‹ Les épopées françaises (volume 2)Chapitre 175 sur 217 · Fierabras, Huon, les Quatre fils Ainion · texte numérisé non relu

Fierabras, Huon, les Quatre fils Ainion

I PART. UVR. III.

Le texte de la Bibliothèque bleue est en général celui des romans du xvie siècle plus ou moins modifié.

Etude comparative sur les derniers remaniements de la Bibliothèque bleue.

n’atteignent presque toujours que la langue ou l’orthographe de plus en plus défigurées. J’ai en ce moment sous les yeux trois éditions des Quatre Fils Aimon qui ont été publiées en ces dernières années à Épinal et à Paris : elles présentent exactement la même version qui remonte aux premiers temps de l’imprimerie, mais avec des variantes orthographiques qu’il est utile de mettre en lumière. Des fautes grossières éclatent dans ces textes maladroitement rajeunis. Dès la première page on lit, dans toutes ces versions, que Charlemagne avait vaincu « Guerdelin-le-Fêne ». L’édition de 1859, croyant raffiner, va plus loin, et nous donne « Guerdelin-le-Feve ». Vous comprenez qu’il s’agit de Guiteclin le Saisne et que nous avons affaire à une formidable coquille. C’est encore ainsi que dans la même page Berales a été mis à la place de Fermiers , et nous en pourrions noter mille autres. Malgré tout, ces vieilles traductions ont je ne sais quel charme, et nous regrettons que certains éditeurs contemporains aient éprouvé le besoin de les modifier trop profondément. Il fallait respecter cette naïveté. En 1859, les libraires Lécrivain et Toubon entreprirent de publier une nouvelle Bibliothèque bleue dont ils confièrent la rédaction àM. Alfred Delvau qui « translata en fran- « çais moderne le français des xif, xiiic, xivc, xv° et « xvie siècles, premier bégayement d’une langue au- « jourd’hui définitivement formée et fixée ». Prenant pour base les versions en prose de la Renaissance, ils publièrent Huon de Bordeaux et les Quatre Fils Ay mon; ils annoncèrent la publication de Guérin de Montt jlave , de Doolin de Mayence, de Fier-à-bras et de Gerart de Boussillon \ Nous n’aurions qu’à applaudir

1. Nous ne nous occupons ici que de ce qui concerne nos chansons

de geste.

à une telle entreprise, si l’éditeur n’avait pas, si mal à propos, dramatisé le vieux récit; s’il ne l’avait pas habillé à la moderne et ne lui avait pas donné par là cet air gauche d’un paysan égaré dans les vêtements d’un bourgeois 2. Les Quatre Fils Aimon écrits dans le style des Trois Mousquetaires !

I PART. UVR. III.

1 . Édition populaire d’Épinal ( s. d .)• Édition Lécrivain et Toubon (1 859.)

Aymon était à la chasse; la Duchesse Le vieux duc Aymon était à la chasse. La Duétait dans sa chambre; elle était bien in- chosse était dans sa chambre, occupée à lire ses quiète de n’avoir point reçu de nouvel- Heures et à penser à ses enfants dont elle n’avait les de ses enfants. Ils entrèrent dans la pas reçu de nouvelles depuis si longtemps. Do salle et ne trouvèrent personne à qui temps eu temps elle s’interrompait dans sa lecparler ; ils s’assirent et restèrent quel- ture et dans sa méditation, pour essuyer une que temps pour se reposer. Leur mère, larme qui coulait le long de sa joue. Enfin, en qui descendait de sa chambre, les aper- proie à un pressentiment mal défini, elle se leva eut dans la salle, mais ne les reconnut et descendit dans une salle basse où, précisépoint, tant ils étaient défaits. Elle entra ment, venaient d’entrer les quatre frères qu’elle dans la salle, et leur dit : « Que Dieu ne reconnut pas, à cause du désordre de leurs vous garde ! puis-je savoir qui vous vêtements et de l’état de leurs visages, êtes et quel est votre pays ? si vous êtes — Seigneurs, leur dit-elle avec bonté, que chrétiens ou païens, ou des gens qui Dieu vous garde! Qui êtes-vous? Vous êtes font pénitence? Ne demandez-vous point pauvres; vous avez faim: on va vous servir, l’aumône ? Je vois que vous avez besoin : C’est le devoir de ceux qui ont, de donner à ceux je me ferai un vrai plaisir de vous aider qui n’ont pas. Le pain que vous romprez tout à pour l’amour de Dieu, le priant d’avoir l’heure, je vous supplie de le rompre en souvenir pitié de mes enfants et de les préserver de mes enfants, qui, peut-être, en ce moment, de tous dangers : il y a bien sept ans que n’en ont pas à se mettre sous la dent. Dieu vous je ne les ai vus. Hélas ! quand aurai- je le garde, seigneurs, Dieu vous garde! bonheur de les voir ? » Elle témoigna La Duchesse, à ce souvenir, ne put contenir tant de douleur qu’ils en eurent pitié. son émotion ni retenir ses larmes : elle tomba en

Régnault, voyant sa mère ainsi déso- faiblesse. Renaud, alors, courut à elle avec emlée, ne put retenir ses larmes, et allait pressement et la releva de ses bras robustes : se faire connaître ; mais la Duchesse, — Mon fils ! mon cher fils ! s’écria la Duchesse l’ayant regardé, tomba en faiblesse et en regardant attentivement Renaud et en recondemeura longtemps sans proférer une naissant une cicatrice qu’il avait au front depuis parole. Enfin, étant revenue à elle, elle le sa première jeunesse. Mon fils ! mon cher fils ! reconnut à une cicatrice qu’il avait au Vous qui étiez un des plus vaillants et des plus front dès son enfance. Elle lui dit alors : beaux chevaliers, qu’est devenue votre beauté ? « Mon cher fils, vous qui êtes un des Mon cœur vous reconnaît, non mes yeux, plus vaillants chevaliers, qu’est devenue Tout en disant ces paroles et en embrassant Revotre beauté? je vous aime plus que naud, elle reconnut un à un ses autres fils, tout moi-même. » Pendant qu’elle disait ces aussi changés que lui.

paroles, elle reconnut tous ses enfants ; — Mes enfants, mes pauvres et chers enfants !

elle les embrassa tendrement, les fît as- ajouta-t-elle en les embrassant comme elle avait soir auprès d’elle, et leur dit : « Mes en- embrassé Renaud. Que vous voilà défaits et méfants, comme je vous vois pauvres et connaissables! Toi, mon Allard, si jeune et si défaits ! vous n’avez donc point de che- frais, tu ressembles à un revenant ! Qui donc a valiers avec vous ! — Dame, répondit produit ces changements et ces méconnaisse- Regnault, nous n’avons point de cheva- ments ? N’aviez-vous donc pas avec vous do liers : car notre père les a tous tués et chevaliers pour vous aider et vous servir ?... voulait nous tuer aussi.... » — Des chevaliers! répondit Renaud. Notre père

en a tué les trois quarts ; le reste est mort de faim, de fatigue et de misère.

— O mes pauvres enfants ! mes pauvres enfants!... répéta la duchesse Aymon, affligée...

En 1848, avait déjà paru une édition « sous une forme nouvelle et dans le style moderne ». Le nouvel éditeur avait été choqué de l’ancien dénouement où l’on se permettait de faire entrer le bon Renaud dans le catalogue des Saints : cet esprit fort fit un coup d’état et supprima cette canonisation populaire. Il donna d’ailleurs un dédommagement à son héros en le faisant mourir d une façon fort mélodramatique, tandis que ce généreux chevalier essayait d’arracher une jeune fille aux mains du traître Pinabel.

Toutefois, ces outrages n’étaient pas encore les derniers que nos romans fussent appelés à subir dans la Bibliothèque bleue. Il y a quelques années, parut à Paris 1 une nouvelle « Histoire des Quatre Fils Aimon , ou Courage , bravoure et intrépidité de ces héroïques chevaliers ». Nous l’avons lue avec surprise. Elle est évidemment l’œuvre d’un sceptique et d’un savant : que l’auteur ait été bachelier ou ait essayé de l’être, c’est ce dont nous ne doutons pas. Quoi qu’il en soit, rien n’est plus singulier que le nouveau travestissement que cet éditeur anonyme impose au vieux roman dont il prétend fort gravement avoir le manuscrit sous les yeux 2. Le seul Avant-propos vaut tout un poème. L’éditeur affirme qu’on ne sait pas assez l’histoire en France, et que onze rois de France seulement, « onze sur soixante-trois », sont connus de nos jours. Et pourquoi sont-ils plus connus que les autres? « Pépin le Bref, répond notre auteur, parce qu’il tua un bœuf d’un coup de poing; Charlemagne, on ne sait pourquoi; Louis IX, parce qu’oft en a fait un saint;

1. Chez Lebailly, libraire, rue Cardinal, 6, faubourg’ Saint-Germain. — 2. P. 44. « Avant de faire assister le lecteur au siège de Toulouse, nous allons extraire du rogian original, publié en caractères gothiques par Huon de Villeneuve en 1158, l’Histoire de Maugis. »

Charles VI, parce qu’il était fou, » etc., etc. A ce ton irart- uvr- inirrévérencieux de la Préface, vous devinez le ton du — livre tout entier. Mais vous ne sauriez pas tout deviner, et l’éditeur vous ménage des surprises. C’est dans cette édition étrange queTurpin est surnommé « l’Ulysse français » ; que le père de Maugis est nommé d’Aigremont tout court, oui, d’Aigremont comme d’Artagnan ; que l’on nous fait voir, dans l’armée de Charlemagne,

« un jeune et pimpant officier caracolant en avant d’au moins 2 kil. sur la colonne » (sic) ; que le grand Empereur nous est montré sortant du sac de Maugis « en camisole et en bonnet de nuit » , et qu’enfin Roland nous est présenté comme le fils de Milon de Crotone1!

L’auteur, d’ailleurs, se pique d’érudition, cite ses sources, hausse les épaules avec un sourire plein d’incrédulité et se montre aussi profondément sceptique que parfaitement ennuyeux.

Après cette édition, il n’en faut plus espérer beaucoup d’autres. Le scepticisme et l’érudition pénètrent dans nos vieux romans. C’en est fait de leur popularité.

La Bibliothèque bleue est morte 2 .

1. Ibid., pages 5, 10, 12, 28, 63, 80, etc. — 2. Nous n’avons pas à parler ici de la Nouvelle Bibliothèque bleue que publie en ce moment notre ami, le baron A. d’Avril. Le dernier volume para (1893) porte ce titre : C'est l’histoire véritable de l’illustre Girart de Rossillon, duc de Bourgogne et d’Aquitaine qui porta le charbon pendant sept ans. Les volumes précédents étaient intitulés : Du temps que la reine Ber te filait . — Les Enfances de Roland. — Le chien de Montargis. — Le mystère de Roncevaux. Le tout forme une œuvre consciencieuse et savante sur laquelle nons aurons lieu de revenir plus loin.

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