COMMENCEMENT DIT DISCOURS
Lorsqu'il plut à Dieu, dont la bonté est aussi infinie que la grandeur, de tirer de la source inépuisable de ses grâces et de sa puissance une créature, qui bien que terrestre fût néanmoins digne du ciel tandis qu'elle demeurerait unie à son Créateur, il lui donna une âme immortelle qu'il mit dans un corps qui pouvait, s'il eût voulu, ne point mourir.
Il donna à cette âme la lumière de l'intelligence, et la liberté de la volonté ; et à l'être de la nature, il ajouta le don de la grâce, par laquelle il contemplait de l'œil très pur et très clair de son esprit la vérité immuable, et était uni et attaché à son auteur d'une affection toute sainte et d'un amour tout divin.
Y avait-il rien alors parmi les créatures de plus grand que lui, puisque étant joint au premier principe de toutes choses, il s'élevait dans l'éternité de cette lumière incompréhen-
sible ? et y avait-il une connaissance plus parfaite que la sienne, puisqu'il était éclairé de la lumière de cette éternité bienheureuse ?
Cette union et cette intelligence produisaient une joie et un plaisir ineffable dans son esprit par la possession d'un si grand bien, et la vigueur de Ti m mortalité dans son corps: et ces deux grâces suprêmes conservaient une profonde paix dans les deux parties dont il était composé, et donnaient le moyen à son esprit de suivre Dieu sans aucune résistance, et à son corps de suivre son esprit sans aucune peine.
Il ne lui manquait rien de tout ce qu'il pouvait désirer et posséder légitimement, et il n'y avait rien qui pût troubler sa félicité intérieure et extérieure; mais il n'était pas encore affermi dans cet état par cette dernière fermetr qui lui eût fait aimer cette sagesse divine jusqu'à s'oublier soi-même, et jusqu'à oublier encore sa propre grandeur, en la comparant avec cette grandeur infinie : de sorte qu'ayant commencé à s'apercevoir de son bonheur, et à reconnaître quel il était, il fut ébloui et charmé de sa beauté; il commença à se regarder avec plaisir; et par ce regard qui le rendit comme l'objet de ses propres yeux, et détourna sa vue de Dieu pour la tourner toute sur soi-même, il tomba dans la désobéissance.
Car il ne fit pas remonter, comme il devait, le ruisseau qui lui paraissait si agréable, vers la source d'où il était sorti, mais il se détacha de son auteur; il voulut n'être plus qu'à soi, et se gouverner par sa propre autorité, au lieu de recevoir la loi de celui qui la lui devait donner.
Il se perdit de cette sorte, en voulant s'élever contre l'ordre de la nature et de la raisun : n'y ayant point d'élèvement plus extravagant et plus injuste que de quitter le principe suquel on doit demeurer inséparablement attaché, pour se rendre comme le principe de soi-même, la règle de sa vie, l'origine de ses connaissances, et la source de sa félicité.
Et qu'est-ce que l'orgueil, sinon que le désir de cet injuste grandeur? et d'où vient ce désir sinon de l'amour que l'homme se porte? et à quoi se termine cet amour, sinon à quitter ce bien souverain et immuable que l'on doit aimer plus que soi-même?
Ainsi l'orgueil ayant corrompu la volonté de Thomme, comme si par cette enllure ses yeux se fussent fermés et obscurcis, les ténèbres se formèrent en même temps dans son esprit; et il devint aveugle jusqu'à tel point, que Tun des deux crut que le Serpent lui disait la vérité, et l'autre, que se rendant compagnon dans le crime de celle qui était sa compagne dans sa vie et dans son bonheur, sa désobéissance au commandement de Dieu ne serait qu'une faute pardonnable.
Enfin, après qu'il eut perdu les plaisirs de cette félicité spirituelle, il en rechercha de charnels et de grossiers dans les choses les plus basses, ^uc, dit l'Ecriture ^ 'prit du fruit de rarbre, et en mangea, et en donna à son mari lequel en mangea aussi.
I/homme perdit en cette manière la possession de cette éternité si haute et si élevée, de cette vérité et de cette sagesse si immuable, et de ces délices de l'esprit si pures et si excellentes, et ayant voulu se rendre le principe de sa grandeur, de sa connaissance et de sa félicité, il devint superbe, curieux et sensuel, et engagea toute sa postérité dans ses dérèglements et dans ses vices.
Car s'étant vu abandonné à lui-même aussitôt qu'il eut l'expérience du bien et du mal, il sentit sa pauvreté; et ce sentiment le porta à vouloir imiter, mais par une imitation déréglée et pleine d'aveuglement, la grandeur, la science et la béatitude «livines qu'il avait goûtées et auxquelles il avait été uni par cet état admirable de gloire, de lumière et de bonheur. Il devint esclave de ces trois passions désordonnées qui lui inspiraient sans cesse un désir ardent de réparer la perte qu'il a faite, et de recouvrer la félicité qu'il a méprisée, cherchant ainsi la consolation de son malheur dans l'ombre de ces grands biens dont il avait une véritable et une parfaite jouissance.
Ce sont là les derniers efforts de l'homme blessé d'une plaie mortelle. Ce sont les derniers mouvements d'un corps qui n'a plus qu'un peu de vie, par lesquels il témoigne qu'il
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n'est pas encore tout à fait mort. Et enfin ce sont là les trois sources de tous les vices et de toute la corruption de rhorame, selon la doctrine constante et perpétuelle de saint Augustin K
Et certes il n'y a point d'espèce de tentation dont Je diable se serve pour fouler aux pieds ceux qu'il a fait tomber, ou faire tomber ceux quï sont debout, qui ne soit comprise dans l'étendue de l'orgueil, de la curiosité, ou des plaisirs sensuels.
Car depuis qu'il a éprouvé la force de ces armes par l'extrême facilité avec laquelle il remporta la victoire sur le premier homme, il les a commo dédiées et consacrées à la perte et à la ruine de tous les hommes.
Par ces paroles. Du jour que vous mangerez de ce fruit, il a imprimé jusque dans les moelles et dans tous les organes, de la chair le sentiment et le désir des voluptés les plus basses ; par les paroles suivantes, Vos yeux seront ouverts, et vous connaîtrez le bien et le mal. il leur a inspiré une curiosité toujours inquiète; et par ces dernières, Vous serez comme (les dieux, il a versé dans leurs cœurs le venin si pénétrant et si caché de l'orgueil 2.
Et c'est pour cela que notre Roi étant venu^ pour guérir l'homme de res trois blessures, a été attaqué en ces troi* manières, et a rompu la pointe de ces trois flèches par le bouclier de sa vérité, alin que ses imitateurs ne craignissent plus les armes par lesquelles ils avaient été vaincus.
Le diable le tenta par la volupté de la chair, lorsqu'il lur demanda qu'il changent les pierres en pain; par la curiosité de savoir et de connaître, lorsqu'il le voulut porter à tenter Dieu, et à éprouver si les anges le soutiendraient; et enfin par l'orgueil, lorsqu'il lui promit tous les royaumes du monde : ayant gardé pour faire tomber le Créateur le même ordre dont il s'était servi pour faire tomber la créature. Le diable employa toutes ses machines, et épuisa tout son arse-
1. De vera relig., chap. 38; Confess., I. m, chap. 8; et ailleurs^