CHAPITRE XII
l’épopée nationale a la fin du dix-huitième siècle.
Transportons-nous dans les dernières années du xviiic siècle, et, jetant les yeux autour de nous, cherchons à constater quelle était, en France, à cette époque, la destinée de notre épopée nationale.
La nation se divise alors fort nettement en deux grandes classes, les lettrés et les ignorants.
Les lettrés sont très intimement pénétrés de l’esprit de ce Voltaire qu’ils considèrent comme l’oracle de leurs intelligences. A leurs yeux, les Français n’ont pas la tête épique ; à leurs yeux, la France ne possède qu’une épopée, et c’est la Henriade.
Quelques érudits se tiennent à l’écart et se disent entre eux, presque à voix basse, que dans la Bibliothèque du Roi certains manuscrits, dont ils connaissent vaguement la cote, renferment certains poèmes fort longs, où Lacurne de Sainte-Palaye a puisé d’excellents exemples pour son précieux et interminable Dictionnaire. Du Gange aussi en a cité quelques-uns, tels que Roncevaux et Garin le Loherain. L’ Histoire littéraire en a mentionné plusieurs autres, et n’a pas craint de placer leur rédaction première au xc siècle : oui, dom Rivet a eu cette audace. Enfin, un écrivain
Pendant les dernières années
du xviii® siècle, notre antique épopée est méprisée par les lettrés et n’est tenue en estime que par
quelques érudits.
La noblesse et la bourgeoisie la connaissent par
la Bibliothèque des Romans et le
peuple par la Bibliothèque bleue.
. part. livr. m. anglais vient de signaler à l’attention clés savants un
CHAP. XII. O O
vieux manuscrit consacré à Roland, et qu’il sera peut-être intéressant de déchiffrer, de lire, de publier, quand la paix aura été rendue à la France et à l’Europe. Voilà ce que se pensent ces érudits sans attacher trop d’importance à des « on dit » qui leur sont encore assez indifférents.
Dans la noblesse et dans la bourgeoisie, on se communique, on se prête, on lit avec un certain enthousiasme des exemplaires plus ou moins dépareillés de la Bibliothèque des romans ; les femmes surtout s’intéressent à ces fictions qui les désennuient, et préfèrent généralement les volumes des années 1777 et 1778, qui sont consacrés à nos romans de chevalerie : « Que M. de Tressan écrit donc divinement! » Et l’on se montre les beaux passages de son Ogier le Danois , de son Huon de Bordeaux, de sa Chanson de Roland. Ces lectures étaient appelées à faire plus tard les délices des douairières pendant les tristes soirées de l’émigration.
Il nous reste à parler des illettrés.
Au milieu de tout lé tumulte de la Révolution et de l’Empire, durant les loisirs que laissaient à nos paysans ces terribles guerres plus épiques que nos épopées, entre la campagne du dernier automne et celle du printemps suivant, nos vieux romans continuaient à circuler dans les campagnes sous cette forme grossière que leur avaient jadis imposée les éditeurs de la Bibliothèque bleue \ Il importe d’en finir avec ces petits livres dont nous avons exposé plus haut les origines
1. Le Catalogue des livres qui s’impriment et se vendent chez la veuve de Jacques Oudot, imprimeur à Troyes, rue du Temple, 1711- 1742, renferme la mention des livres suivants : « Volumes in-4° : Huon de Bordeaux, les Quatre fils Aimon , le Calendrier des bergers, Galien restauré, Valentin et Orson, la Danse macabre, l’Histoire de
et le progrès, et nous voulons, par anticipation, con- 1 paCh^Uxu 1,1 duire ici leur histoire jusqu’à la présente année 1893.
Durant les dernières années du xviii0 siècle, plu- Histoire des livres
' .1. (Jg Ici.
sieurs Collections complètes ou prétendues complètes Bibliothèque
J 1 # 1 bleue depuis la
de la Bibliothèque bleue avaient été publiées, l’une à . Révolution
1 1 7 jusqu a nos jours.
Paris, l’autre à Troyes ; la dernière enfin à Liège en 1787; mais l’édition de Paris, chose curieuse, ne renferme pas un seul remaniement de nos chansons de geste, etla porte n’a été ouverte qu’aux romans d’aven-
Mélusine. Volumes in-8° : la Vie de Jésus-Christ, Cantiques spirituels, les Quatrains de Pibrac, la Civilité puérile et honnête, les Conquestes de Charlemagne, les Vies de Saints populaires, la Méchanceté des filles, la Femme mécontente de son mari, l’École de Salerne, les Promenades de la guinguette, Aventures et histoires galantes, Grisélidis, etc. » (Alex. Assier, La Bibliothèque Bleue depuis Jean Oudot Jcr jusqu’à M. Baudot 1601-1863. Cf. Conrad de Breban et Thierry Poux : Recherches sur l’établissement et l’exercice de l’imprimerie à Troyes, 3e édit., 1893, p. 187). — Dans le Catalogue de M. Baudot, libraire, dernier éditeur de la Bibliothèque bleue, on retrouve les mêmes romans, aussi bizarrement encadrés : « La bonne femme sans tête; le Catéchisme poissard; la Clef du Paradis, les Conquêtes de Charlemagne, Galien restauré, la grande Danse macabre, la Guérison des bestiaux, Huon de Bordeaux, le Jargon de l’argot, les Quatre fils Aimon, Valentin et Orson , la Vie de Napoléon, le Bonhomme Misère, la Vie de Cartouche, etc. (Assier, 1. c.). — On observera que (sauf pour les Conquêtes de Charlemagne qui sont de format in-octavo) les honneurs peu prodigués de l’in-quarto ont été décernés à ces dernières reproductions ou imitations de nos vieux poèmes = Aux cinq Romans signalés dans les Catalogues ci-dessus ( Huon de Bordeaux, les Quatre fils Aimon , Galien restauré , Valentin et Orson et les Conquêtes de Charlemagne ) on peut joindre encore les Romans suivants qui n’ont pas sans doute fait « officiellement » partie de la Bibliothèque bleue, mais qui ont la même origine, le même caractère et le même but : a. L’histoire du noble, preux et vaillant Guérin de Montglave, lequel fit en son temps plusieurs illustres faits d’armes (à Rouen chez Louis Costé, aux trois ff-j- couronnées; achevé d’imprimer ce 5 mars 1626) ; b. Mabrian , publié à Troyes par Nicolas Oudot, en 1625, à Rouen par Louis Costé vers 1640, etc.; c. Morgant le géant publié â Lyon par Rigaud, 1613, et à Troyes par Nicolas Oudot,
1625, etc. = On trouvera toutes ces éditions, devenues rares, et quelquefois rarissimes, à la réserve de la Bibliothèque Nationale.
= Pour plus de détails, voy. nos Épopées, III, pp 735 (Huon de Bordeaux) ; 590, 591 (Morgant le géant); 381 ( Conquestes de Charlemagne). Cf. les livres d’Assier et de Thierry Poux cités plus haut, et aussi les Romans en prose des cycles de la Table Ronde et de Charlemagne, de J. W. Schmidt, dans Wiener Jahrbuclier der Literatur (1825). traduits et annotés par le baron F. de Roisin dans les Mémoires de la Société des Antiquaires de la Morinie , t. VI, pp. 1-188). Etc.
Cinq de nos romans ont survécu et gardent aujourd’hui leur place dans la Bibliothèque bleue :
Fierabras, Galien restauré, Huon de Bordeaux, les Quatre fils Aymon, Valentin et Or son.
tures ou de la Table ronde. Après les Oudot, après les Rigaud de Lyon, après les Costé de Rouen, voici venir, à leur tour, les Deckherr de Montbéliard ; voici venir Epinal, Limoges, Lons-le-Saulnier et même Paris, qui se partagent le privilège de publier ces brochures populaires que les petits colporteurs achètent à bas prix et revendent, pour quelques sous, dans toutes les foires, dans tous les marchés et jusques dans le plus pauvre bouge du plus pauvre paysan de France. Fierabras , Galien restauré, Huon de Bordeaux, les Quatre fils Aymon, Valentin et Orson i, tels sont les seuls romans qui ont survécu au grand nau-
I. I. Fierabras. « Conquêtes du grand Charlemagne, roi de France, avec les faits héroïques des douze pairs de France et du grand Fierabras, et le combat fait par lui contre le petit Olivier qui le vainquit, et des trois frères qui firent les neuf épées dont Fierabras en avoit trois pour combattre contre ses ennemis, comme vous le verrez ciaprès. » Montbéliard, chez Deckherr, in-4°, sans date. Etc., etc.
II. Galien restauré. « Histoire des nobles prouesses et vaillances de Gallien restauré, fils du noble Olivier le marquis et de la belle Jaqueline, fille du roi Hugon, empereur de Gonstentinople. » (Montbéliard, Deckherr, in-4° à 2 col., 108 pages, sans date.) Etc., etc.
III. Huon de Bordeaux. « Histoire de Huon de Bordeaux, pair de France, duc de Guyenne, contenant ses faits et actions héroïques mis en deux livres aussi beaux et divertissants que jamais on ait lu. » (Montbéliard, Deckherr, 2 vol. in-4°, 112 et 104 pages, sans date. — Édition de Deckherr, 1821. — Edition d’Epinal, chez Pellerin, in-4°, s. d.
— Edition Lécrivain et Toubon, 1859, grand in-8°, 2 col., 48 pages (faisant partie de la Bibliothèque bleue réimprimée sous la direction d'Alfred Delvau.) Etc., etc.
IV. Les quatre fils Aimon. « Histoire des quatre fils Aimon, trèsnobles, très-liardis, très-vaillants chevaliers. » Édition de Montbéliard, chez Deckherr, in-4° à 2 col., 120 pages, sans date. — Edition de Limoges, chez Martial Ardant, in-18, 106 pages, sans date. — Edition d’Épinal, chez Pellerin, imprimeur-libraire, sans date, in-4°, 96 pages à 2 colonnes, 8 figures (c’est peut-être la plus populaire). — Édition de Lons-le-Saulnier, in-4°, sans date. — Edition de Mme veuve Desbleds, à Paris, 2 vol. in-18, sans date. — Les quatre fils d' Aymon, histoire héroïque, par Huon de Villeneuve, publiée sous une forme nouvelle et dans le style modemie, avec gravures » et avec cette épigraphe : Ennii de stercore, 1848, 2 volumes in-12 de 108 pages chacun.
— « Histoire des quatre fils Aimon », édition Lécrivain et Toubon, 1859, gr. in-8J, 48 pages à deux colonnes faisant partie de la Bibliothèque bleue d’Alfred Delvau. — « Histoire des quatre fils Aimon ou courage, bravoure et intrépidité de ces héroïques chevaliers, » nou-
frage de nos vieilles chansons et qui composent en ce moment la partie « épique » de la Bibliothèque bleue. Parmi ces romans trois seulement sont véritablement anciens 1 ; trois sur cent !
Mais ces œuvres de nos pères, qui ont eu la singulière fortune de conserver jusqu’à nos jours une popularité vivante, quelle forme ont-elles revêtue dans ces petits livres à cinq sous qu’on lit encore aux veillées? Quelle en est la provenance? Quel en est le texte?
C’est en général le texte des incunables, légèrement modifié, et modifié seulement quant à la langue : car, dès le xvi° siècle, on avait été forcé de retoucher le style un peu suranné de ces vieux récits. A mesure qu’un mot ancien disparaissait de notre langage appauvri, les éditeurs le remplaçaient par quelque mot nouveau, presque toujours moins expressif et moins heureux. Si j’ouvre YOgier le Danois , publié par Nicolas Bonfons en 1583, et si j’en confronte le texte avec le même roman publié cinquante ans auparavant par Alain Lotrian etD. Janot, je constaterai aisément ces curieuses différences de langage :