EXHORTATION ET CONCLUSION
Avec le chapitre ÏV viennent les recommandations plus personnelles, les dernières indications, les remercîments.
2 Evodiam rogo, et Syntychen deprecor idipsum sapere in Domino. ^ Etiam rogo et te, germane compar, adjuva ïllas, quae mecum laboraverunt in Evangelio cum Clémente, et ceteris adjutoribus meis, quorum nomina sunt in libro vitae. 4 Gaudete in Domino semper : iterum dico gaudete, s Modestia vestra noia sit omnibus hominibus : Dominus prope est. 6 Nihil soUciti sitis : sed in omni oratione, et obsecratione, cum gratiarum actione petitiones vestrae innotescant apud Deum. "^ Et pax. Dei, quae exsuperat omnem sensum, custodiat corda vestra, et intelligentias vestras in Christo Jesu. ^ De cetera, fratres, quaecumque sunt vera, quaecamque pudica, quaecumque ju:ta, quaecumque sancta, quaecamque amabilia, quaecumque boiae famae, si qua virtus, si qaa laus discipUnae, haec cogitde. 9 Quae et didicistis, et accepistis, et audistis, et vidistis in. me, haec agite : et Deus pacis erit vobiscum.
Dans les m;nus différends qui semaient le malaise dans la communauté le Philippes, les rivalités féminines avaient leur place ; on lésait, ces rivalités sont plus aigiies, difficilement apaisables, ;t s'enveniment avec le temps. Nous ne connaissons Evodia ît Syntychè que par la mention qui leur est ici donnée : lies étaient en désaccord. En attendant qu'Epaphrodite viqine les réconcilier, l'Apôtre exhorte l'une, et exhorte l'autre à se rapprocher et à s'entendre dans le Seigneur. Puisqu'e'es sont au Christ toutes deux, et que le Christ n'est pas dnsé, la région divine et vivante où elles sont leur fait une le de n'avoir qu'une même pensée.
A qui l'Apôtre s'adresse-t-il, et quel est le personnage désigné ensuite par ce vocatif : germane compar ? On a fait à ce problème des réponses variées. Saint Jean Chrysostôme rapporte que plusieurs ont vu dans le Sôvi^'jye, compar, un nom personnel : ce qui est peu plausible. Clément d'Alexandrie au IIP livre des Stromates, chap. VI, dans le dessein de fermer la bouche aux gnostiques, ennemis du mariage, a supposé qu'il s'agissait de l'épouse de saint Paul. : « Saint Paul, dit-il, ne craint pas dans une de ses épîtres d'adresser la parole à son épouse, à qui il n'avait pas permis de le suivre dans l'intérêt de la pleine liberté de son ministère». C'est en vain que le caractère tendancieux de ce texte a été signalé par Clément d'Alexandrie lui-même, puis par Eusèbe (//. E., III, 30) ; c'est en vain que Théodoret a qualifié cette interprétation d'insensée (àvori^ojç), comme contradictoire à ce que l'Apôtre dit de lui-même I Cor., VI, 8 ; c'est en vain que le texte lui-même proteste, puisque parlant à une femme c'est yvr\<yia et non yvTic-t.£ qu'il aurait fallu dire : rien n'a pu détourner Renan de reprendre ce thème désespéré, et de donner même le nom de la prétendue femme de saint Paul, Lydia, la pourprière, dont il est parlé au livre des Actes, XVI, 14. Ne nous arrêtons pas à ces suppositions bouffonnes.
Il est naturel de penser que l'Apôtre s'adresse simplement à Epaphrodite lui-même, l'envoyé de Philippes, le député de l'Apôtre, le porteur de cette lettre qui devait être lue dans l'assemblée chrétienne. Ce qu'il y a d'indéterminé dans l'appellation germane compar s'explique de soi par les conditions mêmes où se trouvait Epaphrodite : c'était, de la part de saint Paul, une sorte de flatterie et comme de caresse de ne pas prononcer un nom que chacun sous-entendait à la lecture de la lettre aux Philippiens. Epaphrodite avait une situation dans l'Eglise, il était vraiment le a-ùv^yyoç de l'Apôtre soit par l'œuvre qu'il accomplissait à Philippes, soit par l'appui qu'il donnait, à cette heure-là même, à l'Apôtre captif. Ces circonstances une fois données, la suppression du nom était obligée en quelque sorte, tant le rôle et la colla-
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boration d'Epaphrodite étaient en évidence ; et dès que le nom n'était pas prononcé, le nom d'Epaphrodite était indiqué par là même : il était le seul par sa situation et son rôle qui pfit être naturellement compris ; nul ne pouvait s'y méprendre.
C'est donc lui-même qui devra aider Evodia et Syntychè soit dans l'œuvre de leur réconciliation, soit dans l'accomplissement de leur office, si, comme on le suppose, elles étaient diaconesses. Il était aimable chez l'Apôtre, après l'invitation à l'entente mutuelle, de relever l'aide qu'elles lui avaient donnée autrefois dans son évangélisation. Il ne semble pas que le Clément dont il est parlé ici soit le troisième successeur de saint Pierre : Lightfoot a facilement montré que ni le lieu, ni la date, ni les relations connues de saint Clément ne sont favorables à cette identification. Le dessein de l'Apôtre est d'éteindre' toutes les dissonances et de grouper en un même faisceau tous ceux qui l'ont aidé dans l'œuvre de l'Evangile, de qui les noms sont inscrits au livre de vie (Isai., IV, 3), et appartiennent dès maintenant à la Jérusalem céleste.
Les recommandations personnelles ainsi achevées, l'Apôtre revient à une invitation générale, déjà amorcée au chapitre III, 1. Une exhortation, une bénédiction, un adieu, dans un souhait de joie. D'après le Docteur Angélique la joie vient ou d'un bonheur possédé par nous, ou d'un bonheur assuré à ce que nous aimons. En effet, aimer c'est mettre son bonheur dans le bonheur d'un autre. Et Dieu étant avec nous, et Dieu étant heureux, la joie doit être au centre même de toute vie chrétienne. Elle est assurée si nous prenons notre foi au sérieux. La joie n'est pas une vertu, parce qu'elle n'est pas une disposition directement opérative ; mais elle est l'atmosphère de la vertu, l'indice, le fruit, la cause, la mesure, la condition de la charité. Elle en est aussi le rayonnement comme elle est le premier fruit de l'Esprit. Aucun précepte, plus que ce précepte de la joie qui vient de la charité, n'était de nature à effacer toutes les dissonances qui affligeaient la communauté de Philippes : mais le précepte de la joie va
plus loin, et dessine une attitude de la vie chrétienne. La joie est la condition de tout bien. Nous l'avons dit déjà, nous ne sommes fidèles, nous ne sommes aimants, nous ne sommes délicats, nous ne sommes reconnaissants, nous ne sommes persévérants que dans la joie. Nous puisons la joie aux sources mêmes de la vie chrétienne. Une religion se traduit par le caractère de ses préceptes. Et en même temps qu'il révèle toute la religion, le précepte de la joie révèle Dieu, comme le précepte de l'abnégation, comme le précepte de la paix, comme le précepte de la prière, comme le précepte de la charité : en même temps qu'ils sont la norme de notre vie, tous ces éléments nous définissent la religion, et Dieu même. Dieu seul et le christianisme prescrivent la joie, parce que seuls ils la motivent.
Mais nous n'avons pas le droit de nous écarter du texte. Le Seigneur avait dit déjà : Nolite fieri sicut hypocritae, tristes. On ne sert pas Dieu avec un air maussade. L'Apôtre ajoute : Réjouissez-vous. C'est l'objet du précepte : la joie ; puis la qualité de cette joie, son motif : Réjouissez-vous dans le Seigneur. Quand faut-il se réjouir ? Toujours. Et après, que faut-il faire ? Il semble qu'après avoir prescrit la joie, il y avait place pour un autre devoir et une autre prescription; mais l'Apôtre a foi dans la suffisance de la joie seule : Je vous le dis de nouveau : réjouissez-vous. Cela suffit. Lorsque l'âme est joyeuse, elle est bienveillante aussi. La charité s'exerce spontanément et d'elle-même. Même elle est contagieuse, la joie. Ceux qui ont de la joie en donnent tout autour d'eux. Il n'y a plus alors de dissidences possibles. S'il en est autrement, le bruit des discussions s'entend à l'extérieur, et crée contre nous un préjugé ; les païens se disent alors : Ils nous ressemblent, ils ont leurs divisions et leurs rivalités, eux aussi. Qu'un sage esprit de mesure et de douceur, répandu sur toute notre vie, se laisse donc apercevoir de tous les hommes. L'effacement de l'égoïsme, la charité mutuelle sont un motif de crédibilité, les âmes vont si volontiers là oii on s'aime. Mais le motif de cette douceur et de cette mesure est
plus profond que l'édification elle-même : le Seigneur est proche. Il est tout près. Il est intime. Il vit en nous. Nous vivons dans un sanctuaire vivant et incréé, où les attitudes et les mouvements doivent être mesurés et définis par le respect.
N'ayez pas l'âme divisée par des soucis et des inquiétudes, par toutes les anxiétés ou préoccupations du lendemain (Matth., VI, 25). En toute chose, nous dit l'Apôtre, en toute circonstance (Iv -Kcvni), que vos prières et vos demandes exposent à Dieu vos besoins : et que votre prière soit toujours mêlée de reconnaissance pour les bienfaits obtenus. Ainsi votre âme cessera d'être partagée et déchirée par des soucis que vous aurez confiés à Dieu. Ainsi au milieu même des épreuves et des anxiétés d'ici-bas,- la paix de Dieu régnera sur toute votre vie, la paix qui surpasse tout sentiment.
Peut-être le commentaire, d'ailleurs très vrai et très aimable, habituellement donné à ce passage trahit-il quelque peu le sens littéral. La pensée de l'Apôtre nous semble celleci : en face des problèmes qui s'offrent à nous, notre premier mouvement, et il est très légitime, est de faire appel aux ressources de notre esprit pratique, d'étudier les voies, moyens et combinaisons qui pourront nous tirer d'affaire. Sans blâmer aucunement cette disposition naturelle, et de peur qu'elle ne devienne naturaliste, l'Apôtre nous avertit qu'il y a quelque chose qui l'emporte sur la sagesse de nos réflexions (Tcàv-a voOv) et sur nos combinaisons les plus profondes : c'est le repos en Dieu, l'attachement à Dieu, en un mot la paix de Dieu.
Ayons donc moins confiance en nous qu'en elle. C'est elle qui gardera ( ©poup-rio-s' ) nos cœurs et nos pensées à l'abri de l'anxiété, et formera autour de notre vie comme une sorte de clôture divine d'oti nous ne sortirons jamais. Nous y sommes avec Dieu. C'est parce qu'il craint d'oublier un conseil utile à ses chers Philippiens que l'Apôtre résume rapidement (8 et 9) tout l'ensemble pratique des devoirs du christianisme toujours menacés dans les divisions, petites et grandes : Que tout ce qui est vrai et saint, tout ce qui est
juste et pur, tout ce qui est aimable et digne d'éloges, tout ce qui est vertu et objet de louange, soit l'objet habituel de vos pensées. Et si ce programme abstrait vous semble trop peu précis, songez à tout ce que vous avez appris et reçu de moi, à tout ce que votre souvenir vous rappellera de mes paroles et de mes actes ; mettez-le en pratique, et le Dieu de la paix, de cette paix chrétienne un instant menacée, sera toujours avec vous.