I. LA POÉSIE
L’Histoire de la littérature française pendant la Révolution a déjà été écrite, et il n’est rien qui soit de nature à nous intéresser plus vivement; mais je ne sache pas qu’on y ait jamais consacré un chapitre spécial aux ci-devant héros de notre ci-devant épopée nationale. Le sujet serait neuf et piquant. Ce serait la romance, l’éternelle romance qui serait le fond de ce chapitre vraiment original, et nous voici tout d’abord en présence de ce fameux Rouget de l’Isle « capitaine au corps du génie, auteur du Chant marseillais, musique et paroles ». Le capitaine, qui le croirait? a été tenté par la gloire de Roland et, jaloux ou non des lauriers de M. de Tressan, a voulu, en pleine année 1792, reconstituer, lui aussi, l’antique « chanson de Roland ». Or, cette romance héroïque de Rouget de l’Isle, nous en avons, en 1848, chanté fort inconsciemment le refrain à tue-tête : « Mourir pour la Patrie! — « C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie » (bis). » Quand nous l’entonnions bruyamment en chœur, nous étions bien loin de nous douter que ce refrain, qui passait pour actuel, était en réalité le
refrain d’une vieille chanson sur la mort de Roland à
CrlAl • Aill*
Roncevaux. L’œuvre mérite d’être citée, et nous la plaçons plus bas sous les yeux de nos lecteurs h Ce qu’elle offre peut-être de plus précieux, c’est la petite Préface dont l’auteur du « Chant marseillais » a jugé bon de faire précéder ses strophes Rolandiennes :
« On a cherché à renouveler ici cette fameuse romance de Roland qui était le chant de guerre de nos ancêtres et dont il ne reste aucun vestige. Sedaine avait eu le premier cette idée dans son opéra de Guillaume Tell; mais le cadre où il Ta placée ne lui a pas permis de la développer. On a profité sans scrupule de quelques-uns des traits de Sedaine. Ce n’est point un plagiat : c’est un hommage rendu à sa mémoire et une manière franche d’indiquer la source où l’on a puisé.
= Le « chant de Roland » est plus en rapport avec les circonstances actuelles qu’on ne le croirait au premier coup d’œil. Comme ceux d’aujourd’hui, les Français d’alors combattoient pour leurs lois et leur liberté contre les Maures qui, après avoir envahi l’Espagne, voulaient soumettre le reste de l’Europe au despotisme. Il n’y a de différence que celle des temps et des costumes 2. »
Malgré toutes les périphrases et les précautions oratoires du capitaine, il est aisé de voir qu’il a un peu pillé Sedaine. Nous lui en donnons volontiers l’absolution.
Il faut ici faire un bond au-dessus de quelques an-
1. « Premier couplet. Où courent ces peuples épars? — Quel bruit a fait trembler la terre — Et retentit de toutes parts? — Amis, c'est le cri du dieu Mars, — Le cri précurseur de la guerre, — De la gloire et de ses hazards. Refrain : Mourons pour la Patrie. — C’est le sort le plus beau, le plus digne d’envie. = Deuxième couplet. Voyezvous ces drapeaux flottants — Couvrir les plaines, les montagnes, — Plus nombreux que les fleurs des champs? — Voyez-vous ces fiers mécréants — Se répandre dans les campagnes — Pareils à des loups dévorants ? Refrain : Mourons pour la Patrie, etc. = Troisième couplet. « Combien sont-ils, combien sont-ils? » — Quel homme, ennemi de sa gloire, — Peut demander: « Combien sont-ils? — Eh! demande où sont les périls : — C’est là qu’est aussi la victoire. — Lâche soldat, combien sont-ils ! Refrain : Mourons pour la patrie, etc. » (A Paris, chez le Duc, rue de Roule, n° 6, et rue Joseph, n° 17.)— 2. Ibid.
i part. livr. in. nées, au-dessus de quelques centaines de romances
- plus ou moins niaisottes et tomber d’un saut en pleine
tin de république. Depuis que, dans son Musée des Monuments français \ Alexandre Lenoir avait entrepris pieusement de mettre en lumière Fart national si prodigieusement oublié, méconnu, outragé; depuis que, dans ses Antiquités nationales 2, Millin avait fait passer, sous le regard de ses contemporains, en des dessins imparfaits mais saisissants, la reproduction pittoresque de nos vieilles églises, des châteaux, des statues et des tombeaux du moyen âge, on s’était passionné, avec un commencement de fièvre, pour cette époque décidément trop délaissée. Puis, en 1802, un livre parut, un de ces livres dont le mérite est grand, mais l’influence plus grande encore et qui entraîna puissamment tous les esprits sur cette heureuse pente : c’était le Génie du Christianisme , œuvre d’un jeune homme qui portait un grand nom. Cette œuvre, théologiquement très faible, se réduisait à cette thèse : « On a tort de combattre le christianisme : il est plein de si jolies choses! » Au nombre de ces jolies choses, Chateaubriand, avec une initiative très intelligente et dont on ne saurait trop le louer, voulait bien placer les églises gothiques dont il décrivit, en des pages célèbres, les grands aspects, les ombres religieuses, les touchants effets au clair de lune. Nous n’ignorons pas que, dans ce même livre, Fauteur, parlant très longuement de l’épopée chrétienne, ne paraît même pas soupçonner l’existence de nos vieux poèmes et se borne à citer la Jérusalem délivrée et la Henriade.
Mais qu’importe? Le grand coup était porté. Etant
1. Cette œuvre considérable, commencée en 1800, ne fut achevée qu’en 1822. — 2. Cinq volumes in-octavo : le premier est de 1790; le dernier de l’an VII.
donné le Génie du Christianisme , on devait nécessairement arriver à la découverte et à l’intelligence de nos chansons de geste. Ici, comme partout, la poésie avait joué son rôle de « créatrice ».
De là vint cette passion subite qui enflamma les hommes du monde eux-mêmes et les femmes à la mode pour l’architecture et le style gothiques. De là, ce goût nouveau, qui éclate alors en tant d’ameublements ridicules, en tant de romances, de tableaux, de statues, de dessins, d’œuvres d’art. De là, ces chansons si connues sur « le jeune et beau Dunois », ou sur « Roland, la fleur de la chevalerie » ; de là, cette marée, cette inondation de chevaliers, de troubadours, de pages, d’écuyers, de châtelaines, de créneaux, de tournois, de passes d’armes, de guitares, de lais d’amour, de tourelles, d’ermitages, de chapelles, de guirlandes, d’écharpes, de lévriers et de levrettes, etc., etc., etc. Le frontispice du Glossaire de Roquefort est le type de ce style auquel on a si justement infligé l’épithète de « troubadourempire ». Cette précieuse gravure offre à nos yeux un portail gothique, mais, hélas! d’un gothique de pendule : architecture à rosaces plaquées, à moulures plates, à ornements papillotants. Sous ce portail, un troubadour à jambes nues, qui ressemble à
un Ecossais, contemple, assis, une jeune femme qui, debout, lit dans un livre fermé. A côté de cette châtelaine est la levrette de rigueur, qui porte au cou une oriflamme aux armes de la noble dame. Voilà le moyen âge tel que le comprenaient les lettrés et les tapissiers de 1808.
Les romances de l’Empire ne diffèrent pas notablement du frontispice délicieux que nous venons de décrire : c’est le même style. Nous avons sous les
Petite étude sur les romances de l’Empire et de la Restauration dans leurs rapports avec notre ancienne poésie nationale.
i part. ljvu. in. yeux ces Cinquante chants français que Rouget de liste
CHAP. XU1. «J A ! o A. O
- a compilés et qu’il a mis en musique. L’auteur de la
Marseillaise ne les a publiés qu’en 1825, mais il est manifeste que la plupart sont fort antérieurs à cette date. C’est Millevoye qui paraît l’avoir surtout inspiré, mais c’est, par malheur, le Millevoye de ce Charlemagne à Parie dont nous aurons lieu de parler tout à l’heure. Il faut, dans le Recueil de Rouget de L’Isle, lire ou chanter, de préférence, la romance intitulée Olivier , laquelle se termine par un récit de la mort du héros et par ce couplet fait pour plaire aux âmes sensibles : « Consolons nous, il est vivant encor. — Le Paladin « fut cher à la Sylphide — Et sur son char la Fée aux a cheveux d’or — Le transporta dans l’heureuse « Atlantide L » Vous nous direz qu’il n’y a pas là de quoi se scandaliser à l’excès et que c’est visiblement un souvenir de la fée Morgane transportant Ogier dans l’île d’Avallon.Nous voulons bien le croire ; mais voici, d’ailleurs, un autre chant du même poète, qui, à défaut de couleur locale, ne manque pas de couleur politique. C’est encore un « chant chevaleresque » dont nous nous permettrons de recommander le refrain aux admirateurs de la Marseillaise :
Lance en arrêt, marchez, vaillants rivaux:
Le fier Roland préside à vos travaux,
Le fier Roland qui rendit sa grande âme En défendant aux champs de Roncevaux Son Dieu, son Roi, son pays et sa dame 2.
C’est à la fin de l’Empire et au commencement de la Restauration, comme l’indique ce dernier vers, que ce genre abominablement faux s’épanouit dans toute sa gloire. Armées d’une guitare ou devant le clavecin, les jeunes filles rougissantes chantaient alors
1. Cinquante chants français, n° 2, p. 6. — 2. Ibid. Ce dernier vers est le refrain.
des sornettes pleines de sensibilité, comme ces Adieux 1pa^ta;u^-111*
du chevalier français dont l’auteur est Mmo ou Mllc Aglaé -
Quenedey :
Sur le balcon de son amie,
Jeune et sensible troubadour,
En s’éloignant de sa patrie,
Venait lui faire adieu d’amour (bis).
« Je suis un enfant de la gloire,
Je dois me soumettre à sa loi Et, pour voler à la victoire,
Laisser l’amour, suivre mon Roi. »
La Romance n’est pas, d’ailleurs, le seul genre qui soit atteint de cette épidémie chevaleresque. Le comte Amédée de Pastoret 1 (il n’avait alors que vingt-deux ans : qu’on lui pardonne) n’hésite pas à publier, en 1813, les quatre chants d’un poème intitulé : Les Troubadours . C’est là qu’on assiste à tous les rites de l’entrée d’Ogier dans la chevalerie; c’est là que « la sage Yseult, non sans émotion, — De soins abjects noblement occupée, — Lui chausse l’éperon » ; c’est là, enfin, que certain chant de jongleur se termine patriotiquement par ces vers aimables : « Tels ont vécu, tels vivent aujourd’hui — Tous ces guerriers, nos amis, nos modèles, — Vainqueurs des rois, mais vaincus par les belles 2. » Nous n’avons pas lu un autre livre du même auteur qui a pour titre : Des moyens mis en usage par Henri IV pour s'assurer la couronne 3 ; mais il n’est pas possible qu’il soit inférieur à d’aussi méchants vers.
Il nous faut revenir à Millevoye, et il nous en Le
... J Charlemagne
coûte de railler ici l’auteur du « Jeune malade » ; J
7 de Millevoye.
mais il nous serait impossible de ne pas faire quelque
1. Fils du marquis de Pastoret, membre de l’Institut et l’un des continuateurs de YHistoire littéraire. — 2. Les Troubadours, poème en quatre chants [par le comte Amédée de Pastoret]. Paris, 1813, in-8, p. 78 et suiv. — 3. 1815 et 1819.
1 PART- Ln,R- halte devant ce Charlemaqne à Pavie qui appartient
CHAP. XIII O J. r I
- directement à notre sujet. Donc, Millevoye suppose
qu’Ogier le Danois a abandonné l’amour de la fée Morgane pour celui de la fille du roi Didier, qui s’appelle Ophélie (!). La Fée est jalouse et se venge d’Ogier en inspirant à Ophélie un ardent amour... pour Charlemagne. Elle suggère en même temps au fils de Didier la pensée de tuer le grand empereur et l’arme dans ce but d’un poignard empoisonné. Charles est blessé, mais Ophélie, vêtue en chevalier, le sauve héroïquement en suçant le poison de la blessure, et meurt. Cet étrange récit est coupé par des épisodes non moins singuliers, et notamment par un résumé très bref et très inattendu de notre Berte aus grans pies , qui se termine par le mariage de l’héroïne avec Pépin. Il va sans dire que c’est un vieil ermite qui bénit cette union : « Le saint pasteur verse des pleurs de joie — Et de son maître embrasse les genoux. — Quand de minuit l’étoile radieuse — Revint briller sur l’enceinte pieuse, — Il consacra ces nœuds touchants et doux L » Vous voyez que c’est du plus pur treizième siècle.
A ce concert universel il ne manquait plus guère
Charlemagne x 1 o
etdéiïürée.e (lu ime véritable épopée et quelques tragédies. Les Lucien Bonaparte, tragédies, les voici. C’est le Charlemagne de Montfort, qui parut en 1810 2 ; c’est le Charlemagne an château de Clérancy, par Dieulafoy, qui eut l’heureuse fortune d’être représenté devant Murat 3. Un opéra n’est qu’une tragédie chantée, et nous assistons par la pensée à la première représentation, en 1808, de Charlemagne empereur d'Occident par Montol-Seri-
1. Charlemagne à Pavie , poème en six chants par Charles Millevoye. Paris, Didot, 1814 in-18, (pp. 94 et ss.). — 2. Madrid, 1810. — 3. Voyez Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne , p. 117.
gny '. Quant à la « véritable épopée », elle nous est venue d’où on l’attendait le moins, d’un Bonaparte, d’un frère de l’Empereur. Ce fut en l’année de Waterloo que Lucien Bonaparte publia deux volumes
sur Charlemagne et l'Eglise délivrée, œuvre qui avait charmé naguères les loisirs d’un prisonnier, œuvre très cléricale (comme on dirait aujourd’hui) et qui est fort pieusement dédiée au Pape. Il y a là toutes les vieilles machines, y compris le Songe qui a résisté et survécu à toutes les révolutions littéraires ; il y a là aussi ce qu’on a appelé le merveilleux chrétien, des descriptions du ciel et de l’enfer et des luttes d’anges contre démons; il y a surtout un épais ennui et l’on a pu dire fort légitimement1 2 que c’est un des livres les plus lourds qu’on ait jamais écrits.
Voilà qui nous conduit jusqu’à la Caroleïde où M. le vicomte d’Arlincourt essaye, lui aussi, de reconstituer l’hymne de Roland « laquelle a été tout à fait perdue et dont il prétend seulement donner une imitation 3 ». Comment peut-on imiter un poème tout à fait perdu? Il n’y a que M. d’Arlincourt qui soit de taille a résoudre un tel problème \ Au reste,
1. Gaston Paris, Histoire poétique de Charlemagne , p. 117. —
2. Ibid. — 3. Note à la fin du chant X. La Caroleïde parut en 1818. — 4. Voici quelques fragments de cette étrange « imitation » : « Il est tombé, le vainqueur d’Agramand, — Mais Dieu lui seul a pu vaincre Roland... = Lorsque Roland fondoit sur l’ennemi, — Chacun fuyait en s’écriant : « C’est lui. » — Lorsqu’on citoit un preux, amant fidèle : —
« Oh! c’est bien lui, se disoit chaque belle . » = « Déjà Roland, du
fond de l’Ibérie, — Revient vainqueur au sein de sa patrie. — Entre deux monts dont le front touche aux cieux — Il passe. Hélas ! leur sommet sourcilleux — De Sarrazins tout à coup se hérisse. — Route funeste! Au bord du précipice, — Rocs et sapins qu’arrachent les brigands — Sur le guerrier s’écroulent, foudroyants. — L'abîme attend l’avalanche tonnante, — L’onde égarée écume, mugissante; — Sous le torrent, des gouffres ténébreux — Ouvrent leurs flancs, d’où jaillissent des feux — Que suit la mort. Un Dieu tonne, invisible. — Il sembleroit en ce désordre horrible — Que l’univers doit périr écroulé — Pour qu’il soit dit : « Roland fut ébranlé ». Etc., etc. On peut comparer
I PART. LIVR. lit.
La Caroleïde de
M. d’Arlincourt.
La
Gaule poétique de
M. de Marchangy.
c’était à la Gaule poétique , et non pas à la Caroleide, qu’il était réservé de donner un corps à tant d’idées éparses sur la légende et la poésie chevaleresques. M. d’Arlincourt et son œuvre tombèrent bientôt dans la nuit.
La Gaule poétique de M. de Marchangy 1 représente toute une époque de notre histoire littéraire, comme Y Art poétique de Boileau, comme Y Encyclopédie, comme la Bibliothèque des romans. M. de Marchangy n’avait pas été sans étudier son sujet avec un certain soin : il avait beaucoup lu et avait accumulé beaucoup de notes. Chose surprenante, l’historien trouvera dans les pages poétiques de ce singulier livre plus d’une indication précieuse. Quant à l’érudition positive, on ne saurait ici se montrer trop exigeant, ni demander à l’auteur de la Gaule poétique ce qu’aucun de ses contemporains ne possédait encore : la connaissance de nos poèmes originaux.
« L'Epopée romanesque, dit M. de Marchangy, a deux sources principales : la Chronique de Turpin et le roman de Brut. La Chronique de Turpin est apocryphe, mais les critiques ont démontré quelle a été composée dans le ix° siècle par un moine du même nom. Les romanciers qui ont exploité avec le plus de succès la mine que leur ouvrait la Chronique de Turpin furent Adenez (sic), Le Boi (sic) et Huon de Villeneuve. Quant aux romans de la Table ronde, ils furent d’abord composés en prose et plus tard furent mis en vers par Chrétien de Troyes, Gautier
à cg pathos les beaux vers de la vraie Chanson de Roland sur les prodiges qui annoncent la mort du héros (1423-1437).
1. La Gaule poétique, ou l’Histoire de France considérée dans ses rapports avec la poésie, V éloquence et les beaux-arts. Paris, 1813 et années suivantes.
d’Arras et Gautier Auxais (!) \ » Voilà le résumé le 1 PART- UVR- m-
plus exact, voilà la quintessence de toute l’érudition -
de M. de Marchangy, qui d’ailleurs se contente le plus souvent de la Bibliothèque des romans et lui fait de nombreux emprunts. Mais il n’a pas voulu rester inférieur à M. de Tressan, et, lui aussi, après tant d’autres, s’est piqué de refaire à sa manière cette Chanson de Roland dont il ne soupçonnait pas l’existence. De là ce Chant funèbre en V honneur de Roland, qui est un des plus curieux passages de la Gaule poétique et donnera à nos lecteurs une idée de tout l’ouvrage :
Chant funèbre en l'honneur de Roland. « Sous les pas de Roland, nos héros goûtaient le plaisir des batailles dans les champs de l’Ibérie et de la Navarre. Les tours de Pampelune et de Saragosse devant eux s’étaient abaissées, et sur leurs débris fumants le vainqueur d’Agramant et de Ferragus le premier était apparu. Les lueurs de sa redoutable épée frappent d’un vertige imprévu le perfide Abutar, et sur les bords de l’Èbre l’altier Sarrasin voit l’arbre de son orgueil abattu.
« Les sommets des hautes Pyrénées répandaient une nuit éternelle sur cet étroit sentier que resserrent les escarpements des rochers sourcilleux, et que dominent des masses pendantes et des forêts redoutées. A travers ces horreurs et ces ombres sinistres, Roland passe avec sécurité. Tout à coup un bruit sourd fait retentir la triple chaîne des échos sonores. Le preux, sans s’effrayer, lève les yeux et voit la cime des monts hérissée de [Sarrasins] nombreux.
« Forts de leur nombre et plus encore de leurs postes inexpugnables, les lâches crient au héros qu’il faut mourir.
La grêle qui, dans l’ardente canicule, écrase des moissons entières, est moins bruyante et moins obscure que la nuée de leurs flèches sifflantes. Leurs carquois s’épuisent, mais ils arrachent les mélèzes, les sapins et les cyprès ; ils font rouler des rochers énormes qui, dans leur chûte, détournent le cours des torrents, entraînent les neiges amoncelées. L’onde égarée écume et mugit, l’avalanche tonne et foudroie, des gouffres nouveaux ouvrent leurs flancs ténébreux, d’où