ONT ÉTÉ SERVILEMENT CALQUÉS SUR LES ROMANS EN VERS
Avec une telle prose, on peut reconstituer, presque à coup sûr, tous les vers de l’ancienne chanson et en combler aisément toutes les lacunes. L’opération sera d’autant plus facile que le roman en vers a été copié, bien souvent, non pas seulement par un seul prosateur, mais par plusieurs qui ont travaillé, chacun séparément, et à l’insu les uns des autres. Il en résulte tout naturellement que, si un prosateur ne nous fournit pas tous les éléments nécessaires à la restitution d’un couplet ou d’un vers, nous les trouvons plus d’une fois
LES DERNIERS ROMANS EN VERS
chez un de ses confrères. Nous prenons un mot chez I PART. LtVR. Ht.
celui-ci, un autre mot chez celui-là. Ils se complètent, et il existe entre eux comme une sorte de collaboration inconsciente qui nous rend ici à peu près impeccables et presque infaillibles.
Tel est le travail, quelque peu long et pénible, auquel nous nous sommes naguère livré pour reconstituer certains passages du Galien en vers que l’on croyait perdu ; mais ce Galien, que nous nous efforcions ainsi de restituer en 1875, a été heureusement retrouvé dans la bibliothèque de Cheltenham , et M. Stengel nous en a donné une excellente édition où il a eu à « refaire » un certain nombre de vers ou de couplets qui manquaient dans ce manuscrit et devaient, de toute évidence, se trouver dans une version ou dans un manuscrit plus complet du Galien . C’est ce travail de restitution, si bien conduit par M. Stengel \ que nous voudrions faire vivement saisir et un peu admirer, afin qu’en apprenant les secrets d’une reconstitution de ce genre, nos lecteurs puissent un jour mettre à profit fexemple donné par l’érudit allemand.
Pour être plus clair, nous commencerons par la restitution d’un seul vers de Galien, d’un seul de ces vers qui font défaut dans le texte de Cheltenham et que M. Stengel a pu aisément restituer d’après les différentes rédactions en prose.
Donc, voici un vers du Galien retrouvé : « Le tour que fait avez si est moult bel et bon, » et c’est, notez le bien, le dernier vers d’un couplet.
Or, le manuscrit français 1470 de la Bibliothèque Nationale, qui renferme un roman en prose dont nous aurons lieu de parler plus loin, nous offre ici cette
1. M. Iv. Pseil l’a fait précéder d’une étude sur les rapports qu’ont entre elles les différentes versions du Galien,
i part. LivR.m. leçon : « Le tour que vous av veu faire est bel et bon,
CHAP. 1. . J
- - — et bien le saurai/ retenir. » D’autre part, le Galien incunable nous donne cet autre texte : « Le tour que avez fait n’est pas à oublier. Je vous promet que bien le retiendray. » D’où Stengel s’est cru fort légitimement autorisé à ajouter ce vers au couplet visiblement incomplet du manuscrit de Cheltenham : Et nous vous promettons que bien le retiendron. Rien ne semble plus assuré \
Stengel même aurait pu quelquefois aller plus loin dans la restitution d’un vers isolé de son roman. Voici, dans le manuscrit de Cheltenham, ce vers : « Je saray dont l'enfant est né tout maintenant, » lequel est suivi immédiatement de cet autre vers : « Lors hucha Galien et lui va demandant ». Mais grâce à la leçon du manuscrit 1470 : « Si sauray-je où Fendant fu né, car onques en ma vie ne vi plus bel enfant ; » grâce au texte du Galien incunable : « Je vueil savoir dont l’enfant est né : car onques en ma vie je ne vi enfant plus advenant, » il est certain que dans une version plus complète et dans un meilleur manuscrit du Galien, il y avait ce vers : Car onques en ma vie ne vi plus bel enfant 2. C’est concluant.
Le critique qui voudra entreprendre ces restitutions souvent malaisées ne devra pas se laisser décourager par les difficultés que peut présenter la nécessité de la rime. Quand Stengel trouve dans le manuscrit 1470 une phrase telle que la suivante : « Il ne nous prestera la vaillance d’une pomme », et qu’il s’agit de reconstituer un vers dans un couplet en é, il n’hésitera pas à proposer cette ingénieuse et très vraisemblable restitution : « Il ne nous prisera la vaillance d’un dé 3. »
1. Galiens li restorês, éd. Stengel, st. 36. — 2. Ibid., st. XXVII, p. 23. — 3. Ibid., p. 38.
Il ne nous est pas défendu d’avoir ici quelque esprit, 1 PARcTl;,vt;!v^ m‘ et il ne fait nul tort à la critique. -
Nous n’avons encore parlé que de la restitution d’un seul vers, et Stengel est allé jusqu’à en refaire deux cent soixante-seize de suite *. Une telle citation paraîtrait sans doute un peu rude à notre lecteur ; mais peut-être ne serait-il pas inutile de le faire assister à la restitution de plusieurs vers qui se suivent, à celle d’un couplet tout entier.
La trentième laisse du Galien de Cheltenhamse termine par ce vers : « Tant qu’Olivier sera à ma mere maris » ; mais Stengel s’est permis, fort scientifiquement d’en ajouter ici quatre autres, dont la matière lui est fournie par le manuscrit 1470 et par le Galien incunable. Voici d’abord, les deux textes en prose :
1470. ( a ) Car mes oncles m’ont Galien incunable. — (a) Mes
appelé mauvais bastard failly. — oncles m’ont appelé bastard .
( b ) Mon enfant, dit le roi Hugues, ( b ) Et le Roy lui demande : Estest-ce voir que tu dis? — (c ) il vray, ce que vous dites? — (c )
Oui, Sire, dist Galien, dont moult Oiiy, dist Galien, j’en ai le cuer sui courroussés. — (d ) Par Dieu, marrÿ. — (d ) Par ma foy, dist le dist leroy Hugues, tant en vallent roy Hugues, de tant en vallentilz pis . ils beaucop pis.
Et voici, comment Stengel propose de finir le couplet visiblement écourté :
a. Mi oncle m’ont nommé mauvais bastard faillis.
b. Mes enfans, dist li rois, est-ce voir que tu dis
c. Oïl, dist Galiens, ou cuer en sui marris,
d. Par Dieu, dist-li rois Hugues: tant en valent-il pis.
Terminons, avec la même disposition de textes, par la restitution d’un couplet tout entier d’après un seul texte en prose 2.
Guérin de Montglane incunable. Restitution en vers de Stengel :
1 Quant Regnier ouyt Galien, il 1. Quant Regnier l’ot oï, il lui en sot bons grés,
luy en sçeut moult bon gré — 2 Et 2. Puis dist : « Or voibien, enfes, que dites vérités
luy dist : « Galien, je voy bien que
1. Galiens li restorês , pp. 52-68. — 2. Ibid., p. 72. Cf. d’autres restitutions de Stengel, 1. c., p. 5, etc.
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i part. livr. in. — 3 vous estes filz de mon filz Olichap. i. vier. — A Prenez de mon argent tant
que vous vouldrez ; — s puis vous
en allez en Espaigne. Saluez moy mon fdz Olivier — 6 et aussi Rolant et le roy Charlemagne, et vous gardez bien — 7 de Guannes : — 8 car il n’y a point de si maulvais trahistre en ce monde qu’il est. — 7 Et ne vous fyez en luy de chose du monde — 9 et ne luy meffaittes aussi en nulle manière : car il estgentilhome, non obstant qu’il soit traïstre. »