‹ Les Epitres de Saint Paul replaceés dans le milieu historique des Actes des Apot̂resChapitre 124 sur 663 · STABILITÉ DES CHRÉTIENS · texte numérisé non relu

STABILITÉ DES CHRÉTIENS

se retire de lui-même, ou que, par ses violences, il ne mette l'époux chrétien en demeure de choisir entre Dieu et lui. Le chrétien n'est pas esclave à ce point d'un mariage inégal et onéreux. Mais ces réserves faites, la vie chrétienne n'est pas révolutionnaire, elle ne trouble pas la société, elle n'a point pour dessein et ne doit pas avoir pour résultat de modifier le statut personnel de ceux qui la reçoivent ; c'est tellement la pensée, de l'Apôtre qu'il va, sans retard, l'appliquer même à la liberté et à l'esclavage, puis l'exprimer sous forme de conclusion aux versets 20 et 24.

i7iV/s/ unicuique sicat divisit Dominas, unumquemque sicat vocavit Deus, ita ambulet. et sicut in omnibus Ecclesiis doceo. 18 Circumcisus aliquis vocatus est ? non adducat praepatium. In praeputio aliquis vocatus est ? non circumcidatar. 19 Circumcisio nihil est, et praeputium nihil est ; sed observatio mandatorum Dei. 20 Unusquisque in qua vocatione vocatus est, in ea permaneat. 21 Servus vocatus es ? non sit tibi curae ; sed et si potes fieri liber, magis utere. 22 Qui enim in Domino vocatus est servus, libertus est Domini ; similiter qui liber vocatus est, servus est Christi. 23 Pretio empti estis, nolite fieri servi hominum. 24 Unusquisque in quo vocatus est, patres, in hoc permaneat apud Deum.

Après l'exception motivée par le péril d'incontinence (verset 9) , l'Apôtre a apporté aussi deux exceptions à la stabilité du mariage que nous appelons inégal. Hormis ces cas, poursuit l'Apôtre, chacun demeurera fidèle à son lot, et aux conditions dans lesquelles il se trouvait lors de sa vocation. C'est la règle de toutes les Eglises fondées par l'Apôtre ; il était infiniment sage de ne pas bouleverser la société, de ne pas déconcerter l'état des personnes, à moins que cet état ne fût coupable ou périlleux. Et ceiiQ règle générale s'étend même à la condition du Juif et de l'esclave. Vous étiez circoncis à l'heure de votre vocation ? N'effacez pas les traces de la circoncision. Vous étiez incirconcis ? Nul besoin

de recevoir la circoncision. Il est facile de reconnaître ici la réaction de saint Paul contre les conseils donnés à Corinthe par le parti qui se réclamait de l'Eglise de Jérusalem et de l'autorité de saint Pierre. Circoncision, incirconcision, tout cela est indifférent ; il n'y a de valeur réelle que dans l'observation des commandements de Dieu, ou bien, comme le dira l'Apôtre aux Galates (V, 6 ; VI, 15), dans la création nouvelle que nous sommes, dans la foi et l'union à Dieu, dans la charité. Pour tout le reste, que chacun demeure ce qu'il est.

De même, vous étiez esclave à l'heure de la grâce de Dieu ; n'en ayez pas de souci ; et alors même qu'il vous serait loisible de vous affranchir, demeurez ce que vous êtes. A moins, cela est implicite, que des motifs du même ordre que ceux invoqués tout à l'heure ne vous portent à conquérir votre liberté. Ni les paroles de l'Apôtre, ni le cours général de sa pensée ne nous semblent autoriser le sens : « usez de la facilité qui vous est offerte de devenir libre. » Pour l'Apôtre, en dehors des circonstances d'exception, toutes ces distinctions d'ordre humain s'effacent dans l'unité de la vie chrétienne, et dans la commune noblesse de tous les enfants de Dieu (Gai., III, 28). Celui qui était esclave à l'heure de sa vocation est aujourd'hui l'affranchi du Seigneur ; et l'autre, qui était libre au jour de son baptême, est maintenant le serviteur ou l'esclave du Christ. Nous sommes tous également libres, également esclaves ; même, notre vraie liberté est dans notre pleine sujétion à l'égard de Dieu. Nous sommes tout à la fois et les affranchis et les esclaves de Dieu qui nous a rachetés à un haut prix ; qui que nous soyons, libres bu esclaves, acquis au Christ, gardons-nous de devenir les esclaves des hommes. Il eût été bizarre de se réduire à l'esclavage pour le plaisir, et ce n'est aucunement là ce que l'Apôtre veut prescrire. A mots couverts, et après avoir déclaré tout à l'heure que la circoncision et l'incirconcision ne sont rien, après avoir proclamé la souveraine liberté du christianisme,

il détourne les fidèles de se soumettre aux entraves que leur offrait le judaïsme au nom d'une autorité humaine. Nous retrouverons le commentaire de cette leçon apostolique dans l'épître aux Galates, IV, 30, 31 ; V, 1. En résumé, que chacun demeure devant Dieu ce qu'il était au jour où Dieu l'appela. La lettre des prêtres de Corinthe avait aussi interrogé l'Apôtre au sujet des vierges et des veuves. Leur nom a été prononcé déjà au verset 8, mais sous forme rapide et comme en courant ; les questions qui les concernent vont être traitées ex professa.

25 De virginibus autem praecepfum Domini non habeo ; consilium autem do, tamquam misericordiam consecutus a Domino, ut sim fidelis. ^^ Existimo ergo hoc bonum esse propter instantem necessitatem, quonîam bonum est homini sic esse. 27 Alligatus es uxori ? noli quaerere solutionem. So~ lutus es ab uxore ? noli quaerere uxorem. 28 Si autem acceperis uxorem ; non peccasti. Et si nupserit virgo, non peccavit ; tribulationem tamen carnis habebunt hujusmodi. Ego autem vobis parco. 29 Hoc itaque dico, fratres : Tempus brève est ; reliquum est, ut et qui habent uxores, tamquam non habentes sint ; 30 et qui fient, tamquam non fientes ; et qui gaudent, tamquam non gaudentes ; et qui emunt, tamquam non possidentes ; ^^ et qui uiuntur hoc mundo, tamquam non utantur ; praeterit enim figura hujus mundi. 32 V'olo autem vos sine sollicitudine esse. Qui sine uxore est, sollicitus est quae Domini sunt, quomodo placeat Deo. 33 Qui autem cum uxore est, sollicitus est quae sunt mundi, quomodo placeat uxori, et divisus est. S4 Et mulier innupfa, et virgo cogitât quae Domini sunt, ut sit sancta corpore, et spiritu. Quae autem nupta est, cogitât quae sunt mundi, quomodo placeat viro. 35 Porro hoc ad utilitatem vestram dico ; non ut laqueum vobis injiciam, sed ad id, quod honestum est, et quod facultatem praebeat sine impedimento Dominum obsecrandi. se Si quis autem turpem se videri existimat super virgine sua, quod sit superadulta et ita oportet fieri : quod

valt faciat ; non peccat, si nubat. 37 Nam qui statuit in corde suo firmus, non habens necessitatem, potestatem autem habens suae voluntatis, et hoc judicavif in corde suo, servare virginem suam, bene facit. 38 Igitur et qui matrimonio jungit virginem suam, bene facit ; et qui non jungit, melius facit.

« Au sujet des vierges, dit l'Apôtre, et d'une façon générale de tous ceux qui ne sont pas engagés dans le mariage, hommes" et femmes, je n'ai pas reçu de Dieu une intimation expresse ni un commandement qui les concerne. Mais je suis apôtre, Dieu m'a miséricordieusement choisi, il me demande d'être fidèle (IV, 2) ; je suis consulté, vous avez confiance en ma parole ; aussi, en l'absence d'un précepte formel du Seigneur, je vous donne ma pensée. » Ce n'est qu'un conseil; mais que la pensée de l'Apôtre soit la pensée de Dieu, outre l'admirable union qui faisait du cœur de Paul le cœur du Christ, outre le bénéfice surnaturel de l'inspiration qui guide toujours son esprit, nous en avons pour garant le rapport exact de la doctrine de saint Paul avec la doctrine divine que le Seigneur donne à ses apôtres d'une façon mystérieuse et discrète en saint Matth., XIX, 11, 12 : Non omnes capiunt verbum istud, sed quibus datum est. Même à Corinthe, dans la capitale de la luxure de l'Orient et de l'Occident, l'Apôtre dira sur ce point la pensée de Dieu.

« A raison des épreuves de l'heure présente et de celles du lendemain, à raison des difficultés et des persécutions, à raison des entraves et des tracas du mariage, à raison des maux qui nous ont été prédits par le Seigneur lui-même, et dont les signes avant-coureurs existent déjà, je crois, dit-il, qu'il vaut mieux pour l'homme demeurer tel, c'est-à-dire en dehors des liens du mariage. Le Seigneur a dit lui-même : Vae praegnantibus et nutrientibus in illis diebus. »

L'idéal de la vie pour le chrétien est d'être libre, et, autant qu'il se peut, pleinement affranchi de tout ce qui pourrait l'arrêter et l'empêcherait d'aller à Dieu, dans la vie et dans la mort. Un homme ne possède pas, sans être retenu et pos-

sédé lui-même par ce qu'il possède; il est toujours quelque peu esclave de son bien ; et tel qui n'hésite pas à affronter le péril s'il est seul au monde, sera beaucoup moins empressé s'il possède femme et enfants. C'est très humain, cela. « Si donc vous êtes marié, nous l'avons vu, vous vous devez à votre femme et n'avez pas à vous en séparer. Alors s'applique avec toute son autorité le principe tout à l'heure énoncé (verset 10). Mais si vous êtes libre encore, demeurez libre. Ce n'est pas qu'en prenant femme vous ayez commis une faute : non plus que la vierge qui a passé sous le joug du mariage n'a été coupable. Mais aux gens mariés les épreuves ne manqueront pas ; elles sont la dure rançon de l'état où ils se sont librement engagés. » Et ces épreuves, l'Apôtre voudrait les épargner à ceux qui sont capables d'entendre et de goûter son conseil ; aussi livre-t-il toute sa pensée. Le temps que nous avons à passer ici-bas est de quelques jours. Pourquoi nous créer des liens nouveaux alors que la solennelle échéance de la vie nous invite tous à relâcher même les liens qui existent déjà ? Beaucoup sont mariés, et supportent tous les fardeaux de la vie conjugale ; ils ont une épouse ; ils doivent s'en détacher, et apprendre à ne l'avoir pas, car elle ne leur est pas assurée éternellement. Ils gémissent et pleurent au milieu de leurs tribulations : mais bientôt c'en sera fini des larmes et de la cause de ces larmes. Ils sont heureux : leur bonheur n'est que d'un jour. Ils ont une famille, et pour elle acquièrent du bien, mais ce bien est à peine à eux, et ils ne sauraient le retenir. Ils usent des choses de ce monde : mais ils doivent être prêts aux conditions de ceux qui n'en jouissent pas ; car la forme extérieure de ce monde, son aspect, le côté par lequel il se prête à notre usage et à nos exigences, tout cela est vain, fugitif et s'évanouit.

Dans la pensée de l'Apôtre^ ces trois derniers versets (29, 30, 31), résument la vie commune ou conjugale dans ses travaux, ses fardeaux, ses soucis, ses inquiétudes, son instabilité. Et c'est là ce qu'il veut épargner aux fidèles, ému:

à la fois de la brièveté de la vie, et de l'enjeu éternel qu'elle implique. Il voudrait les voir sans sollicitude.

II serre le problème de plus près encore. Alors même que la vie commune n'entraînerait pas avec elle la part d'épreuves que nous venons de dire, il resterait encore pour elle une grande infériorité : elle est partagée, elle est divisée, elle est sollicitée par ces devoirs divergents, sinon contraires. Celui qui n'est pas dans le mariage n'a d'autre souci que Dieu, que les choses de Dieu, que la volonté de Dieu ; sa vie est une, sa vie est haute, sa vie est heureuse et vraiment divine : il est occupé de Dieu. Celui qui est dans le mariage a une épouse, une famille, des biens, des intérêts, tout un ensemble de liens et de préoccupations qui l'attachent au monde ; il lui faut plaire à Dieu, plaire aussi à son épouse : sa vie est divisée. Il en est de même pour la femme. La veuve, qui est devenue libre, et la vierge n'ont d'autre souci que Dieu, afin d'être pleinem.ent à lui dans la pureté de leur corps et de leur âme ; au lieu que la femme mariée doit se prêter aux choses du monde, afin de plaire à son mari : elle est fatalement divisée et distraite.

La supériorité de la virginité ou du célibat chrétien ainsi établie, l'Apôtre rappelle pourtant que cette condition est pleinement lîBfe; qu'il la conseille, et ne l'impose pas; et qu'en tout ceci chacun doit se guider par la prudence. Il est vrai que cette vie est supérieure, parce qu'elle est affranchie des soucis de ce monde, ramenée à l'unité, et dès lors toute orientée vers Dieu sans division. Mais le dessein de l'Apôtre, dans l'éloge qu'il en vient de faire, n'est pas d'entraîner indiscrètement les Corinthiens, par un enseignement captieux, à un état de vie supérieur à leurs forces et qu'ils regretteraient ensuite d'avoir embrassé. Il n'a voulu que les porter à la perfection, qui consiste à s'attacher à Dieu sans aucun partage, par une union constante et ferme (sÙTtàpeopov), et qui ne se détourne jamais de lui (dTrspî.a-TLàaTwç). La virginité, la continence, le célibat chrétien sont des conseils, c'est la région où s'exerce notre libre générosité : ils ne sont d'obli-

gation que lorsqu'ils ont été voués à Dieu. Aussi l'Apôtre pressent-il les hypothèses qui accentueront ce caractère de liberté. Ces hypothèses visent les vierges d'abord (36, 37, 38), les veuves ensuite (39, 40).

Rappelons-nous, pour entendre les versets relatifs aux vierges, que la patria potestas, telle qu'elle s'exerçait dans le monde romain, investissait le père de famille d'un droit presque illimité sur ses enfants. C'était de la main de son propre père qu'une jeune fille recevait son époux. Les paroles de l'Apôtre supposent cet usage, et c'est en vain que certains théologiens se sont efforcés, par une invraisemblable exégèse, d'en détourner le sens. L'histoire des vierges aux premiers siècles aurait dû, ce nous semble, leur épargner de telles interprétations (Palmieri, de Matrimonio, p. 277). L'hypothèse est celle-ci : Un père de famille voit un grave inconvénient à garder chez lui, sans lui donner un époux, sa fille nubile. Il est contraint à la marier, n'ayant pas de meilleur moyen de pourvoir à l'avenir de sa fille ; il peut dès lors faire ce qu'il veut : il n'y a pas de faute à lui donner un époux.

Mais voici une autre hypothèse. Un père de famille, libre de sa décision, affranchi de toute contrainte, disposant par conséquent à son gré, prend la ferm.e résolution, non sans avoir étudié l'âme de sa fille, de la garder vierge dans sa maison : il fait bien. Et pour résumer les deux cas de conscience en une formule qui montre que la décision est libre : le premier fait bien ; le second fait mieux, car il engage sa fille dans un état plus saint et plus élevé.

39 Mulier alUgata est leg'i quanto tempore vir ejus vivit. Quod si dormierit vir ejus, liberata est ; cui vult nubat ; tantum in Domino. 4o Beatior autem erit si sic permanserit secundum meum consilium ; puto autem quod et ego Spiritum Dei habeam.

La liberté du mariage ainsi stipulée pour les vierges est

aussi reconnue aux veuves. La femme mariée n'est naturellement soumise à la loi du mariage et n'appartient à son mari que durant la vie de ce dernier. Lui mort, elle rentre dans la liberté ; elle peut se donner à un autre mari : non pas nécessairement à un chrétien, selon la recommandation de Tertullien, mais dans des vues et des conditions dignes d'une chrétienne. « A mon sens, ajoute néanmoins" l'Apôtre, il vaut mieux pour elle demeurer dans la liberté que Dieu lui a rendue et pour les mêmes raisons que nous avons dites plus haut. Sans doute, dans les paroles que le Seigneur a prononcées sur terre et qui nous ont été rapportées, il n'en est aucune que l'on puisse invoquer pour assurer à ces décisions une autorité divine et impérative ; mais il me semble, dit-il avec une pointe d'ironie, que je puis, — autant pour le moins que les docteurs improvisés de Corinthe, — me réclamer moi aussi de l'Esprit de Dieu. »

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