Pensées, H., xxv, 37; M., 206; B
3. Lettre à M"« de Roannez, H., t. Il, p. 328; B., p,;,,.,^^^'; et /Vovinciales xvii et xviii.
i56 LA PENSEE DE PASCAL, IV
de rester quand môme dans l'Eglise romaine? La contradiction était insoluble, et Pascal n'aurait pu en sortir sans la bénignité du curé de Saint-Etienne du Mont, qui, pour lui accorder les derniers sacrements, n'exigea pointdelui une rétractation. Araoins d'un revirement que rien ne nous fait prévoir, il allait droit au schisme, et, avec sa logique fougueuse, il paraît hors de doute qu'il s'y filt enfoncé.
Je ne fais point cette remarque pour le plaisir d'opposer Pascal à lui-même*, ni pour jeter un
1. Je corrigeais les épreuves de ce livre, quand il m'a été donné d'entendre la belle conférence sur VilEuvre de Calvin^ prononcée à Genève par M. Brunetière, le 17 décembre 1901. ïl y soulevait une question qui nous intéresse particulièrement ici :«I1 est une observation, disait-îl, que je ne puis m'empêcher de faire, et la voici : c'est, Messieurs, que, dans le christianisme et hors du christianisme, je veux dire chez les anciens, ceux qui ont le plus attribué à la grâce, calvinistes ou jansénistes, ou au destin comme les stoïciens, sont aussi ceux qui ont donné le plus d'importance à l'éducation de la volonté. Comment cela se fait-il? Comment, ceux qui sont allés jusqu'à faire de Dieu l'auteur du péché sont-ils aussi les mêmes qui se sont foimé du pouvoir de notre volonté, l'idée la plus haute et la plus généreuse? Gomment se résout le problème? Je ne sais ! Je constate seulement la vérité du fait. En tout temps et partout, c'est le pélagianisnie qui tend à la dissolution des volontés. Volens, quo jiollem perveneram^ a dit saint Augustin : c'est de nous croire libres, qui nous conduit communément à la perte ou à l'abdication de notre liberté. Nous n'y renaissons, nous n'en recouvrons le libre exercice, que sous la condition ou dans l'ordre de la grâce. »
Si j'osais essayer de résoudre le problème, j'invoquerais plusieurs raisons.
Et d'abord, c'est l'auslérité môme du sto'ïcisme, du calvinisme, du jansénisme, qui, en pratique, en fait des morales de l'effort. Elles demandent en etïet beaucoup à l'homme. Pour elles, tout ce qui n'est pas l'œuvre de l'intelligence souveraine ou du Dieu parfait, tout ce qui procède de la matière inerte et grossière ou de l'homme gâté parla chute, tout cela est ou irrémédiablement mauvais ou de valeur morale nulle. Ainsi, il n'y a pas de degrés interposés entre le mal et le bien, pas de nuances intermédiaires entre le vice
APRÈS LE MIRACLE lb7
soupçon sur sa bonne foi, qui est indubitable, ni pour montrer la fausseté de la situation des jansénistes, catholiques excommuniés par le pape, hérétiques combattus par les ennemis du catholi-
et la vertu ; la différence est nette et absolue : ce sont des doctrines du tout ou rien. Alors l'homme ne tend à rien moins qu'à la perfection même. Or, demander beaucoup aux hommes, c'est le meilleur moyen d'en obtenir beaucoup. Si l'on met à trop bon marché la sagesse, la sainteté, leur âme s'assure qu'il est facile d'y parvenir et s'y essaye nonchalamment; elle se persuade qu'elle n'y réussira pas moins bien, pour s'abandonner quelquefois à la négligence et à l'apathie ; énervée par cette confiance, elle pactise avec sa paresse, elle s'endort ou se dissipe, et, parce qu'on lui demande peu, elle se contente de moins encore. Au contraire, si la tâche qu'on leur propose est immense et paraît effrayante, ceux des hommes qui n'en sont pas (lès l'abord découragés en sont élevés au-dessus d'eux-mêmes: ils sentent qu'ils doivent lutter et qu'il leur importe de se préparer à cette lutte ; tous les ressorts de leur volonté sont tendus, toute leur activité est en éveil ; et la considération même de la tâche presque impossible l'empêche de s'assoupir jamais. Voilà pourquoi le stoïcien, le calviniste, le janséniste, à la grandeur de la t.îche proportionnant la grandeur de son effort, ramasse toutes ses énor*;ies et déploie toute sa volonté.
Mais comment se fait-il que tous les hommes ne soient pas dès l'abord découragés des exigences d'une telle morale? 11 semble bien que la plupart devraient l'ôtre. — C'est qu'en effet, la plupart (les hommes n'adoptent point de pareilles doctrines : c'est une minorité seulement, une élite, Vélite de ceu.r-là préc /s'ornent, qui se trouvaient déjà adaptés à un tel effort. Car les vérités morales, on le sait bien, ne sont point comme les vérités mathématiques, des notions abstraites que saisit l'intelligence nue et qui s'imposent d'autant plus invinciblement à elle que rien ne la pousse à les rejeter. Elles sont un objet non de démonstration logique, mais de croyance, et la disposition personnelle de chacun a une grande part dans la formation de cette croyance. Que ces doctrines répugnent ou qu'elles plaisent à sa volonté, à sa sensibilité, à son imagination, à son tempérament môme, et l'homme est déjà porté, avant tout examen intellectuel, à les rejeter ou à les adopter. Ainsi, d'ordinaire, par une sorte de sélection, les hommes qui s'attachent à la morale austère du stoïcisme, du calvinisme, du jansénisme, et surtout ceux qui persistent à s'y conformer, sont ceux chez lesquels la volonté est naturellement la plus forte, le tempérament le plus énergique ; la même raison qui la leur a fait élire entre toutes, la leur fait aussi comme naturellement,
cisme. Mais il me semble que les luttes morales de Pascal dans cette grave question ont été encore plus violentes que celle qu'il a soutenues pour se défaire
comme instinctivement pratiquer; et la puissance de leur volonté s'accroît encore chaque jour, de tout ce qu'y ajoutent chaque jour l'exercice, l'habitude, la « machine ».
Reste pourtant la difficulté logique : N'y a-t-il pas contradiction entre soutenir que la volonté est radicalement impuissante, et fournir cependant soi-même ou exiger des autres un si puissant eflort de volonté ? — Mais d'abord ceux qui pratiquent une doctrine, ne sont pas aussi sensibles, que ceux qui l'étudient, aux contradictions qu'elle peut présenter : ils la vivent, et leur expérience impose silence à leur logique que la réalité dément, tandis que les autres essayent de la reconstruire idéalement et que rien ne vient réfuter les protestations de leur logique. — Puis, quand il s'agit de l'ctfort exigé des autres^ il n'y a pas contradiction : « Plus rhomine est faible, plus il y a raison de l'armer, même quand cette armure devrait être nulle sans la consécration de Dieu. C'est à l'homme de tout faire ; c'est à Dieu ensuite de voir. » {Port-RoyaL III, 4i)0.) — Enfin, (juaud il s'agit de l'effort personnel, par un biais, la contradiction elle-même s'évanouit; car au moment où l'homme déploie le plus énergiquement sa volonté^ il s'imagine quelle nest plus sa volonté'. En effet, sans qu'il en ait toujours ccmscience, il se considère, lui en particulier, comme du nombre des Sages ou des Elus. H n'y a point eu, que je sache, de stoïcien, de calviniste, de janséniste digne d'être connu et remarquable par' cette puissance de volonté, qui se soit cru exclu de la sagesse ou du salut. Ceux qui le croient, ou se désespèrent et passent leur vie à trembler, ou sont dévorés de scrupules contradictoires et changent à tout moment d'intention et de but, ou se dégoûtent de la doctrine et l'abandonnent, ou enfin s'en remettent à un guide, qui leur communique son courage. Mais les autres — les seuls qui comptent — ne se laissent point paralyser ou détourner ainsi. A leurs yeux, ce n'est plus eux qui agissent en eux, c'est le Tout ou c'est Dieu. « Nous sommes toujours les maîtres » de notre volonté, dit M. Ilamon, « lorsque, par un effet de sa miséricorde, nous l'avons sou/nise à celle de Dieu. » {Port-Royal, IV, 307.) Alors disparaissent tous les obstacles qui, chez le commun <les hommes, arrêtent le victorieux essor de la volonté : plus d'obstacles intérieurs : car il leur est facile de rejeter les idées opposées, les sentiments contraires à leur volonté présente, tant ils les savent choses inférieures, tendances méprisables, tentations dangereuses; plus d'obstacles extérieurs : car tout ce qui s'oppose à leur action devenue divine n'a aucune valeur à leurs yeux ; car les échecs
de Tamour de la science, de sa croyance en la raison, de ses affections de famille et des jouissances de la vie. Alors, il avait la joie forte du sacrifice, Tapprobation de l'Eglise, les exemples des Pères et des saints, les encouragements de sa famille et de ses amis. Pour la signature aucontraire, il a contre lui et TEglise non janséniste, et les principes qu'il a jusqu'à ce jour professés, et ses amis, les chefs mêmes de sa secte, le directeur de sa conscience. Aurait-il eu le courage de persister seul contre tous, si le miracle ne lui avait paru comme le sceau d'un contrat contracté entre Dieu et lui? Dieu Ta chargé de défendre la vérité : que lui importe le reste? il rejettera tout ce qui contredit la parole divine, fût-ce la bulle du pape. C'est la logique même de sa croyance, c'est le miracle qui le jette dans rhérésie.
mêmes ne les découragent point, persuadés comme ils le sont, que la puissance suprême qui agit en eux prévaudra toujours ; car ils n'ont plus môme à chercher les moyens d'accommoder leur volonté à ces lois que le commun des hommes reçoit du dehors : leur loi à eux est en eux, est leur activité même. Et c'est pour cela, me semble-t-il, que leur volonté reste si ferme, si constante et si forte : rien ne peut fléchir celle de Pascal, parce qu'il sent qu'elle n'est point sienne, il sent qu'elle est de Dieu même.
CONCLUSION
Et maintenant si nous reprenons la vie de Pascal pour l'examiner dans son ensemble, trois choses nous semblent avoir ou simultanément ou tour à tour rempli son àme : la science, le monde, la religion.
Pendant les trois premières périodes de sa vie, c'est-à-dire jusqu'à sa conversion définitive, il reste fidèle à la science. Dans la première période (1635- 1646), les travaux scientifiques auxquels l'ont préparé son merveilleux génie et l'éducation méthodique qu'il avait reçue s'accordent tout naturellement avec la tiédeur d'une foi paisible et d'une religion de coutume. Il se signale, malgré sa jeunesse, par d'heureuses inventions ou de brillants travaux, et acquiert une gloire précoce. L'étude des sciences fait alors, pour ainsi dire, partie intégrante de sa vie intellectuelle, si bien qu'il trouve moyen de la concilier avec la rigueur de son premier jansénisme (1646-49). Peut-être est-ce un peu contradictoire; mais qui peut se flatter de mettre dans sa vie une logique absolue ? lui-même n'y parviendra que par de longs efforts, et par une surveillance continuelle
(le sa propre pensée. Ces travaux scientifiques s'accordônt mieux avec la quasi-indifférence religieuse de sa vie mondaine (1649-1654), et cependant, Pascal s'en laisse distraire un peu, semble-t-il, par les plaisirs et les distractions du monde. Peut-être y revient-il pourtant, vers la fin de cette période, au moment où, lassé de la frivolité de sa vie, il aspire à des choses plus sérieuses et s'achemine à sa seconde conversion. En somme donc, dans les trois premières parties de sa vie, il reste physicien, géomètre, cartésien : il admet sans réserve que la science et la philosophie ont leur valeur, que la raison a son autorité.
Après la science viennent les hommes. Après les phénomènes naturels, c'est la société qui le séduit. D'abord les circonstances, les voyages, sa jeunesse, Texil de son père, le séjour à Rouen, l'ont empêché de se créer à Paris des relations bien suivies; plus tard, sa première ferveur janséniste lui interdira d'en rechercher. Mais, maintenant tout se rencontre pour lui faciliter l'entrée du monde : il demeure h Paris; il y vit indépendant; sa santé s'est pour un temps améliorée ; des études communes lui ont valu l'amitié d'un grand seigneur qui l'introduit dans le cercle de ses amis ; la conversation d'un Méré, d'une M''''' de Sablé, le forme aux belles niâmes; les occupations littéraires des salons d'alors 'Tieltent de combler les lacunes de son édu-
CONCLUSION 165
cation première. Il vit dans ce monde, il s'y jette avec l'emportement de la jeunesse: il y étudie les héros et les héroïnes de la Fronde ; grâce aux désordres des guerres civiles, il peut voir les dessous de l'âme humaine ; et il en sort, désabusé comme comme un La Rochefoucauld, mais non point misanthrope. Il a été trop séduit pour mépriser complètement les hommes : s'il s'indigne, s'il s'emporte contre eux, c'est qu'il les aime encore.
C'est dans la religion qu'il vient chercher un remède à ses déceptions (1654). Seule, en effet, elle pouvait consoler son cœur ; car, malgré les apparences, il ne lui avait jamais été infidèle. Pascal n'a point été réellement incrédule. Pour les deux périodes de jansénisme, la chose n'est pas douteuse ; elle paraît sure aussi pour les années qui ont précédé sa première conversion. A vrai dire, le problème ne se pose que pour la période mondaine. Sans doute, comme il le dit lui-même, « il a fui, renoncé, crucifié Jésus-Christ » ; mais, la violence janséniste de ces expressions ne prouve rien, et tout semble au contraire attester qu'il n'a jamais oublié sa foi. 11 y a eu lutte chez lui entre la nature et la grâce, entre ses instincts de bonheur et sa conception ascétique de la vie. Un moment, il en est arrivé, sous la conduite des Miton et des Méré, à un épicurisme pratique, et il a dit : « l'homme est né pour le plaisir. » Mais cela n'est pas incon-
ciliable avec un reste de foi; et, si un christianisme mondain est un christianisme peu conséquent avec lui-môme, il ne laisse cependant pas d'exister. Au fond de son cœur persistaient encore les enseignements qu'il avait reçus d'un père religieux, et le souvenir mal éteint des vives émotions de son premier jansénisme. Quand disparut l'agitation passagère qui avait troublé l'imagination et la sensibilité de Pascal, la foi un instant assoupie se ranima, et pour ne plus cesser de consumer son âme. Heraclite dit que le feu divin qui compose la substance de l'univers, tour à tour grandit et décroit, s'assoupit et brille de nouveau, sans jamais cesser d'être. Telle me paraît la foi de Pascal : elle a eu son rythme, elle a eu ses attiédissements et ses ardeurs, mais jamais au fond de son âme n'a cessé de brûler cette flamme infatigable ot divine : Tuiip Osîcv, 'ay.aii-aTov Tup.
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