CHAPITRE DEUXIÈME
M. Edouard Guerrier, juge de paix à Beaune, avait épousé, environ quinze ans auparavant, une femme des plus chrétiennes, Mlle Justine Biver. Mlle Biver appartenait à une honorable famille. Son père était un médecin distingué ; ses frères occupaient dans l'industrie des positions considérables. L'un d'eux était directeur général de la Compagnie de Saint Gobain; l'autre était directeur des célèbres manufactures de glaces de Saint-Gobain et de Chauny.
Dieu avait béni cette union. Trois enfants étaient successivement venus au monde, tous bien portants, tous heureusement doués. Ces trois enfants grandissaient en âge, en taille et en sagesse, sous le regard et par les soins maternels. Mme Guerrier les élevait elle-même, leur apprenant les lettres humaines, et, avant tout, l'amour des pauvres et la science de Dieu.
Ainsi s'étaient écoulées onze années de bonheur non interrompu. Onze ans de bonheur sans interruption, c'est bien court et c'est bien long!... C'est bien court, car les jours de féhcité s'enfuient si rapides, qu'ils semblent ne durer qu'un instant. C'est bien long ! car il est rare qu'un tel espace de temps, en cette vallée de larmes, ne soit pas traversé çà et là de douleurs et de catastrophes.
En 1874, cet horizon si pur devint noir. La santé de Mme Guerrier s'altéra rapidement . A la suite de violents maux de tête, de syncopes fréquentes et d'un affaibhsse-
ment progressif, un état général de paralysie atteignit successivement les organes les plus importants. L'épine dorsale perdit toute force; les jambes refusèrent leur service; la vue se troubla et s'obscurcit. Mme Guerrier ne pouvait se tenir assise sur son lit, et était obligée d'être toujours couchée. La partie inférieure du corps finit par tomber dans un état d'insensibilité absolue : non seulement les pieds et les jambes étaient incapables de faire aucun mouvement, mais, si on les piquait ou les pinçait, la malade ne le sentait même point.
Plusieurs fois, pendant ses longs évanouissements, on craignit un trépas soudain. La mort apparaissait sur le seuil et projetait déjà sur cette maison, naguère si rayonnante et si heureuse, son ombre menaçante.
Ayant du renoncer à continuer l'éducation de ses enfants et à suivre leurs leçons, la pauvre mère n'assistait plus qu'à leurs entretiens avec Dieu. Réunis autour de son lit, elle les entendait prier chaque soir et chaque matin, et demander sa guérison.
La maladie durait depuis environ deux ans : 1876 était arrivé. Alice, la fille aînée, allait faire, le 2 avril, sa première Communion. Et ce grand jour, en lequel l'enfant devait recevoir son Dieu, était la constante préoccupation de cette pieuse Mère. Elle y pensait pour sa fille, et aussi un peu pour elle-même. Il lui semblait impossible qu'en venant prendre possession du cœur de son enfant, le Sauveur miséricordieux n'apportât point quelque soulagement à ses propres maux, et ne laissât en la maison quelque royal témoignage de sa visite et de son séjour. N'avait-il pas jadis, entrant
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dans la demeure de Simon Pierre, ordonné à la belle-mère malade de se lever et de les servir ?
— J'en suis certaine, disait Mme Guerrier, je me lèverai et je marcherai ce jour-là.
Le 2 avril, Alice reçut pour la première fois le corps de Jésus-Christ ; et le soir un dîner cordial, auquel était convié le prêtre qui avait préparé la jeune fille, réunissait quelques membres de la famille. Mais nul changement ne s'était opéré dans l'état de la mère.... Et sa place allait rester vide comme elle l'était depuis si longtemps, lorsque, — au moment même où on se mettait à table, Mme Guerrier, retrouvant tout à coup ses forces, se fit habiller et vint s'asseoir au milieu des convives, stupéfaits de joie et d'étonnement. La vue était claire et nette; l'épine dorsale avait recouvré son jeu naturel; les jambes portaient le corps, comme autrefois .
Le prêtre entonna le cantique d'actions de grâces, auquel chacun répondit : tous comprirent que Celui qui, le matin, s'était donné lui-même au banquet divin, était invisiblement présent aux agapes du soir.
Durant la nuit le sommeil fut doux et profond.
Mais le lendemain, hélas ! quand Mme Guerrier voulut quitter son lit, ses jambes étaient retombées dans leur état d'inertie.
Était-ce donc un rêve ou une illusion que cette soirée de la veille où elle avait, en pleine santé, fait elle-même les honneurs du repas et fêté le plus beau jour qui se fût encore levé pour sa fille? Etait-ce un effort d'imagination, un effet nerveux, comme disent parfois les médecins? — Non ! non! ne le croyez point.
Le Maître de la vie et de la mort, de la santé et de la maladie, avait disposé toutes choses, de manière qu'il fût impossible de méconnaître sa main et d'attribuer à la nature ce que sa grâce avait fait.
Le jour de la première Communion de la fille il n'avait point voulu tromper l'espérance et la foi de la Mère ; et, la touchant invisiblement de son doigt, il lui avait commandé de servir les convives, comme il le fit jadis pour la bellemère de Simon Pierre. Mais après avoir montré delà sorte, par un acte de sa puissance, qu'il était le Dispensateur Souverain, il voulut faire entendre que, pour un but caché et connu de lui seul, son dessein était qu'elle portât encore le poids de l'épreuve. Et afin de bien marquer que c'était Luimême qui avait agi, en même temps qu'il ordonna à l'infirmité de reprendre les jambes, il commanda à la maladie de laisser libre la partie supérieure du corps . Les intolérables douleurs de tête ne revinrent plus, les syncopes disparurent, et la vue demeura claire et nette.
Combien il avait raison, le Centenier de l'Évangile, lorsque, essayant d'exprimer la soumission de la Nature à la toute-puissance du Sauveur, il empruntait sa comparaison à la soudaine et ponctuelle obéissance de la discipline militaire, a Je n'ai qu'à dire : Va-t-en! à l'un des soldats qui sont sous mes ordres, pour qu'il s'en aille. Qu'à un autre je dise : Viens ! et il vient. De même à mon serviteur : Fais ceci, et il le fait.... »
Ainsi avait commandé Jésus dans une maison de la ville française de Beaune, de même qu'il avait autrefois commandé en la cité juive de Capharnaûm.
' Comme un chef qui fait mouvoir ses soldats d'après un plan de bataille que les soldats ignorent, il avait dit à la maladie : « Va-t-en. » Il avait dit : « Viens! « Il avait dit : « Fais ceci »; et tout, à sa parole, s'était aussitôt accompli.
Pourquoi ? Pour quelle raison, après cette guérison totale, cette rechute partielle ? Quel était le plan mystérieux que Jésus suivait? Il était seul à le savoir ; et sans doute, si on lui eût posé au sujet de cette femme une telle question, il eût renouvelé la réponse qu'il fit à l'occasion de Taveugle-né :
« — S'il en est ainsi, c'est pour que la gloire de Dieu éclate en sa personne. »
Est-il besoin d'ajouter qu'à partir de ce jour la résignation de Mme Guerrier, réjà très grande, devint plus grande encore? Son âme, ainsi que son corps, avait reçu une grâce d'en haut. Les ténèbres qui lui cachaient le visage de ses enfants, de son mari, de tous ceux qu'elle aimait, avaient disparu sous un souffle du ciel, et, quoique toujours étendue sur son lit, elle était dans la joie.
Depuis le commencement de sa maladie, elle n'avait point eu le bonheur d'embrasser ses vieux parents. Elle demeurait à Beaune, dans laCôte-d'Or : son père et sa mère habitaient Saint-Gobain, dans le département de l'Aisne. Cent quarante lieues séparent ces deux villes. Or, le bon docteur Biver était alors dans sa quatre-vingt-deuxième année, et tout déplacement lui était difficile . Sa fille désirait ardemment le revoir. Des premiers jours d'avril au commencement de septembre, ce désir grandit dans son cœur.
Vainement on lui objecta qu'elle était malaisément transportable, qu'un trajet si fatigant pourrait la précipiter dans une pire situation ; toutes ces considérations furent moins fortes que le besoin filial d'aller presser dans ses bras la mère qui l'avait nourrie de son lait, et le vieillard qui l'avait bercée sur ses genoux quand elle était tout enfant.
On fit l'imprudence de se mettre en chemin.
Ainsi que les médecins l'avaient prévu, le voyage amena une aggravation considérable dans les souffrances de Mme Guerrier. Le moindre mouvement, comme par exemple lorsqu'on essayait de la transporter d'une pièce dans une autre, produisait en elle une sorte de vertige et les crises les plus pénibles. De sorte qu'il fut totalement impossible à la malade de reprendre le chemin de fer et de retourner à Beau ne.
Il fallut donc rester, par impuissance absolue de repartir.
La conséquence d'un tel état, en de telles circonstances,, était le brisement même de la famille. Ses fonctions de juge de paix obligeaient le mari d'habiter Beaune : les infrangibles liens de l'infirmité et de la maladie retenaient l'épouse à Saint-Gobain. Mme Guerrier avait demançlé à avoir ses enfants auprès d'elle. Toutes les huit ou dix semaines, le magistrat faisait, entre deux audiences, une course de cent quarante lieues, afin de passer quelques rapides journées auprès de ceux qui étaient toute sa vie.
Près d'un an s'écoula ainsi.
On était à l'affût d'un instant de mieux pour se hasarder à reconduire la malade chez elle, dans la Gôte-d'Or; mais ce mieux n'arrivait pas, et, tout au contraire, la paralysie commençait à gagner le bras gauche.
L'expérience de l'aller rendait très alarmante la tentative du retour.
Dans le courant du mois d'août dernier, M. Guerrier se trouvant à Saint-Gobain, désolé comme toujours de cette situation sans issue, sa femme lui dit :
— Mon ami, je veux faire le pèlerinage de Lourdes. Et j'y guérirai. ,
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Cette parole effraya fortement le mari. Les perspectives les plus inquiétantes se présentèrent d'ellesmêmes à son esprit. Il combattit vivement une idée qui lui semblait devoir infailliblement amener de funestes résultats.
— Ma chère femme, lui répondit-il, tu me demandes l'impossible. Souviens-toi de ce qu'il nous en coûte pour avoir, il y a onze mois, suivi ton désir et nous être risqués à faire le voyage de Beaune à Saint-Gobain. Songe que depuis lors tu ne peux même point supporter d'être doucement traînée au jardin, dans une chaise longue. Et tu ferais maintenant la folie de t' aventurer à travers toute la France, pour nous rendre dans un pays où nous ne connaissons personne, avec la belle chance de ne pouvoir en revenir ? N'y pense point, mon amie. Ce serait tenter Dieu et se jeter dans des hasards insensés.
' — Je suis certaine que je serai guérie à Lourdes, repre» nait Mme Guerrier. Je veux y aller.
C'était la lutte de la raison ou du raisonnement contre la foi et l'espérance. Energique de part et d'autre, cette lutte dura plusieurs jours.
La confiance de Mme Guerrier avait fini par ébranler ses deux frères, les directeurs de Saint-Gobain. Ils conseillèrent à M. Guerrier de céder ; et ce dernier, de guerre lasse, en arriva à se laisser arracher son consentement. Muni du certificat de médecin, constatant l'état de sa femme, il demanda au Ministre un congé de quelques semaines pour la conduire dans les Pyrénées.
Le voyage fut définitivement résolu en principe, le samedi 8 septembre, en la fête la Nativité.
Que de prières ils adressèrent tous ensemble ce jour-là à Notre Dame de Lourdes, dans cette même matinée où son grand Serviteur, le curé Peyramale, quittait la terre et entrait dans ce pays de toute justice, où les pervers re-
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çoivent leur châtiment, et oii ceux qui furent bons sont couronnés de puissance et de gloire !
M. Guerrier cependant était assez préoccupé de se trouver, ^n cas de fâcheuses éventualités, dans une ville étrangère où il n'aurait ni aide ni soutien, sans autre secours que les soins mercenaires et indifférents que l'on rencontre dans les hôtels.
— Que je voudrais, répétait-il souvent, avoir là-bas quelqu'un qui pût nous guider un peu ! Je suis effrayé de cet inconnu.
C'était le 10 ou le 11 septembre.
A cette date, M. l'abbé Poindron, curé de Saint-Gobain, qui visitait cette famille fréquemment, apprit, par un journal, la mort de Mgr Peyramale ; et, dans le récit de ses derniers instants, il remarqua le nom de M. l'abbé Martignon, l'ancien curé d'Alger, dont nous avons parlé au commencement de cette histoire. Il se rendit aussitôt auprès de Mme Guerrier.
— Vous aurez quelqu'un à Lourdes pour vous recevoir •et pour vous guider, dit-il à son mari. Je connais M. l'abbé Martignon, et je vais lui écrire pour vous recommander à ses bons soins. Télégraphiez-lui en route l'heure de votre arrivée. Il sera prévenu.
Le moment précis du redoutable départ fut dès lors arrêté, ^t fixé au jour le plus proche, au mercredi 12 septembre. Il fut décidé qu'on se reposerait vingt-quatre heures à Paris, •et qu'ensuite le voyage, si c'était possible, se ferait d'un trait jusqu'à Lourdes. La Compagnie du chemin de fer reçut l'ordre de tenir prêt un wagon-lit.
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C'était un grand émoi dans cette lamille. La malade affirmait sa prochaine guérison. Entraînés par sa foi, ses frères espéraient avec elle. Le mari, tout en acquiesçant à la volonté de sa femme, était plein de crainte. Il voyait les difficultés matérielles, tandis que Mme Guerrier semblait ne pas même y penser. Elle regardait les possibilités divines : il regardait les probabilités humaines.
Habitués à n'entendre sortir des lèvres de leur Mère que des paroles de vérité, et inclinés d'ailleurs, comme on Test surtout à cet âge, à croire aisément à la réalisation de leurs désirs, les enfants se réjouissaient à l'avance.
— Oui, oui, vous serez guérie, disait l'aînée.
Marie, la plus petite, qui ne se souvenait point d'avoir jamais vu sa mère autrement qu'infirme et dans son lit, s'écriait :
— Maman va nous revenir comme une autre maman ! Et nous aurons une maman qui marche.
— Et elle pourra nous prendre sur ses genoux, ajoutait Paul, qui avait eu souvent le cœur serré de ne point goûter ce bonheur.
D'autres fois ils s'attristaient de ce long voyage, qui avait pour eux des proportions illimitées, de ces jours et de ces nuits où ils seraient si loin des baisers maternels.
— Mère, demandaient-ils, pourrez-vous, de là-bas, nous envoyer votre bénédiction ?
Rien n'est pénible comme les hésitations, les angoisses, les tiraillements divers qui précèdent une décision grave . On en avait épargné au vieux père de Mme Guerrier, à M. Biver, les inutiles émotions. Ce fut seulement quand tout fut arrêté, sauf son adhésion, que sa fille lui annonça le projet d'aller chercher, en ce sanctuaire lointain, auprès de la Mère de Dieu, une guérison que la science des hommes avait été impuissante à opérer.
A cette nouvelle, devant ce suprême parti de quitter les moyens de la terre pour recourir à l'intervention du CieU le vieux médecin fut profondément remué. Des larmes montèrent à ses yeux.
— Je consens à ce que vous voulez, dit-il.
Et à l'heure du départ, il étendit sur sa fille ses mains vénérables et la bénit.
Le voyage se fit avec la plus cruelle fatigue. A Paris, on transporta, non sans de grandes difficultés, Mme Guerrier à l'appartement de son frère, M. Hector Biver.
Leur beau-frère, M. Louis Bonnel, professeur au lycée de Versailles, était venu tout anxieux à leur rencontre.
— Je me suis informé si M. Henri Lasserre est à Lourdes, leur dit-il. Je l'ai connu autrefois dans une réunion dont nous faisions partie. Voici une lettre pour lui.
Et c'est ainsi que celui à qui Dieu fait aujourd'hui la grâce de raconter cette histoire devait se trouver amené à en connaître tous les détails.
On se remit en route.
Malgré le courage de la malade, elle était tellement défaite au moment où le train entrait en gare à Bordeaux, que le mari épouvanté n'osa pas aller plus loin et voulut absolument qu'elle prît encore un jour de repos.