Préface du Traité du Vide, H., t. II, p. 270; B., p
2. Od a dit sur cette seconde conversion bien des choses romanesques, et les Encyclopédistes — qui ne péchaient pas en général par excès d*imagination, mais qui avaient leur idée — ont préparé wne ample matière à l'imagination des Romantiques. Par réaction maintenant, on tendrait volontiers à négliger ou à nier en bloc tous les faits dont les uns et les autres ont tiré parti : et M. Boutroux
les jansénistes ont vu un coup de la grâce et la main de l)ieu même ? « Le Seigneur le poursuivait depuis longtemps, dit Thistorien de Port-Royal ^... et la Providence disposa divers cvc^nements pour le détacher peu à peu de ce qui était l'objet de ses passions. » L'un de ces événements providentiels fut-il Taccidont du pont de Neuilly^? Cette aventure ne paraît pas avoir eu dans la vie de Pascal Timportance qu'on a voulu lui donner. Sans doute, quand ses chevaux emportés furent précipités dans le fleuve et qu'il n'échappa lui-môme à la mort que
(qui, en cela, je l'avoue, me paraît aller un peu loin) passe sous silence (ch. iv) môme les mieux attestés, les conversations et les sollicitations de Jacqueline par exemple. Ne pourrait-on trouver un moyen terme et suivre la v(»ie intermédiaire que suit Sainte- Beuve quand il parle de la conversion de Rancô [Port, cont., 1, p. j4 sq.)? Il dément les légendes mensongères (la tête coupée de M"'° de Montbazon) ; il indique sans insister les événements dramatiques (jui ont pu le frapper (« la mort de quelques personnes de considération du nombre de ses meilleurs amis ») ; enfin il s'attache surtout il mettre en lumière les faits simples et presque vulgaires qui ont donné occasion au travail intérieur de sa pensée (la rencontre du bei'ger). Et alors il conclut avec justesse, avec pénétration, et avec raison, me scmblc-t-il : « Je ne crois pas que je m'abuse, il me semble que la pensée divine, si elle se ménage l'entrée dans les cœurs mortels, doit le faire souvent par ces voies si paisibles et si unies, et, qu'après les grands coups portés^ il lui su/'/if, pour f/ar/ner à elle, de ces simples cl dirins enchanlemenh* (p. o7). — ci". j»Mnr Xriiilly. Vorl-Hunnl, III, 380 ri .'iOi.
\. Tome III, liv. ix.'
2. ('et accident est connu, il « si vrai, j)ar un témoin unique, anonyme, de troisième ou quatrième main :« M. Arnould de Saint- Victor, curé de Chambourcy, dit qu'il a appris de M. le prieur de Barillon, ami deM'"' Périer, que, etc.. » (L. 0. M., p. 470. Cf. Délègue, Élude sur la dernière conversion de Pascal (Paris, 1869) et le silence de M. Boutroux). — Pourtant, le Recueil d'Utrecht en parle dan.^ un mémoire qu'il affirme « fait sur un assez grand nombre de ]tièces originales Irourécs pamni lo>i papiers de .V"'" Marr/uerile Périer^ (p. i>:JS).
par la rupture inespérée des traits — si cela eut lieu en effet, — il dut éprouver une certaine frayeur ; mais, ni le témoignage bien postérieur de Tabbé Boileau *, ni Tinsistance suspecte de Voltaire-, ne suffisent à nous persuader que son esprit en ait été ébranlé pour le reste de sa vie : l'anecdote de Tabîme, que depuis ce jour, il aurait vu sans cesse ouvert à ses côtés, paraît controuvée-\ D'ailleurs, un tel accident ne saurait être, à lui seitl,, la cma^e d'une conversion : ce n'en peut être que l'occasion. Pour qu'il produisît un tel changement, il fallait que le cœur et l'esprit de Pascal y fussent prédisposés. Un franc libertin, un athée paisible dans son
1. '« Cela me fait souvenir de M. Pascal dont la comparaison ne vous déplaira pas... Ce grand esprit croyait toujours voir un abîme à son côté gauche et y faisait mettre une chaise pour se rassurer; je sais l'histoire d'origine. Ses amis, son confesseur, son directeur avaient beau lui dire qu'il n'avait rien à craindre, il convenait de tout cela avec eux, car il n'était nullement visionnaire; et un quart d'heure après, il se creusait de nouveau le précipice qui l'effrayait. » Écrit à une demoiselle atteinte de terreurs imaginaires {Lettres sur divers sujets de morale et de piété. Paris, 1737, t. i, p. 206).
2. « Qu'on ne se lasse pas de répéter que, depuis l'accident de Neuilly, le cerveau de Pascal était dérangé» {Lettre à Condorcet). Et ces autres passages que cite Hatzfeld (/'ascaZ, Alcan, 1901) : « il n'est pas étonnant qu'un homme d'un tempérament délicat, d'une imagination triste comme Pascal, soit, t\ force de mauvais régime, parvenu à déranger les organes de son cerveau. » — «... C'est une chose bien singulière que Pascal et Abadie, les deux défenseurs de la religion chrétienne que l'on cite le plus, soient tous deux morts fous. »
;^. Le Recueil d*Utrecfd., qui regarde i)Ourtant l'accident du pont de Neuilly comme un des divers événements que « la Providence disposa pour le détacher peu à peu de ce qui était l'objet de ses passions », dit simplement : « Cet accident fît prendre à M. Pascal la résolution de rompre ces promenades et de mener une vie plus retirée» (p. 2r>8).
incr(?dulit(^ n'en eût guère tiré d'autre enseignement qu'une leçon de prudence. Enfin, et surtout, les premiers troubles de conscience qu'éprouva Pascal lui sont antérieurs ^ : il n'en est donc certainement pas le motif.
Faut-il attribuer sa conversion h Tétat chancelant de sa santé et au désespoir qu'il a pu éprouver de se voir privé parla maladie des joies de ce monde? Nous savons, on effet, qu'à ce moment, le mal dont avait déjà souffert Pascal lui était revenu. Quand Jacqueline annonce à M"** Périer le retour édifiant de son frère, elle ajoute : « Quoiqu'il se trouve plus mal qu'il n'ait fait depuis longtemps, cela ne l'éloigné nullement de son entreprise ; » et dans la lettre suivante, elle rappelle que les médecins lui avaient défendu de veiller et de jeûner, et rapporte que maintenant il ne peut même plus souper 2. D'autre part, à lire les pensées de Pascal sur la mort, il semble que l'idée en ait étrangement occupé son esprit. Dans le Mystère de Jésus, il entend le Rédempteur lui-môme qui lui dit : « Les médecins ne te guériront pas, car tu mourras à la fin. » 11 semble qu'il éprouve de l'horreur quand il pense qu'on « mourra seul » et comme un tremble-
1. Cf. le récit de Jacqueline : «Tout ce que je puis vous dire, c'est... (ju'encorc qu'il ait, drpvis plus d'un an, un grand mépris du monde, etc. » Lettre du 8 décembre 1654 (L. 0. M., p. 352^.
2. Lettres du 8 décembre 1654 et du 25 janvier 1655 (L. O. M., p. 352, 356)
ment physique quand il s'écrie : « C'est une chose horrible de sentir s'écouler tout ce qu'on possède ^ » Si la pensée de la mort — et plus encore, du jugement qui la suit — produisait sur lui cette impression de trouble profond, n'est-il pas naturel qu'il ait regardé la maladie comme un avertissement d'en haut et qu'il ait cherché dans la foi l'assurance d'une vie éternelle?
D'ailleurs, le désenchantement amené par la maladie peut avoir été accru encore par les déceptions qu'il aura trouvées dans cette vie où il s'était jeté avec tant d'ardeur, « dans ce bourbier du monde » qu'il avait « embrassé avec tant d'empressement'-^ ». Les esprits ardents comme était le sien vont vite au bout des choses. Son imagination s'était forge des chimères sur le monde où il pénétrait; la réalité le désabusa. Il y vivait avec de jeunes gens dont le rang et la fortune étaient supérieurs aux siens; et, quelque effort qu'il fît pour les égaler, il ne pouvait ni se donner la noblesse de race ni augmenter ses revenus insuffisants. L'amitié même du duc de Roannez ne parvenait pas à dissimuler la différence des situations et des fortunes, et Pascal devait ressentir une certaine humiliation à jouir d'un luxe qui n'était pas à lui. N'y a-t-il pas un souvenir per-