‹ Les époques de la pensée de PascalChapitre 4 sur 129 · DE LA · texte numérisé non relu

DE LA

Il est impossible de bien comprendre l'œuvre de Pascal et plus particulièrement les Pensées^ si Ton ignore sa vie ; et parmi les écrivains du xvii" siècle, c'est un de ceux dont il importe le plus de connaître Thistoire pour se rendre un compte exact de leurs opinions et pour arriver à une pleine intelligence de leurs écrits.

D'autres apologistes de la religion chrétienne ont du premier pas atteint le but et, fermement attachés tout d'abord à un principe unique, ils n'ont fait ensuite qu'en développer les conséquences : un Bossuet par exemple, immuable dans sa doctrine, n'emploie tout son génie qu'à dérouler en quelque sorte, du centre de son orthodoxie, Ig théologie, la métaphysique, la morale, la politique et l'histoire. Pascal, lui, s'y' est repris à plusieurs fois avant d'arriver à l'entier repos dans la foi janséniste. Quoiqu'en réalité il ait moins varié qu'on ne le

croirait à première vue et peut-être qu'il ne se l'est

imaginé lui-mtlme, il a paru cependant, aux diverses périodes de sa vie, dirigé tour à tour par des principes de conduite bien différents. De ces variations, nous retrouvons la trace dans les pages qu'il a écrites à chacune de ces époques : souvent nous y rencontrons des contradictions apparentes que sa biographie nous permet de résoudre, ou des contradictions réelles que sa biographie nous explique et dont elle nous fait mieux comprendre le sens et la portée. Pour pénétrer plus profondément sa pensée, il est donc nécessaire d'examiner attentivement de quel point il est parti, à quel point il est arrivé et par quels chemins, de traverse pour ainsi dire, il y est quelquefois parvenu.

Sans doute, toutes les œuvres de Pascal n'exigent point également pour être comprises cette connaissance intime de sa vie. On peut ne la point connaître et ne rien trouver d'obscur dans ses Traités scientifiques. Au contraire, ce sont eux qui nous éclairent sur rhistoire de sa pensée, puisqu'ils nous révèlent une face de son génie, qu'ils nous appreanent par leur seule existence vers quel ordre d'idées son esprit s'est tourné un certain temps, qu'ils nous attestent combien il fut parfois éloigné du mépris janséniste de la science, qu'ils nous expliquent enfin certaines de ses habitudes de raisonnement et certains caractères de sa méthode.

Pour les Provinciales déjà, il n'est point inutile

J'ôtre informé de sa biographie. Si elles sont des œuvres de polémique, inspirées par les Arnauld et les Nicole, construites avec les matériaux qu'ils avaient fournis, revues et corrigées d'après leurs conseils, composées dans un intérêt de secte par le «Secrétaire du Port-Royal* », elles sont aussi de l'auteur des Pensées, et sa personnalité s'y révèle mieux quand on connaît les événements qui ont alors fait naître et enflammé son zèle.

Mais cela est encore bien plus nécessaire pour les Pensées et les Opuscules théologiques ou philosophiques. Car ces divers ouvrages n'étaient point destinés à être publiés ou bien ne devaient pas l'être dans la forme où nous les possédons actuellement. Dans les uns, écrits par Pascal pour luimême ou pour ses proches, nous saisissons pour ainsi dire son âme toute nue, précisément parce qu'il ne songeait point au public ; et dans les autres nous la surprenons de même, parce qu'ils n'étaient point encore prêts pour le public. Sainte-Beuve a dit^ que « Pascal, admirable quand il achève, est peut-être encore supérieur là où il fut interrompu ». Il n'entendait parler que de la forme, mais son jugement n'est pas moins vrai du fond. Les Pensées

i. PP. Annat et NouET, Réponses aux Lettres provinciales publiées par le secrétaire du Port-Royal... (Liège, 1657.)

2. Port-Royal, t. IH, p. 464. — Cf. aussi p. 391 : que ces fragments « nous font mieux voir et plus à fond Pascal lui-même ».

achevées et publiées par Pascal, c'aurait été sans doute un beau livre, d'une noble architecture et d'un art admirable; mais c'aurait été une Apologie du christianisme^ où le « moi haïssable » de Fauteur se serait le plus possible effacé et aurait en partie^ disparu. Tel quel au contraire, c'est le recueil de ses idées, de ses impressions, de ses émotions quotidiennes, presque le journal de sa vie morale.

Puisque le livre a ce caractère, puisque au corps de Touvrage dogmatique s'ajoutent certainement des pensées étrangères inspirées à Pascal par les événements de sa vie et datant des époques les plus diverses, on voit combien il importe pour les bien comprendre toutes de connaître ces événements. Ainsi, on expliquera tel passage mal interprété en le rapprochant du fait qui Ta suggéré à l'auteur ; on supprimera les contradictions apparentes en replaçant chaque opinion dans le temps auquel elle appartient ; on entendra mieux les pensées d'une période en leur opposant les pensées contraires d'une période différente. Pour l'ensemble même de l'ouvrage, nous nous rendrons mieux compte de la conception du livre et du but que se

1. Je dis en partie. Car on pourrait m'objecter que Bossuet, par exemple, bien qu'il ne cherche point à se mettre en scène, n'est pas absent de son Histoire des Variations, et que le « moi » de Pascal transparaît dans les Provinciales qu'il a lui-même rendues publiques. Je dis seulement qu'il y parait moins à nu.

proposait Pascal, quand nous connaîtrons les circonstances qui en ont fait naître l'idée chez lui, ce qui s'est passé pendant qu'il récrivait, et le public de lecteurs auxquels il le destinait ; nous sentirons mieux aussi ce qu'il peut y avoir d'original dans la méthode et dans le ton môme de cette Apologie^ si nous y retrouvons le souvenir et le remords d'un état d'esprit semblable à celui qu'il y veut guérir ; enfin, nous comprendrons mieux les dogmes qu'il embrasse et la morale qu'il en fait découler, quand nous le verrons, à la fin de sa vie, tout sacrifier pour les défendre et pour la suivre.

En un mot, la vie de Pascal a réagi sur son œuvre : il en faut connaître les variations pour comprendre les contradictions de ses écrits et c'est souvent par Textérieur, pour ainsi dire, qu'il faudra éclairer ses Pensées, Sa biographie est l'illustration, et comme la lumière de son œuvre ^

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