‹ Les épisodes miraculeux de LourdesChapitre 36 sur 48 · SOLESMES · texte numérisé non relu

SOLESMES

Le lendemain et le surlendemain du Miracle, j'avais continué de me frotter les yeux avec de l'eau de Lourdes, en exprimant par quelque prière vocale mon sentiment de reconnaissance. Mais peu à peu je considérai l'excellent état de ma vue comme un fait acquis, comme un bénéfice net à mon avoir et qui ne demandait plus ni remerciements prolongés, ni oraisons indéfinies. M'étant confessé, ayant communié, je ne tardai pas à me regarder comme quitte et à rentrer dans la tiédeur de ma vie habituelle... En possession de la plénitude du bienfait, je commençais, hélas! à devenir ingrat envers le Bienfaiteur.

Cinq jours après maguérison, le 15 octobre, j'allai, pendant l'après-midi, faire une assez longue visite. Or il advint que, dans rentraînement d'une conversation très animée, il me monta du fond du cœur comme une fumée mauvaise, et que j'eus la tentation de dire des choses que mon devoir m'ordonnait de taire absolument.

En ce moment la grâce si merveilleuse que Dieu m'avait accordée si récemment se présenta à mon souvenir : « Malheureux ! pensai-je, iras-tu maintenant offenser Dieu de propos délibéré ? »

Une lutte s'engagea dans mon âme frémissante, tandis que je continuais de causer, une lutte secrète et terrible. Le Bien et le Mal me sollicitaient, chacun de son côté, avec une égale instance. A propos de quelques mots à prononcer ou à taire se livrait en moi-même un invisible et acharné combat entre les Phalanges célestes et lee infernales Légions. Ainsi parfois nous voyons, dans le récit des historiens, deux irréconciliables armées concentrer tous leurs efforts, se disputer une grange à moitié démolie, une colline aride ou un bouquet d'arbres, et le sort de deux vastes nations se décider par la défaite ou le triomphe sur ce point en apparence si restreint, si secondaire et si misérable. Dans je ne sais plus quelle capitale bataille de Napoléon où se jouait sa destinée, tout dépendait de l'assaut d'un moulin, occupé par les ennemis. Leur laisser ce moulin, c'était perdre l'empire. Faire la conquête de ce moulin, c'était faire celle du monde.

Tel était le formidable débat dont mon âme était alors le théâtre. Pour cette parole à prononcer ou à refouler, toutes les puissances du ciel et de l'enfer étaient aux prises dans le champ clos de mon cœur. Et ma volonté, maîtresse d'elle-même et maîtresse de tout, ma volonté, indépendante et tranquille au milieu de ma conscience que Dieu armait contre moi et de ma passion que le démon faisait bouillonner, ma volonté, libre et calme, pouvait adjuger la victoire à son gré.

Cette victoire, je la donnai à ma passion, et j'eus l'indignité de chasser Dieu. Je parlai.

La lutte avait duré longtemps. Ma faute ne fut donc point le résultat d'une surprise, d'un mouvement subit et irréfléchi. Elle fut commise froidement et de propos délibéré. En la faisant, j'en mesurais toute la gravité. ^Idiis Je voulais la faire.

Le Miracle de ma guérison auquel la Providence lui avait fait prendre une part si directe, ne pouvait que frapper singulièrement un homme de la portée d'esprit de Freycinet.

Je regrette que des raisons de discrétion et de haute convenance m'empêchent de m'arrêter et de faire une halte dans mon récit pour contempler un instant dans mon souvenir cet ami de ma jeunesse, méditant sur le fait extraordinaire qui s'était accompli sous mes yeux... Je regrette d'être obligé de me borner à ma propre histoire.

Cependant, je dois rétablir dans ses proportions vraies un incident, divulgué depuis cette époque, et raconté par les journaux avec de grandes inexactitudes.

Peu de jours après l'événement miraculeux dont j'avais été l'objet, Freycinet eut le désir de connaître un Religieux éminent dont je l'avais souvent entretenu : l'illustre Dom Guéranger, abbé de Solesmes. A plusieurs reprises, j'avais été, pendant des semaines et des mois, l'hôte des Bénédictins, et le R. P. Abbé m'honorait d'une affection paternelle. Je fus tout heureux d'avoir à lui conduire et à lui présenter M. et Mme de Frej^cinet.

Nous quittâmes Paris le mercredi soir, 15 octobre.

Il y a, parmi les bâtiments de l'abbaye de Solesmes, une tour réservée aux visiteurs et dans laquelle j'habitais durant

mes séjours chez les Bénédictins. On m'y installa dans ma chambre accoutumée. Quant à mes amis, ils ne pouvaient, comme moi, loger dans la tour, — la règle monastique n'autorisant point à recevoir les femmes dans l'enceinte de la clôture. Mais Dom Guéranger ne voulut pas permettre qu'ils descendissent dans un logis mercenaire. Il leur donna l'hospitalité dans une maison extérieure qui dépendait de son monastère. Chaque jour, d'après ses ordres, on leur apportait leur repas.

Le Fère Abbé eut avec eux de longs entretiens. Il fut charmé par eux et les charma. L'élévation d'idées, la science prodigieuse, l'aimable simplicité et la bonne grâce de ce Moine, si austère à lui-même, si strict, disait-on, et si inflexible en son orthodoxie, produisaient sur Freycinet un étonnement admiratif. Malgré le portrait que je lui en avais fait, il s'était attendu quand même à trouver en Don Guéranger un rigoriste quelque peu dur, voulant imposer de force ses croyances ; et il rencontrait au contraire un esprit plein de tolérance cordiale et de respect scrupuleux pour les opinions et la liberté d'autrui.

En acceptant l'hospitalité du Monastère, mon ami protestant avait naturellement pris son parti du régime et s'attendait à vivre durant son séjour, sinon dans toutes ses observances de cette moderne Thébaïde, du moins d'après les préceptes catholiques, relatifs à l'abstinence de viandes en certains jours déterminés. Or, dès le lendemain de son arrivée, au déjeuner du vendredi, il vit déposer un poulet rôti sur la table . . . Dom Guéranger étant entré sur la fin du repas, Freycinet lui témoigna combien l'avait surpris, vu le lieu où il était, un tel mets en un tel jour.

— Les commandements de l'Église n'obligent que ceux qui sont dans l'Église, leur répondit le vieillard avec un doux sourire ; et en devenant mes hôtes, vous n'avez pas cessé d'être chez vous. Aussi ai- je donné pour votre ordi-

naire les ordres que vous eussiez donnés vous-mêmes dans votre propre maison

Quelles furent, à Solesmes, les impressions de Freycinet ? Quelles pensées agitèrent son esprit durant ses intimes causeries avec le vieux moine Bénédictin ? Comment n'allat-il pas plus avant dans le chemin où Dieu me semblait le conduire ? Que se passa -t-il dans le fond de son âme ? C'est son secret inviolable, et le secret de Dieu. Ce que j'en puis savoir, je n'ai point reçu le droit de le dire.

Lorsque mes amis quittèrent la maison des Religieux pour reprendre le chemin de Bordeaux, Dom Guéranger murmura cette parole :

— Spiritus flat uM vull/ll faut prier et savoir attendre.

Retournons un peu en arrière.

C'était précisément dans l'après-midi qui avait précédé mon départ de Paris pour notre voyage de Solesmes que j'avais commis la faute dont j'ai parlé plus haut.... La pointe du remords n'avait pas tardé à s'enfoncer dans mon cœur, et ma conscience troublée se préparait à confesser ma faiblesse au vénéré Père des Bénédictins, lorsque, m'éveillant après un sommeil de quelques heures que j'avais pris en arrivant, je me sentis envahi brusquement, sous l'arcade sourcilière et à l'axe des paupières, par cette pesanteur bien connue qui avait été l'un des symptômes de la maladie redoutable dont Notre-Dame de Lourdes m'avait guéri six jours auparavant. Ce n'était point ma maladie elle-même, car ma vue demeura claire et nette et ne fut atteinte en aucune sorte ; mais cette douleur permanente était comme un avertissement, comme une menace, comme la main de Dieu étendue sur moi et prête à frapper ; c'était un signe du ciel qui me disait : « Prends garde ! »

Je fus épouvanté ; mais je pensai à ma faute, à ma lâcheté, à mon ingratitude, et je ne me mépris point sur la cause de ce qui m'advenait.

a — Mon bon ami, me dis-je en moi-même, et me servant d'une expression familière, mon bon ami, tu ne Tas pas volé. »

Tandis que j'étais dans cet état, et comme mes amis Fi'eycinet venaient de quitter l'Abbaye où je prolongeai mon séjour d'une semaine environ, je reçus une lettre du R. P. Gratry... Ayant appris la surnaturelle guérison dont j'avais été l'objet, il m'écrivait tout ému pour s'informer si cet événement était vrai et pour m'en demander les diverses circonstances. Sa lettre était datée de Tours.

Je lui répondis en lui relatant à grands traits tout ce qui m'était arrivé : — le Miracle qui marquait la toute-puissante miséricorde de Notre-Dame de Lourdes ; — mon prompt oubli du bienfait ; — la faute dont je m'étais rendu coupable, et la menace de châtiment qui manifestait que le Dieu bon est aussi le Dieu juste.

« Toutefois, ajoutais-je, ce n'est qu'une menace qui n'a touché en rien à la réalité et à la plénitude de ma guérison miraculeuse . Je continue en effet de pouvoir lire ou écrire des heures entières sans nul effort, sans nulle difficulté, sans nulle fatigue, tout aussi bien à la lumière d'une lampe qu'à la lumière naturelle du jour. Seulement, j'ai maintenant à la partie supérieure de la paupière comme une lourdeur morne qui semble constamment prête à tomber sur le globe de l'œil, ce qui, vous le concevez, me jette dans une perpétuelle alarme. Je suis en un mot comme Damoclès. Rien n'est changé et tout est changé. Pas un plat n'a été enlevé au royal festin ; mais je sens sur ma tête une épée suspendue à un fil ténu, que quelque rechute morale rom-

prait en toute certitude. — Je n'ai point, dans mon voyage, emporté d'eau de Lourdes. Ce n'est qu'à mon retour à Paris que je pourrai me laver les paupières avec l'onde sacrée, en demandant à la Vierge de me faire grâce encore une fois. Priez-la de m'exaucer.

« Du reste, puisque vous êtes à Tours en ce moment, mon cher et bon Père, je ferai un détour après-demain en rentrant à Paris, afin de vous voir et de vous raconter très en détail ce que je viens de vous dire en quelques mots. »

Deux jours plus tard en effet je m'arrêtais à Tours, dans l'intervalle d'un train à l'autre, et je gravissais, sur les bords de la Loire, le coteau qui conduit à la maison de campagne des Oratoriens.

Dans le cours de ma longue causerie avec le R. P. Gratry, le nom de M. Dupont fut prononcé par lui, en quelque sorte par hasard.

— M. Dupont ! m'écriai-je : mais c'est en effet à Tours qu'il habite ! Comment, me trouvant ici depuis ce matin, la pensée de cet homme extraordinaire ne m'a- 1- elle pas même traversé l'esprit ? Certes, je ne perdrai point aujourd'hui l'occasion de m'entretenir avec lui. Où demeure-t-il ?

— Rue Saint-Étienne, 10.

Je me dirigeai donc vers cette rue, toute voisine de la cathédrale.

Un seul mot suffira pour expliquer mon empressement. M. Dupont, prétendait- on, avait reçu de Dieu le don des Miracles. Dans sa maison bénie du ciel, et sur de simples onctions faites par ses mains avec une huile miraculeuse, se réalisait à la lettre la célèbre parole de l'Évangile et la prophétie d'Isaïe. « Cœci vident, claudi ambulant, leprosi mundantur, surdi audiunt. Les aveugles voient, les paralytiques marchent, les lépreux sont guéris, les sourds entendent. »

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