AUX CORINTHIENS
La Première aux Corinthiens a été écrite d'Ephèse. En disant : Permanebo autem Ephesi usque ad Penîecosten (I Cor., XVI, 8), l'Apôtre a déterminé en même temps et le lieu d'origine et la date exacte de sa lettre. D'après la chronologie que nous suivons, le séjour à Ephèse, qui a duré de 54 à 57, touche à sa fin. La Pentecôte dont parle saint Paul est celle de 57. Au cours des trois années passées à Ephèse, il a été facile à l'Apôtre de visiter les communautés chrétiennes de Corinthe (II Cor., XIII, 1), d'y réformer des abus, d'y maintenir les lois de la discipline et de la vie chrétienne toujours menacées au sein d'une population voluptueuse et remuante. Mais, à l'heure où va se terminer le séjour à Ephèse, l'Eglise de Corinthe traverse une crise dont nous devons reconnaître les causes et définir le caractère, pour entendre bien les lettres de saint Paul, Nous ne saurions plus désormais nous borner à une glose rapide, demeurée toujours voisine d'une simple traduction : l'exposé doctrinal de l'Apôtre se fait plus large, plus suivi ; le trame des circonstances historiques est plus complexe ; dès lors, ce serait presque trahir la pensée de l'Apôtre de n'en pas rechercher le sens caché, ou de n'en pas étudier, avec mesure toutefois, la singulière profondeur.
Corinthe a été évangélisée par saint Paul ; ses églises relèvent de lui. Après lui, toutefois, Apollos, le docteur alexandrin, est venu (Act, XIX, 1) ; il a arrosé de son éloquente parole les plantations de l'Apôtre, et accompli des conversions. D'autres prédicateurs sont venus, dont les discussions antérieures au concile de Jérusalem nous ont fait pressentir la physionomie. Jusqu'à l'heure présente les ennemis de l'Apôtre à Thessalonique, à Bérée, à Corinthe même, ont été de purs mosaïstes, sans aucun élément chrétien. Ils n'ont pas désarmé, ils attendent leur heure ; mais ils ne se montrent
plus. A dater de la troisième mission, d'autres adversaires entrent en scène : ce sont des Juifs baptisés, que les décisions du concile de Jérusalem n'ont pas convertis, et qui demeurent, après le baptême, attachés quand même aux pratiques du raosaïsme, les regardant comme indispensables à la justice et au salut. Auprès d'un peuple naïf et sans défense, comme les Galates, ils ne dissimuleront rien de leur thèse et de leur dessein. Là où le milieu ne se prête pas avec la même docilité, ils réduiront leur pensée, doseront leur mosaïsme, rappelleront les titres divins de l'ancienne loi et s'efforceront de troubler les communautés dans la paisible possession de leur foi. Surtout, ils s'appliqueront à ruiner l'autorité de saint Paul, qu'ils représentent comme un apôtre de second ordre, un prédicateur d'occasion, inférieur à Pierre pour la doctrine, inférieur à Apollos pour l'éloquence, pour le charme et la hauteur de la pensée. Ils sont venus à Corinthe avec des lettres de recommandation de l'Eglise dé Jérusalem ; ils se disent investis de l'autorité de saint Pierre, regardée dès lors comme éminente, et ont réussi, l'Apôtre vient de l'apprendre, à semer à Corinthe des divisions et des rivalités.
En écrivant sa première et sa seconde lettre aux Corinthiens, l'Apôtre eut sans doute le dessein de répondre à l'effort dirigé contre sa personne et sa doctrine. Il n'avait pas le droit d'y être indifférent. D'autres motifs encore réclamaient impérieusement son intervention. La coexistence forcée de la société chrétienne et de la société païenne, les relations nécessaires de l'une avec l'autre donnaient naissance à des problèmes délicats et constituaient un péril de perversion. L'atmosphère de Corinthe était chargée d'éléments impurs, toujours menaçants pour la dignité de la vie chrétienne. En l'absence d'une autorité forte et incontestée, la doctrine, la morale individuelle, la discipline intérieure et le bon ordre des Eglises couraient de grands dangers ; peut-être étaient-ils accrus par d'illégitimes interprétations de l'esprit de liberté impliqué dans la doctrine de l'Apôtre : ajoutons-y le voisinage d'une société toute païenne, habile à exploiter contre la vérité