DISCOURS DE LA RÉFOHMATION DE L HOMME INTÉRIEUR
II n'y a ri«>n dans le monde qut; concupiscence de la ebair, concupiscence des yeux et orgueil de la rie.
Del'l^pltre i de saint Jean, cbap. '2,)
AVANT-PRUPUS
C'est un ordre de la nature et de la providence divine, que tout ce qui est sujet à leurs lois, et renfermé dans leurs lois et renfermé dans leurs borner, retourne à son origine par un mouvement perpétuel. De là vient que tout ce qui naît de la terre, se va rejoindre à la tern* d'où il a été tiré ; que tous les fleuves rentrent dans la mer d'où ils sont sortis; et que tout ce qui est composé des éléments se résout en ces mêmes éléments. Et cet ordre est établi p.ir une loi si immuable et si universelle, que Ton en voit même quelques marques et quelques traits en la corruption des choses, dans laquelle elles perdent leurs premi(*res(fiialités, ot sortent de leur état naturel.
Car c'est de là que vient ce grand poids qui entraine toutes les créatures à la destruction de leur être, et qui les ferait tomber dans Tabîme du néant, si elles n'étaient soutenues de la parole qui soutient tout l'univers. El cette inclination générale est comme un trait marqué de la main de la nature, qui fait voir à tous ceux qui ont les yeux assez bons pour le reconnaître, quelle est Torigine de toutes les choses créées.
C'est ce qui a fait que les anges et le premier homme ne sont pas demeurés dans le comble de la gloire où Dieu les
avait mis au commencement ; mais s'étant trouvés comme dans un pays étranger, ils ont quitté Dieu et sont tombés en bas ainsi que dans leur patrie naturelle ; et fussent passés jusqu'au néant si Dieu ne les eût soutenus dans leur chute par une bonté toute-puissante.
Après cela devons-nous nous étonner qu'il n'y ait point de république si sage dans sa police ni si affermie dans sa puissaace dont la vigueur ne se relâche par la révolution des siècles, ni d'Ordre Religieux de qui la règle soit établie avec tant de pureté, gardée avec tant de soin, et confirmée avec une observance si étroite, que les esprits venant à se refroidir, l'austérité qui lui est si salutaire ne commence à se relâcher, et qu'ensuite la corruption s'augmentant toujours peu à peu à mesure que les mauvaises coutumes croissent, il ne tombe dans le premier désordre du commun des hommes ?
De sorte qu'ainsi que les arbres que l'on plie avec grand effort se remettent avec d'autant plus de violence dans leur état naturel, aussitôt que la main qui les tenait les laisse aller : De même en un sens contraire, depuis que la nature humaine a été corrompue, et comme courbée par le péché, elle ne peut plus être redressée que par une force extrême ; et aussitôt qu'on la laisse à elle-même, et qu'on l'abandonne, elle se précipite par son propre poids dans le vice de son origine.
Mais on ne doit pas admirer que cette loi soit gravée si profondément dans toutes les parties de la nature, puisqu'on en voit reluire des traces si claires, dans l'ordre selon lequel le Créateur gouverne les créatures qui se sont éloignées de lui, et qui sont tombées dans la désobéissance.
Car y a-t-il rien de plus magnifique et de plus illustre en tous ses ouvrages, que d'avoir tellement opposé sa grâce au péché de l'homme qu'il avait créé à son image, qu'au lieu que le péché le portait vers le néant dont il avait été tiré, sa grâce l'a fait revenir à l'auteur de son être, et à la source de tous ses biens ?
Ainsi Dieu a mieux aimé refaire le vase qui était tombé de ses mains, et lui rendre la première figure qu'il lui avait donnée, que de le jeter après qu'il a été rompu, ou de briser
les pièces qui en étaient restées, et en faire un autre tout de nouveau.
Cette conduite de la Sagesse éternelle a dans les siècles passés, aussi bien que dans le nôtre, servi de guide aux grands hommes du Christianisme, et leur a fait juger qu'ils travailleraient plus utilement s'ils remettaient le plus ancien et le plus célèbre Institut de Religieux dans la splendeur qu'il a eue lors de son origine et de sa naissance, et retraçaient sur la face de cet Ordre qui était si défigurée sa beauté première et naturelle, que s'ils y ajoutaient de nouveaux traits, et des couleurs étrangères.
Et certes, lorsque l'antiquité se trouve établie par une sagesse toute divine, qu'elle a été éprouvée par un long usage de plusieurs siècles, et qu'elle a acquis l'approbation publique par les bons effets qu'elle a produits, elle doit être préférée à toute sorte de nouveauté.
Et je ne puis assez m'étonner que quelques-uns aient tant d'amour pour eux-mêmes, ou tant de mépris pour les autres, ou tant de vaines appréhensions pour l'avenir, qu'ils aiment mieux être seuls à bhlmer des entreprises si saintes, que de joindre leurs applaudissements aux louanges qu'elles reçoivent des personnes qui les favorisent.
Mais puisque la justice a trouvé autrefois des accusateurs, et que l'on a voulu faire croire que c'était une perfection de la nature que d'être chauve, la piété peut bien trouver des censeurs : Et je m'efforcerais de leur inspirer l'estime qu'ils doivent avoir d'un dessein si pur et si glorieux, en le louant autant qu'il le mérite, si je ne craignais comme saint Augustin a dit en une pareille rencontre ^ que si j'employais les lumières du discours et les ornements d'un panégyrique, je donnerais lieu de croire que le sujet aurait eu besoin de cet éclat emprunté, et qu'il n'aurait pas eu assez de sa seule beauté naturelle pour plaire à des juges équitables.
Mais afin de contribuer ce que je puis pour vous aider un peu dans vos principaux exercices par lesquels vous tendez vers le ciel, j'ai résolu de vous dire quelque chose, autant
i. De moribus EccL, ch. 32.
que ma faiblesse me le peut permettre, non de rexcellence ni de la réformatioa de la discipline monastique, mais de la corruption et du renouvellement de l'esprit humain, qui est tout le fruit de la discipline régulière; et d'expliquer en détail de quelle manière il est tombé dans la corruption, et quelle est la voie la plus courte par laquelle il peut retourner à son principe, et recouvrer la perfection et la pureté de son origine.
En quoi je tâcherai, autant que Dieu m'en fera la grâce, de marcher sur les pas, et d'employer même les paroles de celui qui a pénétré davantage dans les replis les plus cachés du cœur de l'homme, et dans les mouvements les plus secrets et les plus imperceptibles des passions, je veux dire de saint Augustin; afin que sous l'autorité d'un si grand Docteur, dont je recueillerai les pensées qui sont répandues en divers endroits de ses œuvres, je ne craigne point d'avancer rien témérairement, ni vous de recevoir avec trop de déférence, et si vous voulez passer plus avant, de suivre avec trop d'ardeur des règles si pures et si chrétiennes.