SIMON LE MAGICIEN
Avant l'arrivée de Philippe, s'était rencontré à Samarie un nommé Simon, magicien, qui faisait l'admiration de tout le pays. La vogue des magiciens était extrême. Dans le monde gréco-romain, nous dit Ramsay, il n'était peut-être pas une seule ville de quelque étendue qui ne possédât ses devins et ses sorciers et n'y eût fréquemment recours, afin de modifier le cours ordinaire des choses dans un intérêt déterminé. Le livre des Actes à lui seul nous montrera la magie en exercice à Samarie, à Paphos, à Philippes, à Ephèse surtout (XIX, 19). Simon a-t-il été le disciple de Dosithée, qui le fut de saint Jean-Baptiste, et est-il le père du Gnosticisme? Ce sont questions d'histoire et de critique, auxquelles ne saurait s'attarder notre glose ; il nous suffit de dire qu'il avait grand succès à Samarie, oiî il avait réussi à s'accréditer comme en possession d'un pouvoir surhumain. Grands et petits ne parlaient de lui qu'avec une terreur religieuse. On disait : « C'est la puissance de Dieu, la Grande ! » Dieu est caché. Il ne se révèle pas. Il se manifeste parfois dans l'homme. Simon avait réussi à faire croire qu'il était une de ces manifestations divines, une théophanie éminente ; et tels étaient les prestiges accomplis par lui depuis longtemps qu'il avait tourné la tête aux Samaritains.
Philippe vient, prêche la doctrine, annonce le royaume de Dieu, le salut par le nom de Notre-Seigneur Jésus-Christ, amène au baptême et à la vie surnaturelle le peuple de Samarie, hommes et femmes, multiplie les miracles et les prodiges de toute sorte, dans l'âme par les conversions, dans les corps par . des guérisons merveilleuses et soudaines. Et le magicien, reconnaissant avec surprise que son art était de beaucoup dépassé, vaincu par une puissance supérieure, se soumit, fut baptisé et s'attacha à Philippe, peut-être avec le secret désir de surprendre chez son maître le secret de ce pouvoir miraculeux qu'il lui enviait. Il ne tardera pas à éprouver une surprise plus grande encore. Philippe était seulement diacre. Il parlait avec autorité et mission régulière et donnait le baptême, mais il ne lui appartenait pas de com-
92 ACTES. CHAPITRE VllI
muniquer l'Esprit-Saint ; donner la plénitude de l'Esprit et Tachèvement de la vie surnaturelle était réservé aux apôtres, à ceux qui possédaient la plénitude de la sanctification active. — La distinction du baptême et de la confirmation est marquée ici (versets 15, 16, 17) en termes si formels, qu'il faudrait toute l'énergie du parti-pris pour la contester. La même doctrine se trouvera encore XIX, 5, 6.
1* Cum autem audissent Apostoli, qui erant Jerosolymis, quod recepisset Samaria verbum Dei, misemnt ad eos Petrum et Joannem. is Qui cum venissent, oraverunt pro ipsls ut acciperent Spiritum sanctum : i6 nondum enim in quemquam illorum venerat, sed baptizati tanfum erant in nomine Domini Jesu. 17 Tune imponebant manus super illos et accipiebant Spiritum sanctum. is Cum vidisset autêm Simon quia per impositioneni manus Apostolorum daretur Spiritus sanctus, obtulit eis pecuniam, i9 dicens : Date et mihi hanc potestatem, ut cuicumque imposuero manus, accipiat Spiritum sanctum. Petrus autem dixit ad eum : 20 Pecunia tua tecum sit in perdifionem, quoniam donum Dei existimasti pecunia possideri. 21 Non est tibi pars, neque sors in sermone isto ; cor enimf tuum non est rectum coram Deo. 22 Poenitentiam itaque âge ab hac nequitia tua : et roga Deum, si forte remittatiïr tibi haec cogitaiio cordis tui. 23 Jn feîle enim amaritudinis et obligatione iniquitatis video te esse. ^^Respondens autem Simon, dixit : Precamini vos pro me ad Dominum, ut nihil veniat super me horum quae dixistis.
Dès que le collège des apôtres eut appris à Jérusalem que la Samarie avait accueilli la parole de Dieu, saint Pierre et saint Jean furent députés vers cette communauté nouvelle. Ils vinrent, prièrent afin que l'Esprit-Saint fût accordé aux fidèles. Car les convertis de Samarie, évangélisés par le saint diacre, avaient reçu de lui le baptême de Notre-Seigneur Jésus-Christ conféré au nom des trois personnes de la Très Sainte Trinité (cf. XIX, 2, 3, 4, 5) ; mais l'Esprit de Dieu
n'avait encore pris possession d'aucun d'entre eux par l'achèvement de la grâce du baptême, par l'effusion des dons intérieurs et des grâces charismatiques qui marquaient à tous les yeux la transcendance de la vie chrétienne. Les apôtres vinrent donc, ils imposèrent les mains sur les initiés, qui reçurent l'Esprit-Saint, la plénitude des dons surnaturels, la force contre le monde, la souplesse intérieure à l'influence divine et, sans doute aussi, les manifestations charismatiques extérieures dont nous venons de parler.
Ce fut pour Simon un trait de lumière. Il y avait donc des hommes qui non seulement possédaient l'Esprit de Dieu, comme Philippe, mais qui, comme Pierre et Jean, avaient le pouvoir de le communiquer à autrui par l'imposition de leurs mains. Le baptême n'avait pas effacé en Simon toute trace de son passé d'occultiste, ni non plus tout regret de cette orgueilleuse célébrité dont il jouissait avant que Philippe vînt l'en déposséder. La venue des apôtres, l'effusion par leurs mains de l'Esprit de Dieu lui suggéra un procédé très sûr pour reconquérir toute l'influence perdue. Il ne fallait qu'obtenir de saint Pierre communication du procédé secret qui permettait de conférer l'Esprit-Saint. Quel était ce procédé ? Un traité avec une puissance supérieure ? un nom à prononcer avec autorité ? Et comment l'obtenir ? Mais, sans doute, par le moyen dont se sert tout disciple pour obtenir la science de son maître : en payant la leçon. Il n'est pas impossible, si la communauté de Samarie imita, même partiellement, les formes économiques usitées à Jérusalem, que la constitution, aux mains des apôtres, des richesses formant le patrimoine de l'Eglise ait incliné Simon à l'étonnante démarche qui l'amena auprès de saint Pierre. Le christianisme n'était pas pour lui un principe de rénovation intérieure, de vertu, de conversion à Dieu : c'était un moyen d'influence et de domination. Dès lors il devait être dans le commerce. Dans cette pensée, il se présenta à Pierre et à Jean pour l'acquérir : « Accordez-moi, à moi aussi, leur dit-il, ce pouvoir que l'Esprit-Saint soit donné à qui j'imposerai les mains. » Autant
la proposition était naturelle à l'esprit de Simon, autant elle parut odieuse aux apôtres, et provoqua l'indignation de saint Pierre, qui répondit : « Que ton argent te suive en la perdition où tu cours, toi qui as cru pouvoir acheter le don de Dieu avec des richesses matérielles ! Non, tu n'as rien à prétendre, rien à espérer dans cet ordre. Ni Dieu ni les dons surnaturels ne doivent être employés comme moyens ; c'est une forme de sacrilège que de les subordonner à un but personnel et misérable. » C'est là ce que Pierre signifiait à Simon dont le cœur n'était pas droit devant Dieu, puisque ce n'était pas Dieu, mais lui-même qu'il avait en vue. L'anathème est néanmoins tempéré par les dernières paroles de l'apôtre : « Fais pénitence, renonce à ce misérable calcul et demande au Seigneur qu'il daigne, s'il le veut, te pardonner le dessein que tu as nourri dans ton cœur : car tu es, je le vois, plein d'un fiel amer et sous le joug de l'iniquité. »
Ceux qui ont pris occasion de ce texte pour prétendre que la confession et l'absolution n'existaient pas, ont montré seulement que la parole apostolique ne leur était pas comprise, et que, pour eux, l'absolution n'est autre chose qu'une sentence matérielle, une formule prononcée sans discernement sur un pénitent sans dispositions ni repentir.
De la réponse de saint Pierre, Simon négligea le conseil de conversion qui lui était donné, et ne voulut être attentif qu'aux menaces premières. Il se trahit dans sa réponse même, où il songe, non pas à corriger ses dispositions, mais seulement à conjurer l'anathème prononcé contre lui : « Priez pour moi, dit-il aux apôtres, afin que Dieu m'épargne et que rien ne m'arrive de ce que vous avez dit. » Comme s'il n'était pas besoin d'une réforme intérieure, comme si les prières agissaient à la façon d'un charme ou d'une incantation. Désormais il ne sera plus question de Simon dans les Actes : ce qui resterait à dire de lui appartient à l'histoire des hérésies.
Après avoir achevé l'œuvre de Philippe, les apôtres retournent à Jérusalem, tout en semant la parole de Dieu çà et là dans le district de Samarie.
TRAVAUX EVANGELIQUES 95