CHAPITRE PREMIER
ERS le mois d'août 1874, arriva à Lourdes M. le chanoine Martignon, ancien Curé-archiprêtre d'Alger. C'était un homme d'environ quarante ans. Atteint, sur le sol africain, d'une extinction de voix et d'une affection de la poitrine, il avait franchi la Méditerranée et venait dans la cité de Marie, attiré par le bruit des miracles qui s'accomplissaient à la Grotte, et espérant, lui aussi, obtenir une part dans ces grâces extraordinaires .
Aux Roches de Massabielle, il s'agenouilla; il pria ; il se plongea dans la Piscine; il but à la Source miraculeuse : mais la guérison demandée ne descendit point du Ciel.
— Allons !
se dit-il, ne nous décourageons pas.
Une si courte
insistance est loin de suffire : il faut frapper plusieurs coups à la porte, pour qu'elle s'ouvre à qui veut entrer. Faisons une neuvaine.
La neuvaine s'achève. Nulle amélioration. La foi du Chanoine ne défaille aucunement, ni son espérance non plus.
— Je vais faire une neuvaine de semaines. Le voilà donc à Lourdes pour soixante-trois jours. Au soixante-quatrième, se trouvant absolument dans le même état, il va passer un certain temps à Pau, cherchant dans la douceur du climat quelque allégement momentané.
Mais il se reprochait en lui-même cette fuite de Lourdes comme une faiblesse et un manque de confiance. Il avait, du reste, dans le fond de son cœur, je ne sais quel indéfectible pressentiment que la Très Sainte Vierge, à une date
M. L ABBK MARTIGNON
LA NECVAINE DU CURÉ d'ALGER
proche ou lointaine, finirait par céder à ses instances et •exaucer sa prière.
Dans cette pensée, il ne tarde point à revenir à la Grotte bénie, et à s'installer en ville dans un domicile moins provisoire. Il commence dès lors à y prendre racine.
Lui malade, il se constitue garde-malade. Et les] pèlerins qui ont fait à Lourdes un séjour un peu prolongé, à l'époque dont nous parlons, se souviennent assurément d'y avoir remarqué un prêtre encore jeune, à longue barbe blonde, au regard vif et doux, au visage distingué, à la taille haute et grêle, au corps amaigri, aux épaules étroites et quelque peu voûtées par la souffrance. Ce prêtre conduisait des aveugles, donnait le bras à des infirmes, amenait à la Piscine des estropiés, employait à consoler les affligés le souffle de sa voix éteinte. C'était l'abbé Martignon.
— Si cette fois-ci la sainte Vierge ne m'exauce pas, disaitil en souriant, je suis résolu à faire une neuvaine d'années et puis encore une neuvaine de siècles ; mais après cela, je m'arrête....
Il eut la joie de voir guérir miraculeusement plusieurs des malades dont il s'était fait le guide et le soutien ; mais lui-même, V>ien qu'il éprouvât parfois quelque léger soulagement, ne reçut point le don surnaturel de la guérison totale qu'il implorait.
Finit-il alors par avoir le sentiment de quelque résistance secrète de la Vierge à accorder la grâce qu'il sollicitait ? Nous ne savons; mais nous crûmes comprendre que, si sa foi était toujours la même et si sa charité s'accroissait, la vertu d'espérance tournait peu à peu, chez lui, à la vertu de résignation, ou, pour mieux dire, qu'il ajournait son espérance. Heureux d'habiter en ce coin de la terre, où la Reine du Ciel avait posé ses pieds ; se contentant de respirer cette atmosphère sacrée et d'aller, chaque jour, prier devant la Grotte sainte, il n'entreprit pas cette neuvaine d'années et de siècles dont il avait parlé en souriant. Il nous disait :
— Je reste là, à la disposition de Notre Dame de Lourdes. Elle m'exaucera quand elle voudra. Je suis comme quelqu'un qui est assis dans une antichambre et qui attend son audience. Mon tour viendra. J'aurai mon heure ou ma minute, et je ne la laisserai point échapper .
Il attendit cette minute ou cette heure pendant trois ans.
Or, après ces trois ans, il eut l'inspiration intérieure de frapper de nouveau à la céleste porte.
Dans le courant de 1877, il forma la résolution de faire, en septembre, une nouvelle Neuvaine de façon à la terminer à la Fête de Notre Dame des Sept-Douleurs.
Faisons observer, entre parenthèse, qu'il n'avait nullement remarqué, d'ailleurs, que cette Fête étant mobile, le premier jour de cette Neuvaine coïnciderait, cette année-là, avec la Nativité de la très sainte Vierge, et que sa prière irait ainsi, en quelque sorte, de la naissance de Marie au
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dernier soupir de Jésus, du berceau de la Mère au tombeau du Fils (1).
Pourquoi Marie n'avait-elle pas exaucé immédiatement les vœux et les prières de Tabbé Martignon? pourquoi n'avaitelle pas rendu la santé, les forces et la voix à celui qui l'aimait si finalement et qui parlait si bien d'elle ? Il devait y avoir quelque raison cachée. Nous est -il permis de la soupçonner et de nous pencher sur le cœur de notre Mère pour lui demander ce secret ?
Guéri, ce prêtre eût quitté les abords de la Grotte et repris, en quelque ville de l'Algérie, l'exercice du saint ministère. Malade, il demeurait à Lourdes, et y rempUssait son admirable office de miséricorde, édifiant infiniment plus parla grande prédication de l'exemple, qu'il n'eût jamais pu le faire par ses discours, quelque éloquentes que fussent ses lèvres.
Nous nous imaginons donc que, si la Vierge n'accordait point tout d'abord la guérison implorée, c'est qu'elle n'entendait point donner si vite son congé à un pareil serviteur. Dieu n'y perdait rien, ce nous semble, et le serviteur n'y perdait rien non plus. Quand le Seigneur refuse à nos prières ou nous fait attendre telle ou telle grâce temporelle, c'est que en place de la monnaie de cuivre que nous implorons, il nous prépare la monnaie d'or et le centuple, soit en ce monde, soit au delà.
Une nouvelle mission n'avait pas tardé d'ailleurs à s'imposer au zèle et à l'ardente charité de l'abbé Martignon.
(1) La Fête de Notre-Dame des Sept-Douleurs se célèbre le troisième dimanche de septembre. Or, en 1877, le troisième dimanche étant le 16 septembre cette Fête arrivait le neuvième jour après celle de la Nativité, qui a lieu le 8 septembre.
Et elle découlait tout naturellement de cette fonction, qu'il s'était assignée à lui-même, de consoler les affligés.
Dès le commencement de son séjour à Lourdes, il avait rencontré un homme plus endolori que les malades et plus éprouvé que les affligés ordinaires : et à celui-là aussi il avait prêté son appui. Mêlé à l'événement religieux le plus •considérable de notre époque, l'homme dont nous parlons avait eu en sa vie l'honneur inouï de recevoir un message du Ciel et d'accomplir, malgré tous les obstacles, les ordres •divins. Mais la Vierge, lui préparant sans doute une place plus haute, avait dit : « Je lui montrerai combien il faut qu'il souffre pour mon amour. » Et les peines les plus inattendues étaient venues alors torturer cet héroïque ■cœur.
Par un étrange et saisissant contraste, il était à la fois sur le Calvaire et sur le Thabor. Tandis qu'en toute terre chrétienne on célébrait son nom, tandis qu'il était béni de sa •grande famille paroissiale, dont il fut toujours le Père et le Patriarche bien-aimé, il avait d'autre part (surtout depuis quelques années) l'amère douleur d'être méconnu, délaissé •et sourdement persécuté dans ce qu'il avait de plus cher, -dans son zèle pour les intérêts de son peuple et pour la maison du Seigneur. Comme le Cyrénéen, c'était l'homme portant la Croix ; et ses robustes épaules étaient déchirées et ensanglantées par le fardeau sacré. Autour de son supplice, comme autour de celui du Maître, plusieurs hochaient la tête et murmuraient : « Puisqu'il a été l'instrument de Marie, qu'elle le délivre et lui vienne en aide. »
A l'époque des Apparitions de la Mère de Dieu à la Grotte •de Lourdes, voilà bientôt vingt ans, il avait demandé à la Yierge de faire fleurir des roses en la saison des neiges. Mais
Notre-Dame de Lourdes, qui devait, en ce même lieu, opérer tant de miracles, avait refusé celui-là. Au prêtre qu'elle avait choisi, elle avait répondu par le mot austère de « Pénitence » . — Les roses ne sont point pour le froid hiver de ce monde. C'est pour l'éternel printemps, c'est après le tré pas, que Marie les réserve à ses élus, à ses serviteurs, à ^es amis. L'illustre abbé Peyramale, le grand curé de Lourdes, le prêtre de l'Immaculée-Conception, avait donc été condamné à souffrir.
Il le comprenait lui-même, et nous ne pouvons résister au désir de citer ici ses propres pensées sur les dispositions de la Providence , dans l'ordre de la Douleur. Une personne pieuse, dont il dirigeait la conscience et qui notait ses moindres conseils avec un soin religieux, a bien voulu nous confier un recueil des avis et instructions qu'il lui faisait entendre au saint Tribunal.
Dans ce qu'il enseignait ainsi aux autres, il nous a été aisé de reconnaître ce qu'il se répétait chaque jour à luimême. Or voici comment il parlait :
« Souffrons avec force et courage, et même avec joie, afin d'assurer notre élection, comme dit saint Paul!.... Oui! quand l'âme a été fidèle et qu'il voit alors, ce grand Dieu qui sonde les reins et les cœurs, qu'il peut compter sur cette âme et qu'elle ne l'abandonnera pas, voici qu'après l'avoir
visitée par des grâces qui sont l'avant- coureur des plus rudes épreuves, il se cache et l'abandonne à sa personnelle faiblesse et à sa misère, aux ennuis, aux désolations, aux opprobres, quelquefois aux médisances, aux mépris, aux calomnies.
« Que cette âme sache souffrir, sache se taire; Dieu est là : il ne la perd point de vue, et elle lui est bien chère .
« Vainement cependant elle l'appelle, elle le cherche, elle soupire vers cet unique époux qui est seul son amour et sa joie. Il paraît sourd et muet. Il veut qu'on soit en quête de lui et qu'on le poursuive ; et, au moment où vous semblez le tenir, il fuit!... C'est ainsi qu'il agit avec vous, n'est-ce pas? Mais un jour, comme un enfant caché derrière une porte et se faisant chercher par ceux qu'il aime, il vous ouvrira le Ciel en riant, tout heureux de vous avoir contraint à acquérir des mérites, que vous auriez laissé perdre s'ils eussent été à votre choix.
« Quand Dieu a vu qu'une âme est fidèle et généreuse, il a toujours les yeux sur elle ; car il la réserve pour le Ciel et il compte en faire une des plus belles pierres de cette éternelle Cité. Aussi, pour la tailler, emploie-t-il le ciseau et le marteau. Et, malgré ses cris, il la soumet aux plus cruels brisements. Si elle lui reste fidèle au milieu de toutes ces afflictions, pour la récompenser il les redouble ; et si elle se montre toujours constante et généreuse, il fait peser sur elle d'autres peines plus grandes encore. Si enfin elle ne l'abandonne pas, si elle est prête à tout accepter, que ferat-il pour lui témoigner qu'il est content et satisfait? — Il lui enverra de ces tortures, intolérables parfois, qu'il ne donne qu'aux cœurs héroïques ; et c'est là sa meilleure récompense. Il la traite comme son fils Jésus, car il la regarde comme son véritable enfant ; et il l'aime trop pour ne pas la combler de tout ce qu'il y a de plus précieux sur la terre :
les souffrances, les humiliations, les afflictions. Mais dans ce chaos de peines, cette âme s'unit à Dieic ^jowr l'éternité. Que doit faire cette pauvre âme affligée, désolée, torturée? Se souvenir que Dieu l'ai me et ne pas en douter un instant, volontairement. »
Tel était l'homme, tel était le prêtre dont M. l'abbé Martignon avait été, depuis quelques années, le consolateur filial et Tami de toutes les heures.
Un autre ecclésiastique le secondait dans cette œuvre si noble. Celui-là, uni au grand curé des Apparitions depuis les jours de Tenfance, se nommait l'abbé Lafont et était aumônier de l'hospice de Tarbes. C'était un homme de Dieu, plein de courage et de foi, prompt à tout dévouement, inébranlablement fidèle. On avait voulu un jour le détacher du curé de Lourdes : « Vous vous ferez des ennemis puissants, » lui avait-on dit. a — Moi! abandonner Peyramale, et le trahir quand on le persécute ? Jamais ! » Sa vie s'écoulait humble et simple, il s'était voué à Jésus-Christ dans la personne des malades et des pauvres : Christo in pauperibus.
Mgr Peyramale, l'abbé Lafont, l'abbé Martignon, étaient trois amis selon Dieu.
Il n'entre pas dans notre dessein de faire connaître ici sous le poids de quelles douleurs succomba le vénérable prêtre, dont Mgr Langénieux a dit autrefois : « Que Notre Dame de Lourdes se l'était choisi pour Confident, pour Témoin et pour Apôtre des merveilles de son Apparition » (1).
Rappelons seulement que, lorsque fut achevée et enrichie de tous les dons de l'univers la Basilique de la Grotte, qui
(1) Lettre de Mgr Langénieux, évèque nommé de Tarbes, en date du 22 août 1875. Cette lettre est entre nos mains.
doit être le point d'arrivée des processions demandées par la Vierge, rappelons que le curé Pe3Tamale entreprit de construire l'Eglise paroissiale, qui, dans sa pensée, devait en être le point de départ. Il mourut à la peine, sans avoir pu compléter son œuvre.
Et cette mort; il l'avait plus d'une fois annoncée comme une sorte de nécessité, comme un sacrifice suprême dans l'intérêt de la Maison de Dieu. •
L'église inachevée s'était arrêtée à la hauteur des voûtes.... Des secours sur lesquels il avait droit de compter lui avaient fait défaut ; des hostilités étonnantes avait3nt entravé ses eâorts.
— Je ne pénétrerai point dans la terre promise, et je ne la verrai que de loin, disait-il quelquefois. Il faut que je meure pour parer à la ruine. Quand je ne serai plus ici, toutes difficultés finiront par s'aplanir. Mon corps sera le levain. Ma mort payera. Il faut que je meure pour parer à la ruine.
Paroles mélancoliques qui faisaient monter des larmes à ses propres yeux, et aux yeux de ceux qui l'aimaient.
Nous avons eu la douloureuse consolation d'assister à son départ de la terre, et nous aurons à raconter, dans l'histoire de sa vie, comment Dieu avait choisi la bienheureuse fête de la Nativité de la Vierge pour ouvrir à son serviteur les parvis de l'éternité.
Au jour de la Nativité, l'incomparable Vierge, que l'Office de l'Immaculée Conception nous montre présente aux conseils du Très-Haut, avait paru, toute rayonnante d'innocence et de gloire, parmi les ombres de ce monde. Au jour de la Nativité, le Curé de Lourdes quitta les ombres de ce monde pour entrer dans l'autre patrie.
Autour du lit de Mgr Peyramale étaient groupés son frère , sa parenté, ses vicaires, ses amis, tous ceux de son peuple qui avaient pu pénétrer dans la chambre.
Parmi cette famille en pleurs, riiitime ami des dernièresannées, M. Tabbé Martignon, était là, tout brisé de chagrin et ne pensant guère à lui-môme, ni à sa maladie, ni à sa guérison, ayant presque oublié sa Neuvaine à Notre Dame des Sept-Douleurs, neuvaine qui se trouvait justement devoir commencer en cette même journée....
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Donc, après une longue agonie, Mgr Peyramale venait de rendre à la terre son dernier soupir et à Dieu son âme immortelle.
L'ami fidèle, le bon chanoine de la capitale Africaine, se sentit seul ici-bas, non qu'il n'eût encore ,un Père en la personne du vénérable Archevêque d'Alger, Mgr Lavigerie, mais était-il sûr de jamais le revoir, et n'était-il pas trop malade pour entreprendre la traversée ?.. .
En cette heure de tristesse et d'abandon-
nement, il porta le regard de son esprit vers les invisibles régions dans lesquelles était désormais le Serviteur de Marie. Et, en tournant son cœur vers la Consolatrice des affligés, il se rappela la neuvaine projetée et promise, et il sesouvint que ce 8 septembre, fête de la Nativité, en était précisément le premier jour.
Que se passa-t-il en son âme ? Agenouillé contre la couche mortuaire, tenant en ses mains les mains inanimées du curé de Lourdes, il resta un instant prosterné et silencieux.
Puis il se releva et dit à plusieurs de ceux qui étaient là, aux vicaires de la paroisse, à celui qui écrit ces lignes, à quelques autres :
— Je viens de faire la première prière de maNeuvaineà Notre Dame des Sept-Douleurs et ma demande de guérison, auprès de cette sainte dépouille. Et je conjure Notre Dame de Lourdes de 'permettre que, en son nom à Elle, et le neuvième jour, notre ami 77ie transmette lui-même la réponse.
Puis il ajouta:
— Car le choix que Dieu a fait de la fête de la Nativité de sa Mère, pour appeler à lui le Curé des Apparitions, m'autorise suffisamment à associer à mon humble supplique le souvenir de mon ami....
On s'adressa à l'abbé Martignon pour l'inscription à graver sur le tombeau du serviteur de Marie :
— Inscrivez ces deux paroles du livre sacré : « Domine dilexi decorem domus tuœ, Seigneur ,j'ai aimé la beauté de votre maison. Zelus domus tuœ comedit me, le zèle de votre maison m'a dévoré. » Le premier texte est l'histoire de sa vie. Le second est l'histoire de sa mort.
Le Maître avait quitté la terre. Quel sera le sort des deux disciples, des deux amis, des deux prêtres demeurés ici-bas dans la vallée de l'exil? L'un et l'autre regardaient le ciel. Quid statis, aspicientes in cœlum, mri Galilœi?
Le soir même des obsèques de Mgr Peyramale et après y avoir assisté tout en larmes, l'un d'eux, M. l'abbé Lafont, vint nous voir et nous dit :
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— Il n'y est plus ! qu'allons-nous devenir ?
Or le lendemain, M. l'abbé Lafont, rentré à Tarbes où il était aumônier de l'hospice, se trouva présent à un vaste incendie, celui de la maison dite du Petit Couvent, rue Saint-Louis. Il s'élança pour sauver des enfants et mettre à l'abri le Saint-Sacrement.
Atteint parla chute d'un pan de mur en flamme, il tomba mort. Il était allé rejoindre dans le sein de Dieu celui qu'il pleurait la veille.
Ainsi, entrant dans la vie éternelle par un acte sublime de dévouement, le premier ami de Mgr Peyramale, l'ami des anciens jours, était parti de ce monde, immédiatement après le Serviteur de Marie.
L'ami plus récent, l'abbé Martignon, devait attendre encore.
Eti même temps qu'une immense douleur, une immense espérance était descendue dans l'àme du Prêtre malade auprès delà couche funèbre du Serviteur de Marie. Assurément, la pensée de guérir n'allégeait en rien son affliction, car nulle considération personnelle ne pouvait atténuer le chagrin qu'il avait de la perte de son ami. Mais, en se voyant seul désormais, il lui était doux de songer que son protecteur était au Ciel, et que ce serait sans doute à son intervention qu'il devrait, après la sainte Vierge et après Dieu, la grâce qu'il sollicitait depuis si longtemps.
Il fui semblait qu'avec un tel intercesseur la sainte Vierge, au neuvième jour, allait se mettre en quelque sorte à la disposition de sa prière. Il écrivit même à Paris, au R. P.
Picard, de l'Assomption, pour lui faire part de son espoir ou plutôt de sa certitude.
Déjà il s'entretenait de ce qu'il ferait une fois guéri, et comment il s'emploierait encore à l'œuvre inachevée du curé Peyramale. Au milieu de son deuil et de ses larmes, il goûtait par avance les douceurs de sa santé rétablie, de ses forces revenues et de sa voix recouvrée.
Il priait avec ferveur. Des cœurs qui l'aimaient s'unissaient à lui. Et ainsi l'on arriva au samedi 15 septembre. C'était la veille de Notre Dame des Sept -Douleurs ; c'était la veille du neuvième jour.
Ce samedi-là, dans la matinée, il reçut un télégramme lui annonçant le départ de M. et Mme Guerrier pour Lourdes, et lui demandant le service de vouloir bien les attendre à la gare avec une voiture. .. .
M. et Mme Guerrier lui étaient entièrement inconnus. Une lettre de M. le curé de Saint-Gobain, que la poste avait apportée vingt-quatre heures avant la dépêche, lui avait appris seulement que, depuis plusieurs années, Mme Guerrier était atteinte d'une maladie très grave, et qu'elle partait pour aller à Lourdes, implorer une guérison à laquelle elle avait une foi absolue. On recommandait instamment à M. l'abbé Martignon cette dame et son mari, qui se rendaient pour la première fois dans la cité de la sainte Vierge.
Le Chanoine n'eut garde de refuser cet office de charité, et s'achemina vers la gare, pour s'y trouver au train de trois heures.
Laissons-le, durant quelques instants, penché sur son Bréviaire et lisant son Office dans la salle d'attente; et faisons connaître au lecteur par quelle série de circonstances M. et Mme Guerrier arrivaient à Lourdes ce jour-là.