CHAPITRE XVII ET DERNIER
CONCLUSION GÉNÉRALE
Résumé, chapitre par chapitre,
<Je
tout le livre III.
Notre troisième livre a été consacré tout entier à l’histoire d’une décadence. Après avoir raconté la jeunesse et la gloire de notre épopée nationale, il nous a fallu raconter sa vieillesse et sa mort. La tâche a été cruelle et longue.
« Quelles ont été les causes de cette décadence? » C’est ce que nous nous sommes demandé tout d’abord. L’Épopée vit de légende; donc, elle vit de foi. Dès que la foi s’efface, dès que la légende est contes-
tée, dès que l’histoire prend sa place, l’Epopée n’a plus de raison d’être. Or, il est certain que dès le xme siècle un certain scepticisme a envahi les âmes. Vers ce temps-là, et même un peu plus tôt, on s’est mis à lire au lieu d’écouter, et l’épopée a été de moins en moins chantée. Une épopée à laquelle on ne croit plus et qui n’est plus chantée n’est plus une épopée. On pourra encore rédiger des Henriades : on n’aura plus de Roland.
« A quelle époque a commencé cette décadence? » Il convient aujourd’hui de la faire remonter plus haut qu’on n’a encore osé le faire, et il est démontré que le siècle de saint Louis a été déjà contaminé par ce scepti-
cisme qui est incompatible avec le véritable esprit de 1 P^PL,X™; m
l’Épopée. Néanmoins, il faut tenir compte de la force -
acquise durant les siècles précédents et qui a encore communiqué quelque vigueur aux poèmes du xiiic siècle. C’est au commencement du siècle suivant, c’est sous Philippe le Bel que l’on doit placer la date fatale de notre vraie décadence épique. La production, tout d’abord, a sensiblement diminué, et ce n’est plus guères qu’au Nord de la France, dans la Picardie, dans l’Artois, mais surtout dans la Flandre, que l’on continue à goûter les chansons de geste et qu’on a le courage de les lire ou de les entendre lire. Ce n’est plus l’Épopée française : c’est la pseudo-épopée wallonne.
La décadence, dès lors, va se précipiter. Après ces derniers romans en vers, après ces rapsodies des xivc et xv° siècles, viendront les romans en prose, la « Bibliothèque bleue » ; après la Bibliothèque bleue, la Bibliothèque des romans de M. de Paulmy, c’est-àdire la mort, c’est-à-dire rien. Mais après la mort viendra la résurrection, à laquelle nous avons assisté, à laquelle nous assistons encore.
Telles sont les étapes que nous avons parcourues avec nos lecteurs, et dont nous voulons ici leur rappeler seulement le souvenir.
Les derniers romans en vers, dont nous donnons plus haut une liste raisonnée, sont encore assez nombreux pour qu’une classification, précise et claire, soit ici nécessaire. Nous les avons partagés en trois ou quatre groupes : les Bemaniements, dont le type est Galien ; les Compilations, telles que le Charlemagne de Girart d’Amiens ; les Suites comme Bauduin de Sebourc et les « Nouveautés » comme Hugues Capet ou Charles le Chauve . Chacun de ces groupes
PABT.uvR.ui. a ses caractères distincts que nous avons essayé de
CHAP. XVII. x «J
- mettre en relief; mais il est d’autres caractères qui
sont communs à tous les romans rimés des xivc et xvc siècles, et c’est à ceux-là que nous avons dû consacrer notre attention la plus soutenue. OEuvres de commande presque toujours anonymes, dont la langue est baveuse et la versification flasque, ces romans sont le plus souvent d’une longueur qui est faite pour décourager les plus vaillants. Il ne faudrait pas, d’ailleurs, s’imaginer que leurs auteurs se soient proposé de réagir contre les anciennes chansons, ni d’innover profondément : ce sont plutôt de maladroits copistes qui ont conservé servilement les formules de leurs devanciers et qui étaient incapables de trouver autre chose. L’épithète homérique fleurit dans leur œuvre qui n’a rien d’homérique que cette épithète décidément passée à l’état de cheville. Le vieil héroïsme s’est éteint pour faire place, dans ces méchants vers, à l’esprit d’aventures. Une impureté sénile s’y mêle à je ne sais quelle piété crédule et sermonneuse* La haine du prêtre et du moine, une haine de pamphlétaire, s’y manifeste partout avec une sorte de dévergondage qui nous rappelle les plus venimeuses plaisanteries de Voltaire et les pires chansons de Béranger. Les superstitions y foisonnent comme mauvaise herbe et les Fées en chassent les Anges. La femme enfin (et c’est un détestable symptôme) y est l’objet d’un mépris qu’on ne cherche pas à dissimuler. Çà et là, quelques beaux épisodes, quelques nobles pages, quelques inspirations chrétiennes et françaises. Ce sont ces beautés, éparses et trop rares, qui laissent encore un certain prix à nos derniers romans en vers. Ces œuvres de second ordre ne sont pas toutes parvenues jusqu’à nous, et c’est un accident qui ne paraîtra peut-être pas très regret-
table à la plupart de nos lecteurs. Pour consoler les 1 PAC^‘PUXVVRI;/11 autres, nous leur avons montré comment, avec un roman en prose heureusement conservé, il est possible de reconstruire un roman en vers disparu. Essaiera-t-on?
Les romans en prose méritent encore moins d’estime que les derniers romans en vers, mais ils sont notablement plus nombreux, et nous avons eu beaucoup plus de peine à en établir la nomenclature, que nous croyons presque complète. Dès le xmc siècle, on avait commencé à se fatiguer des longues tirades monorimes et chevillardes, et l’on s’était pris de tendresse pour une prose que l’on estimait moins ennuyeuse et moins prolixe. Dans ces romans de la Table ronde dont les femmes raffollaient, on s'était bien trouvé d’avoir adopté la prose : on fît de même pour nos vieux cycles nationaux, et l’évolution s’accentua aux xivc et xvc siècles. Les romans en prose, à l’égal des dernières chansons de geste, réclament un classement méthodique, et nous avons cru pouvoir; les partager en deux groupes. 11 y a, d'un côté, ceux qui sont un calque servile de nos derniers romans rimés, et il y a, d’autre part, ceux qui sont une adaptation plus large, une imitation plus libre de nos poèmes des xivc et xve siècles. C’est assez dire que « toutes ces œuvres en prose sont sorties des œuvres en vers », et nous avons voulu consacrer tout un chapitre à montrer « comment, avec un roman en vers, on pouvait alors fabriquer un roman en prose ». Suppression des anciennes formules épiques, changement d’un certain nombre de bons vieux mots qu'on n’entendait plus, addition de quelques maigres développements littéraires ou moraux, tels sont les procédés le plus généralement employés. Quelques-uns de ces prosateurs ont été plus indépendants, et il en est qui sont
part. LivR. m. remontés à d’autres sources, voire aux sources latines :
CHAr. XVII. ' ‘
- mais ce n’est là qu’une exception dont il ne conviendrait pas d’exagérer l’importance. Ces médiocres, ces très médiocres auteurs ne nous ont pas, en général, légué leurs noms, et nous ne saurions nous en affliger à l’excès. Ils se plaignent parfois, ils osent se plaindre du style de ces méchants poètes qui ont été leurs devanciers et qu’ils pillent ; mais leur propre style ressemble à celui de Monstrelet, surchargé d’incidentes avec d’intolérables traînarderies et longueries. Il est à peine utile d’observer qu’ils suppriment décidément l’héroïsme antique et le remplacent par cette chevalerie empanachée qui se bat pour le plaisir de se battre et ne met plus sa lance au service d’une grande cause. Ils sont pédants, ils sont galants, ils sont insupportables, et leur piété (quand ils ne sont pas impies) tourne à un mysticisme ampoulé et à une dévotion sans profondeur. Cependant l’érudition contemporaine ne les méprisera pas : ils comblent plus d’une fois les lacunes de romans en vers, et il arrive, d’aventure, qu’ils nous conservent certains couplets rimés des anciennes chansons. C’est presque là, d’ailleurs, l’unique utilité de ces compositions sans couleur et sans vie, dont les premiers imprimeurs vont bientôt s’emparer pour les corrompre encore plus lamentablement et les jeter par milliers, dans tous les pays de langue française, aux mains d’un public trop facile à contenter.
Depuis le Fierabras de 1478 jusqu’aux éditions des Oudot au xviic siècle, les presses ont gémi sous le poids de nos romans obstinément populaires. Il nous a paru agréable de décrire ces livres curieux, comme aussi ces ateliers où ils étaient imprimés par la presse à vis. Leurs très primitives et très grossières gravures, leurs titres rouges et noirs, leurs rubriques naïves,
tout nous y enchante, jusqu’au nom du libraire, jusqu’à 1 PAcRHT^u^;.in la façon dont il se nomme et dont il nous donne son ' adresse. Pour les faire mieux connaître, pour les faire aimer davantage, nous avons cru nécessaire de donner la liste de leurs premières éditions et de la plupart de celles que possède notre Bibliothèque nationale. Le classement de ces incunables, fondé sur leur impression en caractères gothiques ou romains, n’est pas d’ailleurs pour nous satisfaire complètement, et il est préférable, en allant au fond des choses, de les diviser en deux classes distinctes, suivant qu’ils sont ou non la reproduction de romans
préexistants, de romans manuscrits. On se tromperait
étrangement si l’on se persuadait que toutes nos anciennes épopées, et même tous nos anciens cycles, sont représentés dans la nomenclature des incunables.
C’est surtout ici que l’on s’est permis une véritable sélection et, pour ne prendre qu’un exemple, la geste de Guillaume a, presque tout entière, sombré dans ce naufrage. Sur quatre de nos anciennes chansons, deux ont pu être traduites en prose, mais c’est à peine si l’une d’elles, une seule, a eu les honneurs de l’impression. Au reste, tous les défauts des romans en prose manuscrits sont exagérés dans les incunables.
C’est la décadence dans la décadence. C’est le triomphe niais de l’aventure niaise. C’est une goutte d’ancienne épopée diluée en je ne sais combien de barriques d’eau claire. Cela tient du mauvais Roman d’aventures et de la Vie de saint apocryphe, avec l’ennui transcendant qui pénètre toute cette méchante littérature monochrome. Il faut croire qu’au xvic siècle on commença un peu à s’en lasser, et les libraires eux-mêmes éprouvèrent le besoin de renouveler un peu leur trop médiocre marchandise. Les uns eurent l’idée
i part. livr. ni. copier tant bien que mal les romans italiens qui
ÇHAP. XVII. A 1 A
- étaient (mais ils ne le savaient pas) saturés d’éléments
français, et de là le Morgant; les autres, moins bien inspirés, commandèrent à des pédants de nouveaux romans où, à la grande stupéfaction de ces bons lecteurs bourgeois, le petit dieu Cupido fit son entrée absolument inattendue, avec le présomptueux Phaéton et F horrible Tisyphone, et de là la Conqueste de Trebisonde. Cette friperie mythologique n’eut point le succès auquel on pouvait s’attendre, et l’épouvantable jargon de la Renaissance n’était pas fait pour assurer un meilleur sort à nos infortunés romans. A la fin du xvic siècle la clientèle de leurs imprimeurs paraît changer et les dernières traces de luxe disparaissent de leur typographie déformée. On ne veut plus que des livres à bon marché, on n’en imprime plus d’autres, et ce sont moralement les commencements de la Bibliothèque bleue.
Rien ne pouvait, d’ailleurs, être plus fatal aux destinées de l’Epopée française que l’esprit de la Renaissance. « Pour trouver le type de toute beauté artistique ou littéraire, pour trouver en particulier l’idéal du poème héroïque, c’est à l’Antiquité qu’il faut remonter » : telle était la doctrine, fort sincère et presque candide, de Ronsard et de la pléiade. « La France n’a pas encore d’épopée », ajoutèrent ces savants hommes, et, pour combler cette lacune qui le faisait rougir, Ronsard écrivit sa Franciade qui n’eut et ne pouvait avoir aucun succès. Le peuple demeurait quand meme fidèle à nos vieilles légendes et continuait de lire, à la barbe des Renaissants, Ogier le Danois ou les Quatre fils Aimon. Puis, à côté de cette école Ronsardienne, qui était obstinément éprise de la seule antiquité, il commençait à se former, très péniblement,
très lentement, une école nouvelle à laquelle appar- 1 tenait l’avenir : Pasquier et Fauchet commettaient cette hardiesse inouïe d’étudier le passé, non plus de la Grèce, mais de la France. Cette belle et bonne voie était enfin ouverte; mais l’heure cependant n’est pas venue de chanter Falleluia, et il y a encore bien des combats à livrer.
Le xviic siècle n’est trop souvent qu’une seconde Renaissance avec plus de correction et de méthode, avec moins d’originalité et de verve : Boileau n’a pas moins injustement méconnu le moyen âge que Ronsard lui-même. Avec une naïve ingratitude et dont il ne se rend pas compte, l’auteur de Y Art poétique fait commencer avec Villon la poésie française qui serait donc née sous les piliers des halles,, et non pas sur un de ces champs de bataille où nos pères ont été conduits à la victoire par quelque Tyrtée populaire et inspiré.
Il serait cependant téméraire de se persuader que les doctrines de Boileau n’ont pas été, en son temps, l’objet de très légitimes et très vigoureuses protestations. Plus d’un poète a tenté alors de faire jaillir de son cerveau une épopée chrétienne et nationale ; mais à ces téméraires il n’a guères, hélas ! manqué que le talent. Malgré tout, Despréaux a trouvé un adversaire redoutable dans ce Perrault qu’il a si mal traité et dont la voix, à tout prendre, était souvent l’écho de celle de Bossuet. La bataille a été rude, mais le succès du Télémaque a encore reculé le triomphe de notre cause, et, quand s’ouvre lexvmc siècle, notre épopée, que Fintelligence élevée d’un Leibniz et le travail opiniâtre d’un Du Cange ont seulement remise en gloire, notre vieille épopée est plus vaincue et, qui pis est, plus oubliée que jamais.
Ce nest pas à Voltaire qu’il faudra demander de la
i part. livr. ni. faire sortir d’un oubli aussi immérité: Voltaire est un
CHAI1. XVII
Boileau qui a infiniment d’esprit, mais enfin c’est un Boileau, et le Temple du goût est une seconde édition de Y Art poétique , revue, corrigée et agrémentée de quelques malices. Voltaire a consacré à l’Epopée un de ses plus médiocres ouvrages : il y établit en bons termes que la France est le moins épique de tous les peuples tant anciens que modernes, et il donne modestement à entendre que cette nation deshéritée n’aurait pas l’heur de posséder une seule épopée, si quelqu’un de sa connaissance n’avait eu l’idée d’écrire la Henriade. L’Encyclopédie est du même avis, et du même avis sont aussi tous les lettrés du xviiic siècle. C’était même passé à l’état d’axiome, et nous nous rappelons parfaitement que, vers 1850, nous subissions encore cet enseignement au collège. Cependant les Bénédictins veillaient, et leurs veilles allaient enfin sauver notre antique poésie nationale. Dom Bivet met bravement la main à Y Histoire littéraire et se trouve bientôt face à face avec la question de nos chansons de geste. Ce vaillant ne recule pas, et, animé jusqu’à l’excès d’un patriotisme trop ardent, déclare tout d’abord que nos premiers romans remontent au xc siècle. On s’étonne, on se scandalise, on réplique à dom Rivet qui réplique à son tour. L’opinion publique s’éveille et ne veut plus qu’on la rendorme. Riche, intelligent, curieux, Lacurne de Sainte- Palaye se jette, avec un emportement obstiné, sur ces nouveaux sujets d’étude et enfin, vers 1778, la voix d’un érudit anglais, de Tvrwhitt, signale la présence à Oxford du manuscrit de la Chanson de Roland . Une véritable réhabilitation se prépare et s’annonce.
Pour que cette réhabilitation fût profonde et durable, il importait que la connaissance de nos vieux
romans descendît plus avant dans la société française. 1 rART- UVB- m-
A > * CHAP. XVII
Le peuple avait la Bibliothèque bleue ; les savants -
avaient Y Histoire littéraire : il restait à composer un livre vulgarisateur à l’usage de la noblesse et de la bourgeoisie. Ce livre, M. de Paulmy l’écrivit ou le fit écrire, et c’est cette vaste Bibliothèque des romans où seize volumes, publiés durant les deux années 1777 et 1778, intéressent directement nos études. Par malheur, le trop léger et trop fantaisiste éditeur jugea qu’il fallait, pour le succès de son œuvre, habiller tous nos romans à la moderne : voulant les rendre plus populaires, il les défigura. M. de Tressan, qui était le littérateur le plus musqué de son temps, n’eut pas de peine à les défigurer encore davantage : il prêta à Ogier les roucoulements d’un tourtereau et transforma Roland en mousquetaire. Mais, quels que soient la médiocrité de ses idées et le sucré de son style, on ne doit pas oublier qu’avec M. de Paulmy, il empêcha la prescription de s’établir contre nos vieux poèmes. La Bibliothèque des romans avait été parfois jusqu’à citer les textes du xmc siècle. Elle tint l’esprit public en éveil : ce fut à peu près son seul mérite.
Une période de transition et de crise, c’est celle qui commence avec notre siècle et s’arrête en 1830.
On n’y peut signaler aucun travail décisif et (sauf le Génie du Christianisme) aucun de ces chefs-d’œuvre qui entraînent pour toujours l’esprit public; mais on a la joie d’y assister à des tentatives honorables et modestement influentes. C’est quelque chose qu’un balbutiement, et cela fait, à tout le moins, espérer un langage. La création de l’Institut fut une bonne aubaine pour notre poésie délaissée : on entreprit sur le champ d’y continuer Y Histoire littéraire , et Daunou
I PART. LT VH. III. ne tarda pas à publier son fameux Discours sur l'état
- des lettres au xiiic siecle. On n osait pas encore aborder
la publication de nos textes épiques ; mais Roquefort et Méon, commençant par l’élément graveleux de notre vieille poésie, s’attaquaient au texte de nos fableaux; mais Chénier et Aimé Martin, en des chaires publiques, appelaient courageusement l’attention sur la véritable épopée nationale ; mais le Glossaire de Roquefort, si imparfait qu’il fût, allait faciliter ces études toutes nouvelles encore et dont les commencements étaient si âpres ; mais M. de Marchangy, après Chateaubriand et avant Victor Hugo, passionnait les intelligences vraiment françaises pour les épisodes de notre moyen âge qui sont le plus profondément français. Enfin, en 1849, on apprit, comme nous l’avons dit plus haut, qu’un Allemand venait de publier le premier texte d’une de nos chansons de geste. Immanuel Rekker, en effet, s’était fait à Rerlin l’éditeur de Fierabras , et il est permis, encore aujourd’hui, de dire, sans aucun excès de langage, que cette publication fut un véritable événement littéraire.
Depuis 1830, les faits se pressent et deviennent trop nombreux pour se prêter aisément à un résumé tel que celui-ci. Dans l’admirable et immense nomenclature des œuvres qui ont été consacrées depuis soixante ans à la réhabilitation de nos épopées, quatre dates sont à retenir, qui correspondent à quatre livres.
Ces quatre dates sont les suivantes : 1832, 1850, 1855, 1865.
Ces quatre livres sont les suivants : la Berte aux g r ans pies de Paulin Paris; l’édition de la Chanson de Roland par F. Génin ; le Recueil des anciens poètes de la France y sous la direction de F. Guessard, et Y Histoire poétique de Charlemagne de Gaston Paris.
Bei'te aux grans pies, c’est l’initiation ; le Roland 1 de Génin, c’est l’enthousiasme; le Recueil des anciens ~ poètes , c’est le travail ; Y Histoire poétique de Charlemagne, c’est la critique.
Les désastres de 1870 ont donné soudain h l’Épopée française et aux études dont elle est l’objet un caractère résolument patriotique. La Chanson de Roland a pris alors les apparences et les proportions d’une manifestation contre les vainqueurs, et le cor de Roland a été le clairon qui a rallié les amis de la France. Rien n’a été plus sincère, rien n’a été plus sain. De toutes parts on s’est mis à publier de nouveaux textes épiques; mais, à notre humble avis, on n’en a pas encore édité un assez grand nombre, et l’on eut pu, non pas faire mieux, mais aller plus vite. De bons Traités synthétiques, comme celui de Nyrop, facilitaient dès lors la besogne des jeunes romanistes. Paul Meyer, dans son Girart de Roussillon et dans son Alexandre, créait le type exact et parfait de ces monographies qui ont une chanson pour objet. Auguste Longnon se sentait la vocation de remonter aux sources vraiment historiques de nos grandes légendes. Les Académies, les Sociétés savantes et les Écoles rivalisaient d’ardeur. Les écoliers de seconde, heureux et fiers de leurs nouveaux classiques, lisaient le Roland et le faisaient lire à leurs pères. La Fille de Roland avait cent représentations consécutives à la Comédie française. Les peintres eux-mêmes voulaient bien, de temps à autre, demander à notre Épopée quelque sujet de tableau, bien que de tels tableaux n’eussent aucune chance de se vendre en Amérique. Les poètes chantaient, et Autran écrivait pour nous cette Légende
CONCLUSION GÉNÉRALE
i rAivr. livr. m.
CK AP. XVII
Conclusion
générale.
des Paladins qui est une très noble et très originale - traduction de notre épopée rajeunie.
A l’étranger, c’était partout le même mouvement et le même feu ; mais principalement en Allemagne où cinquante professeurs d’élite expliquent chaque année nos textes des xnc et xiiic siècles à quelques mille élèves qui, chose rare, les écoutent, et, chose plus rare encore, travaillent avec eux. En Suède, à Upsal, il s’est trouvé des érudits capables de publier avec succès une de nos chansons inédites. A Copenhague, Nyrop, dont nous avons tout à l’heure prononcé le
nom, édite son Manuel de l’Epopée française qu’un Italien traduit, à défaut d’un Erançais. En Néerlande, on continue fort innocemment à se prouver à soi-même que nos romans sont néerlandais. En Angleterre, on se consume sur le Fierabras et YOtinel. L’Italie enfin a son Pio Rajna au milieu d’une pléiade d’autres érudits, et l’Espagne son Mila y Fontanals presque seul.
Le présent enfin nous fait espérer en l’avenir.
Quant à nous, nous terminons ici cette première partie de notre livre.
Cette œuvre, nous l’avons commencée il y a trente ans avec toute l’effervescence et toute la joie de la jeunesse : nous l’achevons aujourd’hui, sous un ciel plus sombre, avec quelque découragement et quelque tristesse.
Tous ceux qui nous ont précédé dans l’étude et l’amour de notre chère épopée, sont descendus dans la tombe \ et nous sentons nous-même le poids importun de la vieillesse.
1. Diez, le 29 mai 1876; Paulin Paris, le 13 février 1881;Théodor Millier, le 14 avril et Littré le 2 juin de la même année; Francis
CONCLUSION GÉNÉRALE
Tout ce que nous aimons est parterre.
L’Église, à laquelle nous avons consacré le meilleur de notre vie, est traquée de toutes parts et jette les yeux autour d’elle pour chercher un asile qui est encore incertain. Et voici qu’en Allemagne, en Italie, et jusque dans notre France tant aimée, nous entendons déjà ce cri inattendu, ce cri sinistre : « A bas la patrie. »
Le livre, dont nous écrivons ici la dernière page, est le fruit d’un labeur qui n’a pas toujours été sans quelque amertume et quelque ennui. Oui, plus d’une fois, quand nous étions égaré dans le ridicule dédale de nos derniers romans, quand nous perdions de belles et bonnes heures à lire et à transcrire ces platitudes uniques qui sont intitulées Morgant le Géant et la Conqueste de Trebisonde, quand nous étions forcé de subir le musc de M. de Paulmy ou de M. de Tressan, plus d’une fois, en ces heures de lassitude, nous avons éprouvé un dégoût profond et que nous croyions invincible. Nous nous demandions alors s’il n’eût pas mieux valu consacrer les énergies de notre travail à la défense de la Vérité, à l’exposition d’idées plus généreuses, plus vastes, plus utiles. Il nous semblait que nous pouvions avoir quelque chose de mieux à faire qu’à raconter les amours d’Ogier et de la fée Morgue. Telles étaient nos incertitudes et nos angoisses; mais nous avions trouvé le secret d’en triompher. Vite, nous lisions quelques strophes de Roland ou d 'Aliscans, strophes
Guessard, le 7 mai 1882; Mila y Fontanals, le 16 juillet 1884; le docteur Jonckbloet, le 19 octobre 1885; Francisque Michel le 18 mars 1886; Karl Bartsch le 19 février 1886; Arsène Darmestetter, le 16 novembre 1888; Henri Miclielant, le 23 mai 1890 et Conrad Hoffmann la même année, etc., etc.
CONCLUSION GÉNÉRALE
i part. ltvr. m. très chrétiennes et très françaises, et nous étions
- consolé, et nous nous disions que notre livre ne serait
peut-être pas inutile, que la longueur de nos veilles et les âpretés de nos travaux n’avaient peut-être pas servi uniquement à un stérile exercice de critique, et qu’enfîn nous avions fait œuvre de chrétien et de Français en établissant ces vérités que nous voulons une dernière fois formuler dans les dernières lignes de ce trop long volume :
« La France est la plus épique des nations