LA JUSTICE SURNATURELLE
comme supposant pour l'Esprit de Dieu et pour les dons surnaturels nés de son effusion. Cette liaison est d'autant plus justifiée que la cause, ici, n'est jamais oisive ni inefficace ; l'acte pur ne saurait être inactif. Là où la cause est souveraine et sûre de son effet, il est normal que la cause et l'effet soient conçus comme étroitement liés et inséparables.
Et ce point de vue où la justice de Dieu et la justice qui vient de Dieu forment couple et se présentent simultanément à la pensée, s'appuie encore sur l'idée-mère de la théologie de saint Paul : « Je n'ai rien voulu savoir au milieu de vous, écrivait-il aux Corinthiens, sinon Jésus-Christ, et Jésus-Christ crucifié» (I Cor., II, 2). Le Calvaire est pour l'Apôtre le centre d'observation : c'est de là qu'il juge les temps et même l'éternité. Or ce sacrifice éternel du Calvaire unit et synthétise, dans la manifestation la plus haute, la justice qui est en Dieu et la justice qui, de Dieu, vient à l'homme. N'est-ce pas la justice souveraine de Dieu, qui veut que le châtiment du péché atteigne même son Fils ? N'est-ce pas à cette source du Calvaire que se puise notre justice surnaturelle : Disciplina pacis nostrae super eum, et livore ejus sanati sumus (Isai., LUI, 5). Le Seigneur étant ainsi le trait d'union de l'une et de l'autre justice, ut sit Deus justus et justificans eum qui est ex fide Jesu Christi (Rom., III, 26), qu'y a-t-il d'étonnant à ce qu'une pensée, pleine de Jésus-Christ, n'isole pas l'une de l'autre ces deux justices ?
Et pourtant il ne nous semble pas douteux que dans cette justitia Dei, l'Apôtre n'ait en vue, plus particulièrement, la justice surnaturelle qui vient de Dieu et nous fait justes ; le. commentaire du passage que nous étudions se trouve vraiment au III^ chapitre (versets 9 et 10) de l'épître aux Philippiens, où saint Paul décrit la condition qu'il se souhaite dans la région surnaturelle où il est entré : Et inveniar in illo [Jesu Christo] non habens meam justitiam quae ex lege est, sed illam quae ex fide est Christi Jesu, quae ex Deo est justitia in fide. La justice de Dieu, au seuil de l'exposé doctrinal de l'épître aux Romains, c'est surtout la justice qui vient de
Dieu, très supérieure à celle qui vient de l'homme, très distincte de celle de la loi insuffisante pour le salut. Et cette justice se révèle et se répand au moyen de l'Evangile. Il n'est pas possible de méconnaître ici, dans le langage de l'Apôtre, une allusion, presque une citation des paroles mystérieuses du Psaume XCVII (versets 2-4), qui réclame, à l'honneur de Dieu, un cantique nouveau :
Notum fecit Dominas salutare suum,
in conspectu gentium revelavit justiiiam saam ;
recordatus est misericordiae suae,
et veritatis suae domui Israël.
Ce n'est plus, comme par la loi, la justice de l'homme et des œuvres, mais, par l'Evangile, la vraie justice, la justice de Dieu qui se répand et se dévoile, moyennant la foi de l'homme qui accepte la bonne nouvelle et qui croit en elle. L'expression de fide in fidem, — à partir de la foi vers la foi — , a pour dessein de marquer le caractère progressif de la justice surnaturelle, [quae] procedit et crescit usque ad perfectam diem (Prov., IV, 18) ; de claritate in claritatem, nous dit saint Paul (II Cor., III, 18). La justice, c'est-à-dire la vie surnaturelle dans l'homme, part de la foi. pour s'élever toujours dans la foi et grandir par elle : Il n'y a point de salut, dit le prophète Habacuc (II, 4), pour celui qui se détourne de Dieu ; c'est par sa foi que le juste vivra et sera sauvé ; son adhésion à Dieu lui vaudra la justice et la vie. On voit à quelle hauteur l'Apôtre élève la parole du prophète. La foi devient pour la vie surnaturelle du temps le procédé authentique qui nous fait jouir de Dieu, comme la vision le sera dans la vie de l'éternité. Le sens profond de la parole prophétique n'est aucunement modifie par la double ponctuation à laquelle elle, se prête ; car on peut lire indifféremment :
Justus autem ex fide, vivet.
Justus autem, ex fide vivet.