Ibid
uvr. Livu. in. Venez, oubliant vos querelles,
chap. xr. Danser avec nos demoiselles.
Nous avons pour les chevaliers Des daines ravissantes,
Et pour leurs galants écuyers De gaillardes suivantes l.
L’absence de couleur locale va jusqu’au ridicule : « Mon cher Girard, dit un jour Charlemagne au fils de Guérin deMontglane, la jeune comtesse de Toulouse vient de perdre son vieux mari avec lequel elle a passé deux ans à le voir toujours expirant auprès d’elle. Tous les peuples de la langue d dioc l’adorent. Je te
l’offre avec ses Etats 2. » Et c’est avec ce même stvle que le père de ce Girard tance un jour tous ses enfants : « Et vous autres, quatre grands gaillards comme vous êtes, ne rougissez-vous pas de perdre temps et jeunesse à banqueter comme poussins mangeant grain sous une mue 3. » Ne croirait-on pas entendre un petit hobereau interpellant ses fieux au dernier siècle, dans quelque manoir de Normandie ou de Bourgogne ?
Voilà qui peut du moins passer pour innocent ; mais, sous le règne de Louis XV, on en devait fatalement venir à saupoudrer plus scandaleusement ces romans ainsi « restitués » de quelques grivoiseries plus ou moins gauloises. Dans l’adaptation d Bernant de Beaulande, Robastre, travesti en ermite, entreprend (et la chose n’est que trop aisée) de marier un jour son compagnon d’armes avec la belle Frégonde. Il s’en explique, au dessert d’un bon repas : « Les deux amans mangèrent avec quelque modération ; mais Robastre réserva la valeur d’un gobelet
1. Bibliothèque des romans, juillet 1778, p. 82. — 2. V. plus loin, IV, p. 181. — 3. Ibicl., p. 117. C’est calqué sur le texte du Guérin incunable.
d’eau et expliqua à la princesse l’usage qu’il en vou- 1 rA‘;ir;i';,'x1;- m lait faire : c’était de la baptiser et de la marier tout de suite avec Arnaud, persuadé qu’elle avait été assez instruite par le jeune Duc : « Crescite et multiplia « camini », dit-il en leur donnant la bénédiction « nuptiale. C’est, ma foi, le seul mot de latin que je « sache \ » La plaisanterie est des plus fines.
Raimbert de Paris, auteur présumé de la première version à1 Ogier le Danois , avait raconté en trois vers, avec une brutalité simple, les amours d’Ogier et de la fille du châtelain de Saint-Omer 2. Adenès, au siècle suivant, avait un peu plus détaillé le récit de ces mauvaises amours et avait jugé convenable de faire mourir de douleur la pauvre Mahaut ; mais une telle concession ne fait pas l’affaire de MM. de Paulmy et de Tressan. Plusieurs pages scabreuses, très scabreuses, sont consacrées à la narration de cette amourette. Tout le xvmc siècle est dans ce récit qui aurait tenté jadis Boccace et La Fontaine. O fausseté! ô fadeur insupportable de ces pastorales lubriques ! On voit Ogier, cet homme terrible qui tuait les bœufs d’un coup de poing, habillé en satin rose et faisant à la belle Élizène (nom volé aux Amaclis) un cours d’histoire naturelle « sur les caresses des moineaux et les gémissements des tourterelles, sur Y instinct des moutons et des autres quadrupèdes, » etc.,
etc. Le cours finit mal. Ogier délivre un jour Elizène d’un loup menaçant, et bientôt après : « il fut vainqueur, non plus d’un monstre carnassier, mais du plus aimable objet qu’eût peut-être jamais formé la nature. » Ces périphrases décidément donnent la nausée. Combien je préfère le vieux Raimbert
1. V. plus loin, III, p. 201. — 2. La Chevalerie Ogier , vers 83-86.
i part. livr. ni. disant carrément : « En fist Ogier toutes ses volon-
CHAr. XI. °
- tés \ »
1. Il faut, par quelques dernières citations, donner une idée encore plus complète de cette Bibliothèque des romans qui occupe une place si considérable dans l’histoire de nos épopées nationales. Nous choisirons ces citations dans le roman & Ogier le Danois dû à la plume « élégante » de M. de Tressan.
I. Ogier doué par les fées. L’enfant Ogier reposoit tranquillement dans son berceau, lorsqu’au milieu de la nuit, six dames, belles et magnifiquement vêtues entrèrent dans la chambre au grand étonnement des femmes qui le veilloient : c’étoient des fées favorables et bienfaisantes. Elles entourèrent le berceau, et, ayant successivement pris l’enfant dans leurs bras, chacune d’elles l’embrassa et le fit passer à sa compagne après l’avoir doué de quelque qualité ou lui avoir promis quelque bonheur particulier. La première de ces demi-divinités (qui se nommoit Gloriande) assura qu’il seroit le plus fort, le plus vaillant et le plus hardi chevalier de son temps. La seconde (nommée Palatine) dit que ce n’étoit pas tout d’avoir la force et le courage, si l’occasion de les exercer ne se rencontroit fréquemment, et qu’elle répondoit que cet enfant auroit les plus belles occasions d’acquérir de la gloire. La troisième (qu’on appeloit la fée Faramonde) dit qu’elle alloit mettre la dernière main aux dons de ses sœurs: qu’il ne seroit jamais blessé, du moins mortellement, à la guerre; qu’il ne livreroit aucun combat dont il ne sortît vainqueur. La quatrième (nommée Meliore) prit la parole : « Mes sœurs, dit-elle, vous n’avez pensé qu’à en faire un héros; moi, je veux en faire un homme aimable : je le doue donc de la beauté la plus mâle et de la figure la plus noble, de l’aspect le plus séduisant et du caractère le plus heureux. — Ah ! ma sœur, s’écria à l’instant Persine (la cinquième) en l’enlevant à Méliore, il ne lui reste qu’à être toujours sûr de plaire, puisqu’il doit toujours en être digne. Eh bien! je veux qu’il s’enflamme aisément, et qu’il ne puisse aimer aucune femme sans la rendre sensible. » Il ne restoit plus qu’à une seule fée de prononcer en sa faveur : c’étoit Morgane, sœur du bon roi Artus, qui vivo-it du temps de Pharamond, quatre cents ans avant le règne de Charlemagne. Malgré cela, Morgane étoit la cadette et la plus belle de ces six dames. Elle paraissoit encore dans la fleur de sa jeunesse et ajoutoit aux attraits qu’elle avoit reçus de la nature et qu’elle devoit conserver toujours, une expérience de quatre siècles dans l’art de la coquetterie : « Mes sœurs, dit-elle à ses anciennes, je vous remercie de tout le bien que vous venez de faire à ce cher enfant... Je veux que, quand il aura acquis toute la gloire dont un héros est capable,... il vienne me faire hommage de tous les myrtes et de tous les lauriers qu’il aura cueillis; que je sois la récompense de ses victoires et de ses conquêtes, et que, partageant avec moi la jeunesse et les plaisirs qui me sont assurés pour tous les siècles dans mon château d’Avalon, nous oubliions longtemps le reste du monde. » Peut-être les cinq premières fées furent-elles fâchées de n’avoir pas doué Ogier comme faisoit la sixième. Quoi qu’il en soit, cette auguste cérémonie étant terminée, les enchanteresses disparurent, et l’enfant se retrouva dans son berceau au milieu de ses nourrices.
II. Ogier chez le châtelain de Saint-Omer. Le châtelain de Saint-
Et que dire du récit de la rencontre de Berte et de IPA^pu^:in Pépin? Et de cette jolie phrase de Simon de P ouille : a Le plus beau compliment qu’on puisse faire à une jeune personne que l’on croit accomplie, c’est de lui
Orner était un vieux et sage chevalier. Sa femme Beline avoit une de ces âmes douces et compatissantes qui ne peuvent voir ni l’injustice ni le malheur sans en être touchées, et sur qui la jeunesse infortunée a surtout des droits assurés. Elle avoit été aimable et n’avoit de son mariage qu'une fille unique, à peu près de l’âge d’Ogier. Celle-ci s’appeloit Élizène. Sa figure étoit également agréable, douce et intéressante, et son caractère y répondoit parfaitement... Il y avoit un grand parc qui touchoit le château de Saint-Omer : il étoit bien planté et coupé agréablement par une petite rivière ou ruisseau d’eau très claire. Le jeune et charmant Ogier avoit la liberté de s’y promener, et l’innocente Élizène étoit, dès ses plus tendres années, accoutumée à le parcourir plusieurs fois par jour. Ces deux aimables enfants passoient une partie du jour dans l’intérieur du château, auprès du châtelain et de la châtelaine, et on ne pouvoit pas empêcher qu’ils ne se retrouvassent dans les routes du parc. Leur jeunesse, leur douceur, leur innocence, paroissoient des raisons de ne pas craindre les suites de leur tête à tête : cependant des parents plus éclairés et plus défiants n’auroient pas eu la même facilité. Ils conversoient, ils raisonnoient ensemble sur ce qu’ils savoient et ne savoient pas. Quoique Ogier fût beaucoup plus instruit, ayant déjà étudié la physique sous Alcuin, il étoit cependant toujours de l’avis d’Elizène qui soupçonnoit, imaginoit, devinoit, et enfin faisoit de petits systèmes sur tout ce qu’elle voyoit. Ogier n’osoit la contredire sur rien, parce que déjà il cherchoit à lui plaire. Quelquefois elle lui faisoit des questions sur lesquelles il n’osoit s’expliquer : il rougissoit au lieu de lui répondre, et alors, sans savoir pourquoi, elle baissoit les yeux et les relevoit ensuite tendrement sur lui. La rencontre d’un papillon ou de tout autre insecte, les caresses des moineaux, les gémissements des tourterelles, l’instinct des moutons et des autres quadrupèdes les occupoient agréablement. Ogier grimpoit sur les arbres pour aller dénicher de petits oiseaux pour Élizène, etc., etc...
III. Ogier dans l’ile d’Avalon *. On conduisit Ogier dans l’avenue d’un superbe palais d’où il vit sortir la merveilleuse Morgane au milieu d’une troupe de nymphes dont elle paroissoit la plus belle et la plus jeune : «Venez, mon fils, dit la fée en abordant notre héros, venez dans mon château d’Avalon où vous êtes depuis si longtemps attendu. J’ai assisté à votre naissance. — Ah! madame, que ditesvous? s’écria aussitôt Ogier en se jetant à ses genoux. Ce seroit plutôt moi qui pourrois avoir assisté à la vôtre. Vous n’avez pas dixhuit ans. — J’en ai davantage, répondit modestement la fée; mais suivez-moi : nous vous expliquerons ce mystère. » Bientôt ils entrèrent dans un magnifique salon, et Morgane, prenant une couronne d’or ornée de pierreries représentant des feuilles de lauriers, des myrtes et des roses, dit à notre héros : « Régnez ici. » Ogier laissa
* « On peut bien assurer que ce château n’étoit pas la ville de ce nom, située en Bourgogne, puisqu’on y alloit par mer. » (Note de la Bibliothèque des romans.)
1 1>Achap™ m* dire qu’elle est digne du sérail de Jonas *? » Mais il est inutile de citer tant de lubricités plus ou moins déguisées : nous espérons bien ne donner à personne l’envie de lire la Bibliothèque des romans. que peut parfois Cependant ce méchant Recueil est parfois d’une cér¬
ia Bibliothèque taine utilité, et il lui est arrivé, par exemple, de combler des Romans. ceiqajûeg iacunes. Nous ne possédons (à Paris) qu’un
seul exemplaire du roman de Simon de Fouille , et cet exemplaire est incomplet. A ceux qui n’ont pas le loisir d’aller consulter le manuscrit de Londres, la Bibliothèque des romans offre sa médiocre mais utile analyse. Ces cas sont rares et de peu d’importance. Il faut du reste se défier singulièrement des citations en vers que M. de Paulmy hasarde quelquefois d’après les poèmes originaux. L’analyse de Berte aux gitans pies a été faite avec plus de soin peut-être que toutes les autres, comme aussi celle de la Chanson de Sais nés. On y trouve néanmoins ces vers singulièrement cités ou traduits : « Justicioit s’assoigne et la terre environ2... — Moult avons belle dame et de grant chasement 3. » Ces derniers mots, qui sont conformes au texte, sont traduits par ceux-ci : « de grand mérite ». Nous pardonnerions volontiers de telles erreurs si elles éclataient dans une œuvre consciencieuse, exacte, morale; mais aucune de ces épithètes ne convient à la Bibliothèque des romans qui est souvent impure, qui est toujours inexacte et fausse. La Bibliothèque des romans , c’est une Estelle et Némorin en cent volumes. C’est long.
poser sur sa tête cette couronne fatale à laquelle étoit attaché le don d’immortelle jeunesse, mais en même temps l’oubli de tout autre sentiment que celui de l’amour de Morgane. » (. Bibliothèque des Romans, février 1778, pp. 71-139.) — Cf. plus loin d’autres citations de la Bibliothèque des romans , IV, pp. 137; 181, 182; 196; 206, etc.
1. Octobre 1777, p. 145. — 2. Juillet 1777, p. 165. — 3. Avril 1778, t. I, p. 146.