‹ Les époques de la pensée de PascalChapitre 62 sur 129 · Vritu-e sur le hon iisaf/c · texte numérisé non relu

Vritu-e sur le hon iisaf/c

'2. C.W a])|>('n(li((.' \. — Vuir sm* sa manière de coDiposer le léiiioiirM.i^n' <|"iiM janséniste? : <' ... M. Nicole m'a dit que quelquefois il l'cvciiail tic la jUMum'iiadr ave»* les ongles chargés de caractères (juil I Tarait dessus avec une épingle : ces caractères lui remettaient (lans l'espril diverses j»ensées <]ni auraient pu lui échapper, en sorte que ce grand homme revenait chez lui comme ime abeille chargée «le miel. » (J'orf-lioyal, IV, o9î>.)

Comment veut-on fixer la place des diverses pensées, alors qu'on ne peut même pas distinguer avec une suffisante certitude celles qui auraient définitivement pris place dans V Apologie de celles qui en auraient été exclues. — On dira, par exemple, qu'il faut évidemment mettre h part les morceaux sur la rhétorique et sur le style. — Qu'en sait-on? Qui nous dit que dans son livre achevé, Pascal n'aurait pas trouvé une place où insérer ses ré tl exions sur l'art d'écrire et de persuader ? Il aurait pu s'en servir dans sa peinture des misères de la nature humaine, pour prouver que l'homme est naturellement incapable de la vérité, puisqu'il ne l'accepte pas lorsqu'elle lui est présentée toute nue, puisque, au lieu de le convaincre en s'adressant à sa seule intelligence, on est obligé de le persuader, en charmant sa sensibilité, en séduisant sa volonté, en parlant même à son corps par une éloquence toute physique. Ou bien (et ceci est plus vraisemblable, d'après le témoignage d'Etienne Périer^),il les eut utilisées dans la préface de son livre pour expliquer l'ordre et la conduite de son argumentation. — On dira encore que les pensées dirigées contre les Jésuites ou consacrées à la polémique janséniste

1. Etienne Périek, Préface de Port-Royal :« Après quil [Pascal] leur eût fait voir [« à plusieurs personnes très coiishlérables de ses amis», lisez aux solitaires] quelles sorti les preuves qui font le plus d'impression sur Vespril des hommes et qui sont les plus propres à les persuader^ il entreprit de montrer, etc.. »

font plutôt partie des Provinciales que de VApolofjie. — Mais n'est-ce pas oublier la place que tient la doctrine janséniste dans la religion de Pascal? \a\ religion qu'il veut drfendre, ce n'est pas seulement le christianisme, c«» n'est pas seulement le catholicisme : c'est le catholicisme de saint Augustin, disait-il, de Jansénius, disaient ses adversaires, en tout cas, un catholicisme où le dogme du don gratuit de la grâce étoulîait la croyance au libre arbitre. Ces pages donc, ou ces lignes interrompues, (|ui ne paraissent pas tout d'abord appartenir à VA/)o/of/ip, expriment cependant les idées fondamentales qui y eussent été démontrées, et, fort vraist'mhlablemcnt, Pascal les y eût introduites en grand nombre *, après leur avoir enlevé un peu leur formo aggressive et leur caractère de polémique. — Ou bi(»n, on dira avec M. Molinier -, que les pensées sur les miracles ne font pas non plus partie intégrante de son livre. — Est-ce bien sûr? M"* Périer, après avoir parlé du miracle de la Sainte-Epine ajoute : « (> fH/ celle occasion qui fit paraître cet extrême désir qu'il avait de travailler à réfuter les principaux et les plus faux raisonnements des athées. » Pascal lui-même énumère ainsi les preuves

1. M. BuLNKTiKHE {ELuiips criliçues, i" série, p. 90) cite avec raison à ce propos un autre i)assage «TEtienne Périer : « H voulait déclarer la {fuerre... aux chrétiens et aux catholiques, qui, étant dans le sein de l'Eglise, ne vivent pas néanmoins selon la pureté (les maximes <le l'Evangile. ^> Lisez les Jésuites.

de la religion : « Morale, doctrine, miracles^ prophéties, figures. » 11 répète k chaque instant que « les miracles discernent la doctrine », qu'il est impossible de croire contre les miracles, ou de croire sans les miracles : et les pensées sur les miracles ne feraient point partie de son Apologie !

On le voit, il est bien difficile d'affirmer que telle pensée, tel groupe de pensées doivent être ou retranchés ou nécessairement placés à tel ou tel endroit.

Mais nous ne cherchons pas ici à reconstituer cette Apologie mutilée, à rebâtir ce qui paraît n'avoir jamais été bAti *. Il nous suffit d'en apercevoir l'inspiration maîtresse, d'y découvrir Tétat d'esprit de Pascal à cette époque, et pour cela, les Pensées telles qu'elles sont, sont assez claires.

Une des originalités de Pascal comme apologiste ', c'est qu'il ne part point de la Révélation pour la propo-

1. Cf. Bruxetièkb, le Problème des Pensées de Pascal [Eludes ctnliqueSy !'• série), et De quelques travaux récents sur Pascal {îbid., 3* série), et l'appendice iv.

2. Sur Tapologétique de Pascal, les travaux sont innombrables. Outre les préfaces et introductions des diverses étlitions, notons encore les études de Vinet, jE/M^/es sur Pascal (Fischbacher, 1848); Recolin, r Apologétique dans Pascal (Toulouse, 1850,; Lescokur. De Vouvrage de Pascal contre les athées (Dijon, 1850) ; Navu.le, l'Apologie de Pascal a-l-elle vieilli? {bibliothèque universelle, juillet 1855); Chavaxxes, A. Vinet c<nnme apologiiite, 1'» partie : Vinet et Pascal (Leyde, 1803); E.mpaht, Pascal philosophe et apologiste (Annales de philosophie chrétienne, 1880) ; A. Goky, les Pensées de Pascal considérées comme apologie du christianisme (Fischbacher, 1883) ; Schbmer, la Religion de Pascal (Eludes littéraires, t. IX, Cal. Lévy, 1885), et auparavant ses articles dans la Revue de théologie et de philosophie chrétienne (1858); Sully-Pui- DHOMUR, la Méthode de Pascal [Revue de Paris, 1" septembre 1894); GiHAUD, Encore Vapologétique de Pascal [Revue du clergé fran-

seraux hommes: il part de l'état actuel de Thomme, pourTamener à confesser qu'il a besoin de la Révélation afin de se comprendre lui-môme. C'est la raison de la place que tiennent dans les Pensées les considérations sur la nature humaine : elle est si grande que Condorcet a pu essayer d'en éliminer la théologie et mAme l'exposé du christianisme, et faire de Pascal un moraliste au lieu d'un apologiste. Puisque Pascal a procédé de la sorte, puisqu'il a voulu montrer le mal avant d'offrir le remède, il nous est plus facile d'entendre sa conception de la vie, de saisir ce qu'il y a de personnel dans ses doctrines, de suivre dans sa propre conduite Tappiication inflexible des dernières conséquences du jansénisme ^

On comprend qu'en étudiant la nature humaine

çais, 25 septembre 1900. Cf. aussi son esquisse d'une histoire (le l'apologétique avant Pascal {Pascal, p. 149, note) ; et enfin la remarquable étude du P. Laberthonnièke, l'Apologétique et la méthode de Pascal {Revue du clergé finançais, i"' février 1901). — Sur ce sujet, je lis dans les Notes inédites de Taine : « Caractère particulier de cet ouvrage. Pascal combattes incrédules chez eux, je veux dire qu'il accepte les objections, les expose avec force, n'en omet aucune, en sent toute la portée, prévoit celles qu'on n'a pas encore faites, en sent tout le sérieux. Les autres, comme Bossuet, par exemple, traitent les objections de trop haut, les méprisent trop, ne tes voient pas, les réfutent à peine, ne convainquent que les croyants, ne se battent pas véritablement. — Pascal est loyal et géomètre et fait des aveux étonnants, que beaucoup de chrétiens ne feraient pas, etc. »

1. Cf. SoLRiAU (P«.9ca/, Société d'impriuierie et de librairie, 1898, et le Jansénisme des Pensées de Pascal, Revue in 1er nationale de renseignement, lo nov. 1896), qui fait des Pensées une vraie Apologie du jansénisme ; et le chanoine Didiot {Pensées, Desclée et Brouwer, 1896). — Cf. en sens contraire la préface du chanoine (jrUTHLiN {Pensécs, Lethielleux, 1896j, et Hatzfeld, qui réduisent le jansénisme de Pascal a si peu que rien.

du point de vue janséniste et à la lumière du dogme de la chute, Pascal l'ait jugée mauvaise, perverse par elle-même et corrompue par le péché. Il est donc pessimiste ^ Mais, au dogme du péché originel, le jansénisme oppose le dogme de la grâce, à la déchéance de l'homme par Adam et en Adam, il oppose la rédemption des élus par les mérites gratuits du Sauveur. Aussi le pessimisme de Pascal n'est-il point absolu : il s'arrête au seuil de la vie future, il cesse même d'être vrai, en cette vie, pour ceux que la grâce tire du péché et prédestine au salut. C'est parmi ceux-là qu'il faut être. Une seule chose est donc importante pour l'homme, la foi en la véritable religion; tout le reste n'est rien. Autant Pascal admire, vénère, aime la religion, autant il méprise tout le reste : le corps et ses misères, la raison et ses faiblesses, la sensibilité et ses égarements.

Le corps, cette chair de péché, c'est la source de la volupté, libido sentiendi^ la première des trois concupiscences. Tous les plaisirs en sont vains et toutes les jouissances pernicieuses. On voit sans peine combien Pascal le devait haïr, avec quelle joie amère il en devait étaler les infirmités et les disgrâces, avec quelle force déplorer l'empire qu'il exerce sur l'âme, avec quelle indignation railler le honteux servage de ceux qui vivent

1. Cf. Camille Hos, Du pessimisme de Pascal {Annales de philosophie chrétienne, oct. 1877); et Duret {Facul. cath. de l'Ouest, oct. 1901).

esclaves de leur corps. C'est là d'ailleurs une idée qui lui devait paraître si évidente, un lieu commun tant rebattu par les prédicateurs et même par les philosophes qu'il n'a pas cru devoir insister. Mais M"' Périer s'est chargée de le faire pour lui en racontant sa vie, cette vie qui, selon Bayle*, est plus efficace pour désarmer les impies, que cent volumes de sermons. « 11 avait fondé tout le règlement de sa vie, écrit-elle, sur cette grande maxime de renoncer à tout plaisir. » On connaît les témoignages qu'elle rapporte de son ascétisme : la ceinture à pointes de fer, la mortification continuelle des sens, l'habitude qu'il avait prise de ne point goûter ce qu'il mangeait, la ration de nourriture qu'il s'imposait invariablement malgré le dégoût ou la faim, la « fuite de toutes les commodités », en un mot les pratiques de pénitence les plus dures que n'interrompait môme point la violence de sa maladie. Il acceptait toutes les douleurs, non point seulement avec résignation, mais encore avec reconnaissance, « car il connaissait le danger de la santé » et savait que les « disgrâces sont un effet de la miséricorde de Dieu pour ses élus- ». Le récit de ses'- souffrances et la peinture de sa pieuse soumission sont vraiment touchantes dans la relation de M"''' Périer. La pensée constante de

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