle désirait tant guérir, ce n'était point seulement pour elle-même, mais bien plus encore pour ceux dont elle était aimée....
On croit aisément ce que l'on souhaite, et mon cœur ému était rempli d'espoir.
Ce fut un religieux tressaillement lorsque M. l'abbé de Musy, revêtu des ornements sacrés, gravit les degrés du Sanctuaire.
Joseph de Fontenay, frère de Jeanne, remplissait l'office de servant de Messe.
Le saint Sacrifice commença et se poursuivit au milieu du recueillement général. Après s'être nourri lui-même de la chair divine, le prêtre distribua le Pain du Ciel à tous ceux qui se présentèrent à la table eucharistique ; puis, descendant parmi les Fidèles, il alla porter aux divers malades, et enfin à Jeanne, le corps sacré de Jésus-Christ.
Ainsi s'acheva la messe de M. l'abbé de Musy. Mlle de Fontenay était toujours immobile dans son chariot. Le Roi de gloire l'avait-il visitée sans la guérir et entendait-il lui laisser à jamais la croix et la maladie? Voulait-il seulement éprouver, par la déception d'un instant, cette malheureuse enfant et cette famille, pour rendre leur foi plus méritoire et la récompenser ensuite d'une façon plus magnifique? Ou bien, dans le mystère et à l'insu de tous, s'était-il accompli quelque action surnaturelle? 'L'anxiété était unanime.
Il y avait visiblement dans l'assistance le sentiment que tout n'était point fini : car chacun resta, semblant attendra un dénouement.