‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 1 sur 217 · HUE BONAPARTE · texte numérisé non relu

HUE BONAPARTE

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Édouard Laboulaye, qui voulait bien m’honorer de quelque amitié, n’était point partisan des « éditions revues et considérablement augmentées » et, encore moins, des « éditions entièrement refondues ». Il me le disait un jour avec sa verve habituelle et me mettait en garde contre cette tendance fatale de certains érudits à recommencer sans cesse leurs anciens livres : « Je compose les miens, me disait-il, en toute conscience et loyauté, et les abandonne ensuite à leur destinée. Quant à les refaire, je m’en défends, et préfère en publier de nouveaux. » Voilà certes d’excellents conseils et dont j’aurais dû m’inspirer, lorsque j’entrepris cette seconde édition des Epopées françaises qui m’a coûté un si long labeur et où (pour ne parler que du présent volume) je n’ai pas, en quatre cents pages, conservé cent lignes de la première édition.

11 est vrai que je ne suis pas sans excuse. L’Histoire littéraire du moyen âge est une science qui, depuis trente ans, a fait de belles enjambées et a parcouru rapidement un long chemin. Elle a même été si bien renouvelée qu’un livre de 1865, à force de paraître candide, ne serait pas fort loin de sembler ridicule,

vj PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION.

C’est ce qui m’a décidé, entre autres motifs, à entreprendre cette édition : œuvre assez ingrate après tout, et dont quelques érudits, peut-être, seront seuls à me savoir gré.

Us sont vraiment douloureux, ces recommencements d’un vieux livre. On se heurte sans cesse à quelque erreur qu’il faut loyalement redresser. On s’aperçoit (je parle pour moi) qu’on a jadis été trop affirmatif et téméraire. Puis, l’âge est venu. On a plus d’expérience, et moins d’entrain. On n’est plus à la fête, mais au devoir. Une première édition, c’est le printemps; les autres, c’est l’automne.

Telle qu’elle est, cette nouvelle édition rendra peutêtre quelques services. Je n’ai pas la prétention d’y avoir été partout original, et je me borne à réclamer, pour certaines parties de mon œuvre, le rôle modeste d’un vulgarisateur de bonne volonté, qui s’est tenu au courant et prend le soin d’indiquer, avec une précision loyale , toutes les sources auxquelles il est remonté. Il me sera sans doute permis d’ajouter que, dans le présent volume comme dans les autres, il y a des éléments vraiment nouveaux et que personne encore n’avait mis en œuvre. J’ai réuni sur les jongleurs un certain nombre de textes qu’aucun érudit, je pense, n’a connus avant moi, et je crois pouvoir, en toute sincérité, me rendre le même témoignage pour tout ce qui touche à l’exécution des chansons de geste, aux dernières chansons en vers, aux romans en prose, à la longue et triste histoire de notre décadence épique. Quand je mis pour la première fois la main à ce gros livre, je me proposais d’offrir au public une vaste synthèse sur les chansons de geste où j’ajouterais les résultats de mes recherches personnelles à ceux que mes devanciers avaient déjà conquis. Je n’ai jamais

PRÉFACE DE LA SECONDE ÉDITION vij

cessé de me proposer le même Lut : c’est au public de décider si je l’ai atteint.

Si long qu’ait été le chemin, j’ai eu la consolation d’y rencontrer des mains qui se sont tendues vers moi, des voix qui m’ont encouragé, et ce n’est pas sans quelque émotion que je prononce ici les noms de Guizot et de Natalis de Wailly. D’aussi grands noms ne sauraient me faire oublier ces jeunes amis, — mes élèves d’hier — qui, notamment dans le présent volume , se sont fait une j oie de venir en aide à leur ancien maître. Je croirais manquer à un devoir si je n’adressais ici mes remerciements à MM. Labande, Vernier et Le Grand. Je dois aux deux premiers la précieuse communication d’un certain nombre de textes inédits sur le fief de la jonglerie de Beauvais et sur le rôle des jongleurs à la cour des ducs de Bourgogne. Le troisième a bien voulu rédiger, sous ma direction, cette « Bibliographie des chansons de geste » qui est peut être faite pour donner à mon œuvre un caractère plus marqué d’utilité pratique. C’est là une qualité que les érudits contemporains tiennent à bon droit en haute estime et qui les rend parfois indulgents pour les défauts des autres et pour les leurs.

Un de ces défauts dont il convient que je m’accuse et que l’excellent M. Laboulaye aurait eu quelque peine à me pardonner, c’est d’avoir fait attendre plus de dix ans la publication de ce tome II et, surtout, de le publier si longtemps après les tomes III et IV. Je sens, mieux que personne, tous les inconvénients qu’entraîne une telle interversion. Il est certain que ce présent volume est scientifiquement en progrès sur les autres ; qu’il est plus « au courant » ; qu’il offre fatalement des répétitions plus ou moins heureuses, des raccords plus ou moins adroits, et, chose plus regrettable, que je me

viij PREFACE DE LA SECONDE ÉDITION.

vois forcé d’y combattre plus d’une fois les thèses des

volumes suivants et de me réfuter moi-même . par

avance. J’expliquerais bien à mes lecteurs les causes d’un retard qui est en apparence inexplicable, s’ils pouvaient y prendre quelque intérêt. J’estime qu’il vaut mieux ne pas les importuner par des excuses trop personnelles, et « battre ma coulpe ».

Les Épopées françaises ont rempli dans ma vie près de vingt ans de travail.

Si j’ai fait un peu mieux connaître notre vieille poésie nationale, si je l’ai fait un peu mieux aimer ; si j’ai contribué à lui ouvrir la porte si longtemps fermée des programmes et des examens universitaires et à faire enfin placer 1 e Roland près de l’Iliade : longo proximus intervallo; si surtout, au lendemain de désastres sans nom, j’ai pu raviver un peu l’amour pour la chère patrie française, en montrant que tous lesRoncevaux sont glorieusement réparables; si le nom de Roland — avec celui de Jeanne d’Arc qui est plus français encore — a pu servir de ralliement aux âmes éprises d’un véritable patriotisme ; si je puis dire enfin, sans trop de vanité, que je n’ai pas été tout à fait étranger à cette magnifique et salutaire résurrection ;

S’il en est ainsi, je n’aurai pas perdu ma peine et mon ahan, et ce n’est pas sans quelque consolation que je déposerai ma plume et prendrai enfin congé de mes lecteurs.

Léon GAUTIER

29 septembre 1892.

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