CHAPITRE QUATRIÈME
M. et Mme Guerrier restèrent encore quelques jours à Lourdes. Ils ne voulurent point s'en aller brusquement, emportant en hâte le bienfait, et ils préférèrent remercier longtemps, au lieu même oiiils l'avaient reçu.
Puis ils reprirent le chemin de Saint-Gobain, le chemin de la maison paternelle.
Le voyage fut rapide 6t sans fatigue.
Une lettre de M. Guerrier, que nous avons sous les yeux, contient des détails auxquels nous voulons laisser toute leur saveur.
— Que je vous retrace, seulement en courant, écrit-il, le prodigieux étonnement du frère aîné de ma chère femme, Hector Biver (1), qui nous attendait à la gare de Paris, lorsqu'il vit sa sœur sortir seule du wagon, prendre son bras gagner avec lui la voiture ; sa complète stupéfaction, lorsque nous fûmes arrivés chez lui, et qu'elle gravit tout naturellement et sans effort l'escalier qui conduit à son appartement; rébahissement et les yeux mouillés de larmes de ses domestiques, qui avaient, dix jours auparavant, monté et descendu avec tant de précautions ma pauvre Justine, alors si malade.
a Le lendemain, nous étions à Chauny. Son frère plus jeune, Alfred Biver, directeur de la manufacture de Saint- Gobain, nous attendait à la station, plein d'anxiété, d'inquiétude et de trouble; car, malgré les lettres et les dépêches,
(1) Directeur général de la Compagnie de Saint-Gobain, Chauny, etc.
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il ne pouvait croire. Vainement il était prévenu. Quelle ne fut pas sa surprise quand ma bien- aimée femme s'élança dans ses bras : surprise dont il ne pouvait pas revenir, et qui lui arrachait d'incessantes exclamations durant tout le temps que mit la voiture à parcourir les quatorze ou quinze kilomètres qui séparent Chauny de Saint-Gobain ! Nous allions vite, les chevaux brûlaient le pavé : nous avions hâte d'arriver. Que ce parcours nous parut long !
« Enfin, voici la maison ! Nous arrivons, il était cinq heures du soir. Nous apercevons toute notre famille : grands et petits, sœurs, belles-sœurs, neveux et nièces, et surtout nos chers enfants. Ils étaient tous accourus à la porte, le cœur bouleversé, avides de voir, de se convaincre, de boire à longs traits le bonheur dont nous étions inondés.
« Ah ! lorsqu'ils aperçurent leur mère, leur tante, leur sœur, sortant seule de la voiture et s'avançant vers eux, ce fut un tableau comme n'en saurait peindre nul pinceau humain. Quelle joie ! Quelles douces larmes ! Quelles étreintes ! La mère de notre Justine était là, ne pouvant se lasser d'embrasser cette fille que Notre Dame de Lourdes rendait à sa tendresse et qu'elle lui renvoyait debout, marchant d'un pas ferme, guérie.
« Retenu par ses quatre-vingt-trois ans, le vieux père était demeuré dans une pièce dont on était séparé par quelques marches. Nous montâmes. Tous les membres de notre famille, qui nous faisaient cortège, emplissaient l'escalier.
« Sur le seuil de son cabinet, le vénérable octogénaire se tenait debout. Ses mains étaient toutes tremblantes de bonheur plus encore que de vieillesse : son noble visage était baigné de larmes. Il ouvrit ses bras et dit :
a — Ma fille !
a — Mme Guerrier s'inclina et se prosterna à ses genoux.
a — Mon père, dit-elle, tu m'as bénie lorsque, malade et incurable, je partais pour Lourdes. Bénis-moi maintenant
que je reviens miraculeusement guérie, comme je te l'avais annoncé. »
« Les bras ouverts s'étendirent sur la tête de ma bonne Justine. Puis ils s'ouvrirent encore, et elle pleura sur la poitrine de son père.
« Et comme si rien ne devait manquer à notre félicité, il se trouva que ce jour-là était précisément le jour de la fête de celle qui rentrait ainsi triomphalement à la maison paternelle. Quelle belle sainte Justine nous célébrions !
« Mais ce n'est point tout. La famille avait sa large part, l'Eglise voulut avoir la sienne.
« Le zélé et excellent curé de Saint-Gobain, M. l'abbé Poindron, avait demandé à Mgr l'évêque de Soissons l'autorisation de célébrer un salut solennel d'action de grâces pour l'incomparable faveur que nous avions obtenue.
« Donc le lendemain nous nous rendîmes à la Paroisse. Emu, étonné, recueilli, un peuple immense se pressait sur notre passage. Les cloches sonnaient à toute volée. L'église était pleine comme aux jours de grande solennité.
« La statue de Notre Dame de Lourdes dominait l'assistance. En face de cette image sainte, une place avait été préparée pour celle que Marie avait daigné guérir. Le prêtre monta en chaire et raconta simplement, sans commentaires, le fait considérable qui donnait lieu à cette cérémonie. Après quoi, plusieurs jeune filles, vêtues et voilées de blanc, allèrent prendre et porter sur leurs épaules la statue de Notre Dame de Lourdes, et la procession se mit en marche. Derrière cette image de notre céleste Bienfaitrice, ma chère femme et moi, nous marchions au chant des cantiques enthousastes, au son triomphal de l'orgue, au milieu d'une population pressée, qui ne pouvait retenir ses larmes. Puis le Te Deum éclata sous les voûtes. Dieu était sur l'autel. . . »
Qu'ajouterions-nous à cette lettre ? Si la terre a de pareilles fêtes, que doivent être les fêtes du Paradis ?
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Nous voudrions arrêter là notre récit et laisser l'âme de nos lecteurs s'ensoleiller à ces rayons du Ciel. Mais il n'est point ici-bas de lumière sans ombre, et la vérité nous contraint, pour achever cette histoire, de tourner maintenant nos regards sur un plus mélancolique horizon.
Dans cette même lettre dont on vient de lire un long extrait, M. Guerrier parlait de M. l'abbé Martignon : « Nous n'oublierons jamais, disait-il, que laguérison de ma chère femme fut la réponse qu'il demandait à la sainte Vierge de lui faire, par l'intermédiaire du saint curé Peja^amale. Pour le rétablissement de sa santé, pour sa guérison à lui-même, nous prions depuis ce moment. Nous voulons que Notre Dame de Lourdes nous vienne en aide, et qu'elle lui rende au centuple ce que, avec une charité toute sacerdotale, il a si généreusement, et non en vain, abandonné à Mme Guerrier. Nous le demandons tous ensemble à cette toute-puissante Mère ; et Dieu sait si dans cette demande nous mettons toute la chaleur et toute la reconnaissance de notre cœur ! ... »
Au milieu de sa joie, Mme Guerrier éprouvait parfois un sentiment qui la troublait comme un remords :
« Pauvre abbé Martignon, nous disait-elle, il me semble que je lui ai volé sa guérison ! »
Et son visage se voilait d'un nuage de tristesse.
— Non, madame, vous n'avez volé le trésor de personne en recevant le don de Dieu. Le Seigneur et la Vierge sainte ont tout disposé pour leur propre gloire, peut-être aussi pour la gloire d'un de leurs serviteurs, et très certainement pour le bien de tous. Vous avez reçu une grande et touchante grâce, et c'est avec des larmes dans les yeux que
nous venons de la raconter ; mais, croyez-le bien, la grâce la plus insigne est celle qui a été faite au prêtre dont vous parlez, quand il lui a été donné de s'élever jusqu'au sublime par un tel acte d'abnégation et de dévouement, quand il lui* a été donné de ressembler en cela au Maître divin, qui a dit en son Evangile et qui a prouvé qu'il n'est point de charité plus haute que de sacrifier sa vie pour ses amis. Le bon Pasteur s'est immolé pour une brebis du troupeau. Soyez reconnaissante, mais ne le plaignez point !... Il a choisi la meilleure part.
Quelques semaines plus tard, l'abbé Martignon quittait Lourdes, où n'était plus son ami, le Curé des Apparitions. Trop malade pour suivre le penchant de son cœur, c'est-àdire pour traverser la Méditerranée et rejoindre sur la terre d'Afrique son paternel Archevêque, il alla, au commencement de l'hiver, demander au climat d'Hyères de prolonger pour lui les tièdes journées de l'automne.... « Que les brises de la mer lui soient clémentes ! disions-nous à Dieu, que le soleil lui soit doux ! » (1).
(1) « Hélas! tandis qu'il cherchait sur ces plages méridionales un peu de repos pour son corps, voilà que notre main amie infligea à son âme la plus sensible et la plus cuisante douleur, en publiant ce récent épisode de sa vie, tel que la Providence nous avait permis de le connaître dans ses plus intimes détails.
« Eûmes-nous raison, eûmes-nous tort alors de faire cette violence à son humilité, et de mettre au jour ce récit dont il ne pouvait s'empêcher de reconnaître l'exactitude rigoureuse? Il nous parut et nous croyons encore que, supérieure à toute personne et à toute considération, la Vérité a le droit permanent d'être proclamée pour le bien des âmes.
« En nous demandant le silence, le bon abbé Martignon avait obéi à cette parole de Notre-Seigneur : « Que ta main gauche ignore ce qu'a « fait ta main droite, et qu'ainsi ta bonne action s'accomplisse dans le « secret. »
« Et nous, en divulguant le secret de la main droite et en refusant de laisser la lumière sous le boisseau, nous avions obéi à cet autre commandement : « Que votre lumière rayonne aux yeux des hommes,
Ce qui devait arriver cependant ne tarda pas à s'accomplir, Dieu ne différa point longtemps la récompense à son Serviteur.
L'hiver étant fini, l'abbé Martignon, de plus en plus souffrant, quitta H\^ères, et se rendit à Poitiers dans une famille amie. Chaque jour, à l'église voisine, il pouvait encore célébrer les divins mystères.
— Je suis ici, nous écrivait-il, comme l'oiseau sur la branche : — en attendant qu'elle se brise !
Elle se brisa en effet, et l'âme prit sa volée vers les cieux éternels.
Huit mois et demi après la guérison de Mme Guerrier, le 27 mai 1878, vers trois ou quatre heures du soir, M. l'abbé Martignon fut pris par quelques frissons d'un caractère inaccoutumé. Il ne tarda pas à comprendre le sens suprême de cet avertissement.
« — Magister adest et vocat te.... Marie, disait Marthe à sa sœur, le Seigneur est là et il t'appelle. »
Au moment où les dernières lueurs du soleil disparaissaient derrière l'horizon, le prêtre du Seigneur pencha la tête. Et ses yeux se fermèrent à la terre pour aller se rouvrir dans le pays de toute clarté où la Lumière ne s'éteint jamais.
Ainsi vécut, ainsi expira le second ami de Mgr Peyramale. Comme l'abbé Lafont au lendemain des obsèques du
« afin que, voyant vos bonnes œuvres, ils glorifient votre Père, Celui « qui est dans les Cieux. »
C'est par ces lignes que se terminait la l^e édition de ce récit publié en décembre 1877.
serviteur de Marie, l'abbé Martignon était entré dans l'éternelle vie par la porte du dévouement, de la charité, du sacrifice. L'inscription tracée sur le tombeau du Maître s'applique aussi aux deux Disciples. Zelus coinedit eos. L'amour les avait dévorés.
Que tous trois reposent en paix ! Et si, comme nous en avons l'espérance 5 Dieu les a reçus dans la gloire, qu'ils se souviennent là-haut de ceux qui les aimèrent ici-bas (1) !
(1) Voir à VAppendice, Note V, les pièces justificatives.
M. HENRIlLASSERRE