L ACTION DIVINE
Une semaine environ se passa ainsi et Wladimir reprit la route de Rome.
Freycinet s'informait, toutes les fois qu'il me voyait, si je n'avais point encore de nouvelles de l'eau miraculeuse. Une lettre de M. le curé de Lourdes ne tarda pas à m'annoncer que l'eau de la Grotte avait été mise aux Messageries, et qu'elle me parviendrait prochainement.
Notre impatience de la recevoir était vive; mais, le croira-t-on ? la préoccupation était beaucoup moins grande chez moi que chez mon ami protestant.
Un matin, — c'était le vendredi 10 octobre 1862, — j'attendais Freycinet dans la galerie d'Orléans, au Palais-Royal. Nous devions déjeuner ensemble. Comme j'étais en avance au rendez-vous, je regardai, çà et là, aux boutiques de la galerie, et je lus à la devanture du libraire Dentu deux ou
trois affiches de livres récents. Il n'en fallut point davantage pour jeter mes yeux dans une fatigue excessive. J'en étais venu à ne pouvoir pas même arrêter ma vue sur ces gros caractères, sans être saisi aussitôt par une lassitude invincible. Cette petite circonstance me plongea dans une profonde tristesse, en me faisant mesurer une fois de plus toute rétendue de mon mal.
Dans l'après-midi je dictai quelques lettres à Freycinet; et à quatre heures, après l'avoir quitté, je retournai chez moi.
Comme j'allais monter l'escalier, mon concierge m'appela :
— On a apporté pour vous un colis du chemin de fer, me dit-il.
Il me montra une petite caisse en bois blanc, sur laquelle était écrite mon adresse, avec ces mots, destinés sans doute à l'octroi : « Eau naturelle. »
C'était l'eau de Lourdes.
J'éprouvai, en l'intime de moi-même, une violente émotion ; mais je n'en laissai rien paraître.
— C'est bien, dis-je à mon concierge : je prendrai ceci tout à l'heure .
Et je ressortis tout songeur. Je me promenai quelques minutes dans la rue, profondément agité.
— La chose devient sérieuse, pensai-je. Freycinet a raison : il faut que je me prépare. Sans m'être purifié, je ne puis vraiment demander à Dieu de faire un miracle en ma faveur. Ce n'est pas avec un cœur rempli de misères volontaires que je dois implorer de lui une pareille grâce. Que je fasse moi-même eâort pour guérir mon âme, avant de le supplier de guérir mon corps !
Et réfléchissant à ces graves considérations, je me dirigeai vers la maison de mon confesseur, M. l'abbé Ferrand de Missol, qui demeurait dans mon voisinage. J'étais heureusement certain de le rencontrer : car nous étions au vendredi, et c'est ce jour- là qu'il est chez lui.
Il s'y trouvait en effet : mais beaucoup de personnes l'attendaient déjà dans son antichambre et devaient naturellement le voir avant moi. Quelqu'un de sa famille lui était, en outre, arrivé à l'improviste. Sa servante me fit part de tout cela et m'engagea à revenir le soir après son dîner, c'est-àdire vers sept heures.
Je me résignai à ce parti.
A la porte de la rue, je m'arrêtai sur le seuil. Sous le coup d'une réaction singulière, mon esprit fut assailli par mille mondaines idées. Les mauvais Anges agissaient, eux aussi. Je balançai entre le désir d'aller faire une visite, et la pensée de rentrer chez moi pour prier. Mon penchant me portait, non sans vivacité, du côté de la distraction, tandis qu'une voix paternelle et sacrée m'appelait au recueillement, une voix qui ne me paraissait faible que parce que j'avais coutume de lui être sourd.
J'hésitai un long moment...
Enfin le bon mouvement l'emporta, et je suivis la direction de la rue de Seine.
Je pris chez mon concierge la petite caisse, à laquelle était jointe une Notice sur les Apparitions de Lourdes, et je gravis rapidement l'escalier.
Arrivé dans mon appartement, je m'agenouillai au bord de mon lit et je priai, tout indigne que j'étais en vérité de tourner mes regards vers le ciel et de parler à Dieu .
Puis je me relevai. En entrant, j'avais placé sur ma cheminée la caisse et la brochure. A chaque instant, je considérais cette boîte qui contenait l'eau mystérieuse ; et il me semblait que, dans cette chambre solitaire, quelque chose de grand allait se passer. Je redoutais de toucher de mes mains impures à ce bois qui renfermait l'onde sacrée; et, d'un autre côté, j'étais étrangement tenté de l'ouvrir et de demander ma guérison , avant même la confession que je me proposais de faire le soir. Cette intérieure angoisse dura un
temps assez long, que je ne puis préciser; elle se termina par une prière :
« — Oui, mon Dieu, m'écriai-je, je suis un misérable pécheur, indigne d'élever la voix vers vous et de toucher un objet que vous avez béni. Mais c'est l'excès même de ma misère qui doit exciter votre compassion. Mon Dieu, j'accours à vous et à la sainte Yierge Marie, plein de foi et d'abandon; et, du fond de l'abîme, j'élève mes cris vers vous. Ce soir, je confesserai mes fautes à votre ministre ; mais ma foi ne peut pas et ne ve«ut pas attendre. Pardonnezmoi Seigneur, et guérissez-moi. Et vous. Mère de miséricorde, daignez secourir votre malheureux enfant ! »
Et, m'étant ainsi réconforté par cet appel à la bonté divine, j'osai ouvrir la petite caisse. Une bouteille d'eau limpide s'y trouvait, soigneusement emballée.
J'enlevai le bouchon, je versai l'eau dans une tasse, et je pris dans ma commode une serviette. Ces vulgaires préparatifs que j'accomplissais avec un soin minutieux, étaient empreints, je m'en souviens encore, d'une secrète solennité qui me frappait moi-même, tandis que j'allais et venais ainsi en ma chambre. Dans cette chambre je n'étais pas seul : il était manifeste qu'il y avait Dieu. La sainte Vierge, que j'invoquais, y était aussi sans doute.
La foi, une foi ardente et chaude, était descendue en moi et embrasait mon âme .
Quand tout fut achevé, je m'agenonihai de nouveau.
« — 0 sainte Yierge Marie, ayez pitié de moi et guérissez mon aveuglement physique et moral ! »
Et, en prononçant ces paroles, le cœur plein de confiance, je me frottai successivement les deux yeux et le front avec ma serviette, que j'avais trempée dans l'eau de Lourdes. Ce geste que je décris ne dura pas trente secondes. Qu'on juge de mon saisissement, je dirai presque de mon épouvante ! A peine avais-je touché de cette eau miracu-
leuse mes yeux et mon front, que je me sentis guéri tout à coup, brusquement, sans transition, avec une soudaineté, que, dans mon langage imparfait, je ne puis comparer qu'à celle de la foudre.
Etrange contradiction de la nature humaine! Tout à l'heure, j'en croyais ma foi qui me promettait ma guérison; et maintenant, je n'en pouvais croire mes yeux qui m'assuraient que cette guérison était accomplie !
Non! je n'en croyais point mes propres sens. Tellement que je commis la faute de Moïse et frappai deux fois le rocher. Je continuai de prier et de mouiller mes yeux et mon front, n'osant point vérifier ma guérison.
Au bout de dix minutes pourtant, toutes les énergies vitales revenues dans ma vue ne pouvaient plus me laisser aucun doute.
— Je suis guéri! m'écriai-je.
Et je courus vers ma bibliothèque pour atteindre un livre quelconque et lire... Je m'arrêtai :
— Non! non! ce n'est pas un livre quelconque que je puis prendre en ce moment!...
J'allai alors chercher sur ma cheminée la Notice relative aux Apparitions de Notre-Dame de Lourdes, qui avait été jointe à l'envoi de l'eau. Certes ce n'était que justice.
Je lus cent quatre pages sans m'interrompre et sans éprouver la moindre fatigue. Vingt minutes auparavant, je n'aurais pas pu lire trois lignes.
Et si je dus cesser à la page 104, c'est qu'il était cinq heures trente-cinq minutes du soir, et qu'à cette heure-là, le 10 octobre, il fait à peu près nuit à Paris. Lorsque je fermai le livre on allumait le gaz dans les magasins de la rue.
Le soir je me confessai et je fis part à l'abbé Ferrand de Missol de l'étonnante grâce que la sainte Vierge venait de m'accorder. Il voulut bien me permettre de communier le lendemain, pour remercier Dieu et pour fortifier les ré-
solutions qu*un tel événement devait faire naître en mon
cœur.
Ainsi que je l'ai dit plus haut, Wladimir avait quitté Paris .
Contre-coups étonnants ! C'est parce que Wladimir, revenant des Grands-Duchés allemands, avait dû traverser la capitale de la France que, pour le voir, j'étais accouru du fond de ma province. Si Wladimir, par son voj^age, ne m'eût appelé à Paris, je serais demeuré en Périgord et je n'eusse point été amené sur le chemin de cette entrevue de conséquence extraordinaire avec mon vieil ami Freycinet. Ce n'est point tout : si le jour de mon arrivée, le 2 octobre, à une heure et demie, j'avais trouvé Wladimir à l'hôtel Rastadt; si, juste à cet instant, il n'eût été sorti pour une courte promenade de vingt ou trente minutes , je n'eusse pas songé à m'informer de Freycinet et ne serais point allé (en quelque sorte pour tuer le temps!) à la maison où je le rencontrai et où sa parole me décida; — j'aurais en un mot laissé sans doute passer le moment de la grâce et la divine occasion...
Et cette date du 2 octoljre marque précisément dans le calendrier catholique la fête universelle des Anges Gardiens, le jour de leur plus grande influence ici-bas!...
Au délicat agencement de toutes ces conjectures, ~ à cette merveilleuse disposition de tous les détails, — à cette longue et graduelle préparation de circonstances pour me conduire sur le chemin du Miracle, — à ces fines attaches de tous les incidents et à leur constante direction vers le même but, — à cette soigneuse élaboration d'heures et de
minutes, — à cet étrange choix du jour, pour l'action décisive sur ma volonté rebelle, qui pourrait, ô mon Dieu, ne pas reconnaître la main, si supérieurement intelligente et si tendrement maternelle, de vos célestes Messagers, invisiblement mêlés à l'existence et à tous les actes de l'humaine créature?..
Oui, certes, ô mon Dieu, l'intervention de vos Saints Ange? est évidente au plus simple regard de la raison croyante; — mais, outre le bienfait matériel de ma vue reconstituée, n'aviez- vous pas. Seigneur un autre but et d'autres desseins profonds, qui étaient entièrement inaccessibles aux investigations de mon esprit?