GUÉRISON DU PARALYTIQUE
la Pisidie ; et nous savons d'ailleurs à quel point Rome, satisfaite d'avoir conquis, se récusait volontiers pour tout le reste, et se désintéressait des questions de controverse et de religion. L'attitude de neutralité que nous montrera bientôt Gallion, le beau-frère de Sénèque, était dans les mœurs politiques de l'empire romain. Les magistrats indigènes gardaient une large liberté d'action : un calcul d'habileté laissait aux provinces soumises une part d'autonomie : peut-être même le gouverneur romain, préteur ou proconsul, les voyaitil sans peine dépenser dans des contestations menues, selon lui frivoles et de nul intérêt, une activité et une vigueur qui sans cela se fussent tournées en révolte. Qu'ils discutent, pensait-il, pourvu qu'ils obéissent et paient l'impôt.
"^ Et quidem vir Lystris infirmas pedibus sedebat, claudus ex utero matris suae, qui nunquam ambulaverat. ^ Hic àudivit Paulum loquentem. Qui intuitus eum, et videns quia fidem haberet ut salvus fieret, » dixit magna voce : Surge super pedes tuos rectus. Et exilivit et ambulabat. lo Turbae autem cum vidissent quod fecerat Paulus, lev avérant vocem suam Lycaonice dicentes : DU similes facti hominibus descenderunt ad nos. n Et vocabant Barnabam Jovem, Paulum vero Mercurium : quoniam ipse erat dux verbi. ^^ Sacerdos quoque Jovis, qui erat ante civitatem, tauros, et coronas ante januas afferens, cum populis volebat sacrificare. i3 Quod ubi audierunt Apostoli, Barnabas et Paulus, conscissis tunicis suis exîlierunt in turbas clamantes, i4 et dicentes : Viri, quid haec facitis ? et nos mortales sumus, similes vobis homines, annuntiantes vobis ab his vanis converti ad Deum vivum, qui fecit caelum, et terram, et mare, et omnia quae in eis sunt : 15 qui in praeteritis generationibus dimisit omnes gentes ingredi vias suas. i6 Et quidem non sine testimonio semetipsum reliquit, benefaciens de caelo, dans pluvias, et tempora fructifera, implens cibo et laetitia corda nostra.
Paul et Barnabe, entrés dans la Lycaonie, continuent
leur œuvre d'évangélisation. Après la conversion de sainte Thècle à Iconium, dont saint Luc ne nous a rien dit, î'Apôtre devait obtenir à Lystres la conversion de son plus cher disciple, Timothée, dont il sera parlé dans la deuxième de ses missions apostoliques. Mais saint Luc nous a conservé le récit d'un miracle, accompli à Lystres et fort semblable à celui rapporté par le chapitre IIP des Actes. Dans l'auditoire de saint Paul se trouvait un paralytique, infirme depuis sa naissance et incapable de faire un pas. Il écoutait avec attention la parole de Dieu. L'Apôtre le vit, son discernement surnaturel lui montra dans ce corps infirme une âme pleine de foi : il interrompit son discours et s'adressant au paralytique avec une voix plus forte : « Levez-vous, lui dit-il, tenezvous debout. » Le paralytique se leva et se mit à marcher. Saint Paul reprit sans doute son discours, mais le miracle avait fait sur la foule plus d'impression que toute parole : elle s'écria en langage lycaonien, un dialecte mâtiné de grec : « Ce sont des dieux, qui, sous forme humaine, sont descendus vers nous. » Les récits mythologiques nous ont parlé souvent d'apparitions divines en Lycaonie (Cf. Ovide, Metam., I, 220; VIII, 625). Un peuple naïf et grossier, à la vue du miracle, devait traduire ainsi son admiration. Les apôtres furent-ils inattentifs, les réflexions des Lycaoniens leur demeurèrentelles incomprises, se réservèrent-ils de corriger dans la suite l'enthousiasme exagéré d'un peuple grossier, et de lui rappeler qu'ils étaient non des dieux, mais les messagers de Dieu, comme l'Apôtre le leur dira (Gai., IV, 14), pour leur reprocher, aimablement encore, leur immense naïveté ? Toujours est-il que saint Paul et saint Barnabe ne pressentirent pas à quels excès allait se porter l'enthousiasme de la foule : on se disait, en désignant saint Barnabe, de prestance plus majestueuse : lui, c'est Jupiter ; en montrant saint Paul qui prenait la parole, on disait : lui, c'est Mercure, le messager de Jupiter : sicut Angelum Dei excepistis me. Dans l'Orient, 3e personnage considérable n'est pas celui qui parle, mais celui
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qui se tait ; l'autre est l'organe, le messager, celui qui porte la parole et le caducée.
Pendant que nous nous livrons à ces réflexions, le grandprêtre de Jupiter, le dieu tutélaire de la ville de Lystres, de qui le temple est à l'entrée de la ville, (lire dans le grec le verset 12), se fait un devoir d'amener des victimes et d'enguirlander comme un temple la maison où se tiennent saint Paul et saint Barnabe. Alors seulement les apôtres aperçoivent toute l'étendue de la méprise ; et en face de ces préparatifs idolâtriques, déchirent leurs vêtements en signe de vive protestation et de douleur, se jettent au milieu de la foule pour la détourner de son dessein. « Que faites-vous ? Nous sommes des hommes comme vous. Ce que vous tentez de faire est précisément à l'encontre de ce que nous venons enseigner. Car vous devez renoncer à ces fausses et vaines divinités, et vous tourner vers le Dieu vivant, qui a créé le ciel, la terre, la mer, et tout ce qu'ils renferment. Durant de longs siècles, il a laissé les nations s'en aller dans leurs voies et s'égarer loin de lui. Même alors, il n'a pas consenti à demeurer auprès d'elles sans témoignage ; ne cessant de verser sur elles les bienfaits, donnant à leurs terres la pluie et la fertilité, la variété des saisons, les richesses du froment et du vin. » Il est aisé de noter la différence des bienfaits divins que signale l'Apôtre, selon qu'il s'adresse aux Athéniens (Actes, XVII) ou aux Lycaoniens, moins cultivés, inclinés d'ailleurs vers les richesses d'un sol fertile.
17 Et haec dicentes, vix sedaverunt turbas ne sibi immolarent. is Supervenerunt autem quidam ab Ahtiochia, et Iconio ]udaei : et persuasis îurbis lapidantesque Paulum, traxerunt extra civitatem, existimantes eum mortuum esse. i9 Circumdantibus autem eum discipulis, sur gens intravit civitatem, et postera die profectus est eum Barnaba in Derben.
Les instances des apôtres eurent enfin raison du projet des Lycaoniens. Nous ne sommes pas obligés de supposer
que la volte-face extraordinaire rapportée au verset 19 fait suite immédiatement à ce qui vient d'être dit : il est difficile de supposer que les deux apôtres aient passé subitement, même dans l'esprit des Lycaoniens, de cet excès d'honneur à cette indignité. Mais des natures peu cultivées sont sujettes -à de brusques revirements ; l'esprit des Lycaoniens était simple et changeant : nous le verrons plus encore dans Tépître aux Galates. Et pour peu que les émissaires juifs, venus d'Antioche et d'Iconium .sur les traces des Apôtres, les aient représentés comme des magiciens, comrne des blasphémateurs, comme-des suppôts du diabJe, on s'explique qu'ils aient réussi à accomplir à Lystres ce que la fuite précipitée de saint Paul les avait empêchés de faire à Iconium. Qualia mifù jacta sunt Antiochiae, Iconii et Lystris (II Tim., III, 11) dit l'Apôtre ; et en la Deuxième aux Gorînthféhs (XI, 25) : semel lapidatus sum. Car ils réussirent à s'emparer de l'Apôtre, et sans même se souvenir ici de la prescription mosaïque qui défendait d'infliger la peine capitale dans une ville où il y avait une synagogue, ils lapidèrent saint Paul là où ils le trouvèrent, comme blasphémateur et contempteur de la Loi. Lorsqu'ils crurent avoir réussi, ils tramèrent le corps inanimé de leur victime hors de la ville, comme pour donner une sorte de dérisoire satisfaction à la prescription .de Vextra castra. Ils croyaient en avoir bien fini avec lui. L'Apôtre avait la vie dure. Peut-être le Seigneur adoucit-il pour lui les pierres du torrent. Peut-être aussi voulut-il se conserver, au prix même d'un miracle, le prédicateur qu'il s'était choisi. Lorsque saint Paul, en son épître aux Galates (VI, 17), donne un congé très fier à tous ceux qui prétendent se comparer à lui ou contester avec lui, en leur disant : « Du reste, que personne dorénavant ne m'ennuie plus : car je porte dans mon corps les stigmates du Seigneur Jésus», il fait sans doute allusion aux traces que lui laissa cette dure exécution, qui eût été mortelle, si Dieu ne se fût interposé. Quoi qu'il en soit, lorsque la petite communauté chrétienne déjà recrutée par îui, s'en alla hors de la ville pour recueillir le corps et lui