Lettre de Jacqueline, 25 janvier 1655 (L. 0. M., p
2. Mémoire de Marguerite Périer (L 0. M., p. 453-454). — J'insiste sur ces détails, parce qu'il y a ici des opinions bien différentes. Pour M. Délègue {loc. cit.), suivi en cela par MM. Giraud et Boutroux, Marguerite Périer se trompe : le sermon décisif aurait eu lieu la fête de la Présentation de la Vierge, le 21 septembre, deux jours avant Textase, qu'ainsi il aurait en quelque sorte proiroquée. Et Ton voit bien ce qui a amené cette hypothèse : l'extase resterait ainsi le couronnement et pour ainsi dire le bouquet de la conversion. — Le sujet du sermon, dit M. Délègue, ne se rapporte pas bien à la fête de la Conception. — Cet argument me parait assez faible : les prédicateurs n'accrochent pas toujours 1res exactement leurs sujets ni à leur texte ni àleur jour ; et d'ailleurs, il n^est pas absurde, à propos de la Conception de la sainte Vierge, de parler « du commencement de la vie des chrétiens ». — Le Mémorial, dit-il encore, « prouve qu'à cette date Pascal s'était déjà définitivement rangé sous l'austère direction du Port-Royal «. — Ost tirer trop les choses à soi; le Mémorial prouve que Pascal s'était donné à Dieu, qu'il s'était promis d'obéir à son directeur ; mai:i ce directeur était-il déjà choisi ? La lettre de Jacqueline, du 2.*j janvier (cf. les passages que j'en ai oilés dans lo texte), inoiiLn* précisément que ce choix ne fut pas immédiat et qu'il y eut v^ bleu des combats » : je placerais ces combats entre le 23 novembre et
c<*ptioii do la sainte Vierge, il allât voir ma tante <»t demeurât au parloir avec elle durant qu'on
le s décembre. — Enûn, dit M. Deiègiie, dans sa lettre du 8 décembru, Jacqueline « annonçait à M"" Périer la conversion de son frère comme un fait déjà accompli au moins depuis quelques jours». — La conversion, oui ; mais il faut noter que Jacqueline ajoute «sans néanmoins qu'il ait encore déterminé dans quel genre de vie »; or, selon Marfçuerite Périer, c'est ce discours qui lui a fait voir quel j^enre de vie il devait embrasser et c'est « peu de jours après» que Pascal « se détermina à rompre entièrement avec le monde». Si le sermon est du 21 se[)tembre, et si dix-sept jours après Pascal est encore hésitant, que vient- on nous parler de Tinfluence décisive et immédiate de ce sermon?
Des deux lettres de Jacqueline je tirerais des conclusions toutes contraires à celles de M. Délègue. Dans la lettre du 25 janvier, Jacqueline divise Thistoire de son frère en trois moments: 1* il est converti, mais hésite sur le choix d'un guide ; 2' U accepte comme guide M. Singlin: .V « après cela néanmoins, ce ne fut pas fait, car il fallait bien d'autres choses pour faire résoudre M. Singlin ^•. Dans la lettre du S décembre, nous en sommes juste au st'cuutl liiuuicnt : 1" Pascal est < dans un grand désir frétre tout |à Dieu], sans néanmoins qu'il ait encore déterminé dans quel genre de vie >-• : *2" « il est tout rendu à la conduite de M. S... et J'espère que ce sera dans une soumission d'enfant, car il ne lui a pas encore accordé ; j'espère néanmoins qu'à la fin il ne nous refusera pas ». — D'après cela il me semble : que Pascal, qui, avant le S décembre, hésitait à prendre pour directeur M. Singlin malgré les exhortations de sa sœur, est revenu ce jouMà lui dire qu'il se « rendait à sa conduite » ; — que Jacqueline Périer, qui connaît <v rappn'hension [qu'a M. SinglinJ de s'engager en de pareilles atfaires » et l'infirmité qui « lui enôtcpres(|ue le moyen», a peur d'un refus, mais espère ])ourtant en sa charité : — enfin qu'elle se hâte le jour mcme de prévenir sa sœur de ce <*onsentement, pour elle si prc«'ieux. de son frère : la lettre est visiblement écrite hâtivement (<t tnut c(» que je puis vous dire, n'ayant pas de temps... »l.'. ; cl l'est visiblement la premièrefois que Jacqueline parle à su soMir des dispositions de son frère (<t 11 n'est pas raisonnable que vous ignoriez plus longtemps.., etc. ?>}; elle a donc attendu pour le faire que Pascal eût choisi son guide : eût-elle gardé dix-sept jours une nouvelle si grave, qui la réjouissait tant et qui devait tant réjouir M"» Périer?
Mais il y a encore i(!i des difficultés. Dans sa lettre du 8 décembre, Jacqueline Pascal ne dit pas un mot du sermon que Pascal aurait entendu ce jour-là (ou en tout cas avant ce jour-là): dans sa lettre du :*.'i janvier elle dit : «Je ino contenterai de lui
disait nones avant le sermon. Lorsqu'il fut achevé de sonner, elle le quitta et lai, do son côté, entra dans Téglise pour entendre le sermon, sans savoir que c'était là oîiDieu Tattendait. 11 trouva le prédicateur en chaire, aussi il vit bien que ma tante ne pouvait pas lui avoir parlé ; le sermon fut, au sujet de la Conception de la sainte Vierge, sur le commen-
dire... [suivenl ses raisons]... Il ne me souvient plus si ce fut cela qui le fit rendre, ou si ce fut la grâce qui croissait dans lui comme à vue d'œil, qui dissipa tous les nuages qui s'opposaient à un si heureux commencement sans se servir de raisons; mais, quoi qu'il en soit, il fut bientôt rendu », et du sermon pas un mot non plus. Pourtant, Marguerite Périer n'a certainement inventé ni Texistence ni le plan ni l'influence du sermon. Comment expliquer ce silence? — Il est à remarquer que personne, du vivant de Pascal, n'a parlé de l'extase et le Mémorial, on le sait, n'a été découvert qu'après sa mort. Je croirais volontiers que, par humilité, par une sorte de pudeur religieuse, il aura gardé le silence sur ces choses, où il aura cru reconnaître l'intervention toute spéciale de Dieu en sa faveur : plus tard, il aura pu révéler celui des deux signes divins oi'i Dieu s'était manifesté de la manière la plus commune, sans parler à personne (si ce n'est peut-être à son directeur et sous le secret de la direction) de l'extase, du signe le plus miraculeux et le plus exceptionnel.
Enfin, de qui est ce sermon ? Tout le monde, je crois (sauf M. Délègue : « un prédicateur dont le nom ne nous est pas parvenu »), nomme M. Singlin. Et, en effet, le sermon a été publié dans les Instimctions chrétiennes de Singlin (Cf. Gazier, Litt. franc. de Colin, t. IV, p. 591). Seulement ces instructions ont été rédigées non par Singlin, mais par Lemaîtrc de Sacy ou même le grand Amauld, sur les canevas de Singlin {ibicL, p. 5G7). Où ont-ils pris ce canevas-ci? Dans les papiers de Singlin? Alors l'attribution est certaine et encore il se pourrait cjne ce ne fût pas le discours entendu par Pascal, mais un discours sur le même sujet. Mais ne l'auraient-ils pas pris dans le texte de Marguerite Périer, en l'attribuant à Singlin, comme le Recueil (VVtrecht, pour cette seule raison que Singlin était le directeur de Port-Koyal et, sans doute, son prédicateur ordinaire? Dans ce dernier cas, pour maintenir Pattribution commune, il faudrait d'abord résoudre quelques difficultés. — Si c'était M. Singlin qui eût parlé, ce sermon aurait eu bien moins d'importance pour Pascal : l'incertitude qui le tourmentait était de savoir s'il devait suivre les conseils de M. Singlin,
Ïl4 :.A Î'EXSKE ItE PASCAL, H'
c»/mc-nt de la vie îles chréliens et sur Timportaiice lie les rendre >aints en ne s'engageant pas comme font presque tous l«^s irens du monde, par Thabitude, par la coutume et par des raisons do bienséance toutes humaines dans des char^s et dans des mariages: il montra comment il fallait consulter Dieu avant que de s'y engager et bien examiner si on pouvait faire son salut et si on n'y trouverait point d'obstacles. Comme c'rtait \h précisément son état et
se d'-cid' r |irt-riscuient sur le disi-ours de M. Singlin, c'est une espèce de itrrolr vii-ii-ux. D'autre part, d'aprôs Marguerite Périer, re i{iii l'a frappr. c'est que < tout rela ait été dit pour lui », alors qu'il était sûr que Jai'queline n'avait pas prévenu le prédicateur; cela ne peut s'entendre que d'un prédicateur de passage et qui vient au rouvent juste avant son sermon; Jacqueline avait eu mille occasitins dt-puis bien des jours d'entretenir M. Singlin de l'état de son frère, et sans doute elle lui en avait parlé, ou tout au moins Pascal pouvait penser qu'elle lui en avait parlé. — De plus, si cent été .M. Singlin. Jacqueline n'aurait pas manqué de faire d'elle-mt>me le rai»prochement que Pascal a fait entre ce sermon et ses préoccupations, surtout, si comme il est bien probable, elle avait parlé de son frère à M. Singlin: avec le culte qu'elle portait à son directeur, elle n'eût pas manqué île lui attribuer le mérite d'avoir enfin vaincu les hésitations de Pascal, et elle ne dirait pas : <' 11 ne me souvient plus si, etc. »> — Enûn. M. Sin^^lin prêchait-il alors? 11 est bien invraisemblable qu'il ait pu supporter en décembre la fatigue de la chaire, alors qu'il continuait le mois suivant à ne pouvoir supporter la fatigue, bien moindre, des conversations de direction : « Son infirmité qui continue toujours, dit Jacqueline le 2.'J janvier, lui en ôte presque le moyen, parce qu'il ne saurait presque parler sans se faire un grand mal.» — D'après tout cela, il me semble que le sermon dut être d'un prédicateur d'occasion et c'est là précisément ce qui aura le plus frai)pé l'esprit et l'imagination de Pascal : les paroles de M. Singlin — informé de tout ou qui pouvait l'être — eussent été à ses yeux des avis humains ; les paroles d'un inconnu, qui ne le connaissait pas et qui parlait si bien «pour lui ?>. c'étaient des avis divins. On retrouve d'ailleurs dans l'histoire d(; Port-Koyal des épisodes analogues : n'est-ce pas par l'indigne Père Basile que Dieu, dans le sermon de 1608, aurait <» converti » la mère Angélique et commencé la réforme de Port- Royal ? (Cf. Port'RoyaL t. I, p. 92.)
sa disposition et que le prédicateur prêcha avec beaucoup de véhémence et de force, il fut vivement touché, et croyant que tout cela avait été dit pour lui, il le prit de même. » Ainsi, il lui sembla que par la bouche de son ministre, Dieu lui-môme venait l'appeler ; quelque temps après il répondait: « Seigneur, me voici! »
En janvier 1655, à l'âge de trente-deux ans, il quittait le monde et entrait à Port-Royal : il faisait sa « renonciation totale et douce », il se soumettait « d'une soumission totale à Jésus-Christ et à son directeur )),M. Singlin.
LES SCIENCES l DE l'eSPRIT GÉOMÉTRIQUE. LA PHILO- SOPHIE : ENTRETIEN AVEC M. DE 8AC1. — LA THÉOLOGIE : LES PREMIÈRES PROVINCIALES.
En renonçant au monde, Pascal n'avait pas encore, semble-t-il, abjuré toutes les vanités de l'esprit.
« 11 était revenu au vain amour des sciences,» dit riiistorien de Port-RoyaP. Singlin, après avoir accepté de diriger sa conscience sur les instances de sœur Euphémie, l'avait exhorté « à faire un voyage h la campagne, pour être plus à soi qu'il n'était à cause du r(»tour de son bon ami [le duc de RoannezJ qui l'occupait tout entier-^ ». Pascal s'était retiré dans une des maisons de M. de Luynes, au château de Vaumurier, puis, ne se trouvant pas